dimanche 7 mars 2004
par Renaud LAMBERT
Appuyé par l’administration Reagan - notamment du point de vue militaire - le Conseil National de Gouvernement haïtien, qui succéda au
dictateur Baby Doc, se rendit coupable de plus d’assassinats que n’en commit le gouvernement de Jean-Claude Duvalier en 15 ans. Toutefois, interrogé par les enquêteurs d’une organisation pour la
défense des droits de l’homme, l’ambassadeur américain alors en place en Haïti expliqua que la violence observée sur l’île ne représentait aucunement une enfreinte aux droits de l’homme, mais
qu’elle faisait "partie de la culture" haïtienne.
Si les récents développements de la crise en Haïti tendent en effet à prouver que la "culture de la violence" est bien ancrée dans le monde
moderne, celle-ci est malheureusement bien plus souvent l’apanage de ceux qui prétendent défendre la liberté et la démocratie : l’administration américaine et ses alliés français et
britanniques.
Perdue (faut-il s’en étonner) au beau milieu des reportages sur la remise des Oscars aux Etats-Unis et sur le très médiatique procès Dutroux en
France, la nouvelle de la démission d’Aristide nous a été présentée comme heureuse. Nous sommes ainsi invités à nous réjouir de l’intervention militaire américano-française qui va permettre
d’assurer une transition "démocratique" tout en évitant un bain de sang. La cavalerie est arrivée. Le générique de fin tombe sur les communiqués officiels vantant la nouvelle ardeur de la
coopération franco-américaine (1). Nous pouvons aller nous coucher, tout va bien... et il y a fort à parier que les évocations de la crise haïtienne se feront bientôt de plus en plus rares dans
les grands médias.
Toutefois, l’intervention militaire américaine (appuyée par la France) doit être dénoncée pour ce qu’elle est : un coup d’État.
Si les médias traditionnels ne se concentrent que sur les événements des dernières semaines, avant de tourner à nouveau le dos à ce pays et
d’oublier les conditions de vie de sa population au jour le jour, les événements qui se déroulent en ce moment ne prennent toute leur signification que dans le contexte des interventions
étrangères qui ont marqué l’histoire du pays depuis son indépendance (dont on vient de fêter le bicentenaire en Janvier). Toutefois, nous n’évoquerons ici que le passé récent.
En 1981, la mission USAID (United States Agency for International Development) se fixait l’objectif de transformer Haïti en une "Taiwan des
Caraïbes" mettant l’accent sur l’exportation agricole et le développement des usines de montage (au dépend de la production de nourriture à destination du pays) (2). L’île représentait un
réservoir de main d’œuvre bon marché où le chômage endémique, l’absence totale de syndicats et l’entretien d’un régime de terreur par le dictateur Baby Doc assuraient des salaires horaires ne
dépassant pas 14 cents. Ainsi, tout au long des années 80, les salaires chutèrent de 56% (3) et les profits pour les entreprises américaines et leurs comparses haïtiennes furent
énormes.
En décembre 1990, Washington autorise des élections libres, pensant que son candidat, un ancien représentant de la Banque Mondiale, Marc Bazin,
serait élu sans difficulté dans le climat de terreur qui régnait dans le pays. Toutefois, Jean-Bertrand Aristide, jeune prêtre des bidonvilles, cristallise autour de lui quantité de mouvements
populaires et est porté au pouvoir avec deux-tiers des voix (contre 14% pour Bazin). De février à septembre, il parvient à donner à la population "une voix considérable dans les affaires locales
(Americas Watch) ainsi qu’à "restaurer l’ordre dans les finances du gouvernement" alors que l’économie était "dans un état de désintégration sans précédent" (Inter-American Development Bank). Ses
efforts pour réduire la dette extérieure et l’inflation, pour améliorer les réserves de change, pour rationaliser la bureaucratie gouvernementale, pour éliminer bonne partie de la corruption et
de la contrebande et pour établir un système fiscal responsable lui valurent de recevoir l’aide de nombreuses agences de prêt internationales.
Malgré ce bilan, la presse occidentale, qui représentait alors Aristide comme agissant "à l’aide de la terreur" (4) joua un rôle très
important pour légitimer les dissidents au régime haïtien, une minorité de la population, leur attribuant les qualificatifs usuels de "société civile" ou d’"opposition démocratique". La menace du
"mauvais exemple" a toujours été prise très au sérieux à Washington, du Chili à l’Ile de la Grenade, en passant par le Venezuela. Ainsi, la Maison Blanche s’est vite agacée de ceux qui déviaient
de la règle du jeu qu’ils avaient fixée et en septembre 1991, Aristide était renversé par un coup d’État appuyé, sinon commandité, par les Etats-Unis.
À la suite de ces événements, l’Organisation des Etats Américains déclara un embargo sur Haïti. Bien qu’elle accepta de s’y joindre,
l’administration Bush (senior) oeuvra pour mettre en avant les prétendues atrocités commises par Aristide ainsi que son comportement anti-démocratique (passant sous silence la rétorsion qui avait
alors lieu dans le pays) de façon à légitimer la nouvelle autorité haïtienne. Cette vision des choses fut rapidement relayée dans les médias et alors que Marc Bazin, l’ancien candidat soutenu par
les Etats-Unis, prenait le pouvoir en tant que premier ministre, les Etats-Unis autorisaient des sociétés américaines à ne pas respecter l’embargo, ce que le New York Times appela un "réglage
minutieux" du "blockade" visant à une plus rapide restauration de la démocratie.
En 1992, date de l’arrivée de Clinton à la Maison Blanche, et malgré l’embargo, Haïti continuait son commerce avec les Etats-Unis à un niveau
très légèrement inférieur à la norme. Dans le domaine des exportations en nourriture, par contre, les exportations étaient multipliées par 35 (par rapport à leur niveau sous la précédente
administration)... même si les gens continuaient à mourir de faim dans le pays.
En 1993, Americas Watch (5) expliquait que les mouvements populaires si vivants en 1990 avaient été tellement décimés et intimidés par le
pouvoir intérimaire que même si Aristide revenait au pouvoir, il était fort probable qu’il ne trouve aucun soutien pour mener à bien sa politique. Dans ce contexte, la tenue d’élections
démocratiques libres ne représente plus de danger (6).
En 1994, Aristide est contraint, pour rentrer en Haïti, d’accepter la "thérapie économique" prescrite par le Fonds Monétaire International, mais
une opposition solide constituée d’anciens membres du régime Duvalier et d’anciens membres de la CIA continue son travail de sape.
En 2000, Aristide remporte des élections présidentielles dénoncées comme illégitimes par les médias, notamment américains, du fait d’un "boycott
de l’opposition". Or, il est bon de se souvenir que l’opposition à Aristide n’avait aucune chance de remporter ces élections et n’essaya même pas de présenter un candidat... d’où les résultats
aberrants de l’élection (7).
Avec l’arrivée de l’équipe Bush junior au pouvoir, l’aide humanitaire d’urgence en provenance des Etats-Unis, de la Banque Mondiale, de la
Banque Inter-Américaine pour le Développement et du Fonds Monétaire International, soit 500 millions de dollars, fut gelée dans l’optique de contraindre Aristide à un compromis quant aux
élections sénatoriales du pays. De façon ironique, alors même qu’Aristide acceptait l’accord, l’opposition se mit à repousser de plus en plus l’échéance des élections sous prétexte de problèmes
de sécurité... Les financements ne pouvant arriver, l’économie Haïtienne se mit à plonger encore plus.
"En 2003, le FMI imposa l’application de prix flexibles aux combustibles, engendrant une forte spirale inflationniste qui augmenta le
mécontentement populaire envers le gouvernement d’Aristide, lequel était déjà entré dans une étape irréversible de corruption et d’autoritarisme" (8).
En début d’année 2004, l’avancée des "rebelles" sur Port-au-Prince amena Caricom (Communauté de Caraïbes) à formuler une proposition "basée sur
les préceptes du partage du pouvoir, contraignant à la fois le Président Aristide et l’Opposition légitime à des engagements spécifiques" et qui aurait pu mener à "une solution politique en
accord avec la constitution d’Haïti et, en conséquence, à une résolution pacifique de la crise et à la promotion du processus démocratique"(9). Aristide, encore une fois, accepta la proposition
mais l’opposition continua de demander sa démission... une position à laquelle se rallia rapidement la Maison Blanche.
Et tombe alors l’annonce qu’Aristide a démissionné...
Nous sommes tenus, pour reprendre les mots de Monsieur P.J. Patterson, Premier Ministre jamaïcain et président de CARICOM, de "nous demander si
sa démission fut réellement volontaire, puisqu’elle fait suite à la capture de régions d’Haïti par des factions armées et de nous interroger sur l’incapacité de la Communauté Internationale a
fournir le soutien requis, malgré les appels de CARICOM"(10). Jean-Bertrand Aristide, lui, parle de "coup d’Etat". « On m’a dit que pour éviter le bain de sang il valait mieux que je
parte », déclare-t-il sur CNN lundi. À Associated Press, qui lui demande s’il est parti de son plein gré, il répond : « Non, on m’a forcé. Des agents m’ont dit que, si je ne
partais pas, on commencerait à tirer et à tuer. » Quels agents ? « Des Américains. Des soldats blancs... Ils sont venus la nuit, ils étaient trop nombreux pour pouvoir les
compter... »(11) D’autre part, alors que le Département d’Etats américain et le New York Times (12) nous annoncent que le président Haïtien a demandé l’asile à l’Afrique du Sud (ce qui lui
aurait été refusé), l’ambassadeur Sud-africain aux Nations-unies, Dumisani Kumalo, infirme ces deux informations : Aristide n’a pas demandé asile, et celui-ci ne lui a donc pas été refusé
(13).
Qui faut-il croire ?
L’identité des "rebelles" établit un lien direct avec les Etats-Unis. Parmi ceux-ci on trouve Louis Jodel Chamblain (qui eut des liens avec les
CIA par le biais d’Emmanuel "Toto" Constant et des escadrons FRAPH formés par la même CIA(14)) et Guy Philippe qui fut formé au sein des Forces Spéciales Américaines. Il est donc légitime de
prendre avec une pincée de sel les informations diffusées par les médias traditionnels qui, sans nul doute, nous montreront bientôt des images de foules en liesse, illustrant le retour de la
démocratie dans ce pays.
Même si son régime sombrait dans un autoritarisme condamnable, "l’éviction du Président Aristide dans ces circonstances crée un dangereux
précédent pour tous les Gouvernements élus démocratiquement à travers le monde, puisqu’elle promeut l’éviction de personnes légitimement élues par la force de factions rebelles"(15), comme le dit
le président de CARICOM. Elle illustre aussi une des motivations profondes de l’administration américaine. L’économiste canadien Michel Chossudovsky explique ainsi que Bush vise
indubitablement à "rétablir Haïti dans son rôle de colonie américaine à part entière, avec toutes les apparences d’une démocratie qui fonctionne. L’objectif est d’imposer un régime fantoche à
Port-au-Prince et d’établir une présence militaire américaine permanente en Haïti. L’administration américaine cherche en fin de compte à militariser la mer des Caraïbes"(16).
En effet, Hispaniola (l’île qui se divise entre Haïti à l’Ouest et la République Dominicaine à l’Est) représente une porte d’entrée à la mer des
Caraïbes, située idéalement entre Cuba au Nord-ouest et le Venezuela au Sud, deux pays sur lesquels la Maison Blanche souhaite probablement pouvoir exercer des pressions politiques. Ainsi, pour
comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Haïti, il faut garder à l’esprit la crise qui oppose actuellement le Venezuela et les Etats-Unis.
L’élection (parfaitement démocratique) du Président Hugo Chavez au Venezuela n’a jamais été pour plaire aux locataires de la Maison Blanche.
Depuis son arrivée, George W. Bush est toutefois passé à la vitesse supérieure. Il est désormais très clair qu’il a soutenu (pour ne pas dire déclenché), le coup d’état mené en avril 2002 par
Pedro Carmona Estanga qui dut pourtant abdiquer après deux jours (pendant lesquels il avait eu le temps de dissoudre le parlement et d’abolir la constitution du pays). Chavez fut ramené au
pouvoir dans un élan de soutien populaire. Le gouvernement vénézuélien s’est à de nombreuses reprises plaint que l’administration américaine et la CIA menaient diverses opérations de
déstabilisation et finançaient des mouvements contestataires dans l’optique de le destituer (17).
Rappelons que le Venezuela est le quatrième plus gros producteur de pétrole dans le monde et la troisième source des importations
américaines : en jeu donc, des intérêts énormes... ceux de Phillips Petroleum, ExxonMobil, Chevron Texaco et Occidental Petroleum.
En ce moment même, des citoyens vénézuéliens sont recrutés, avec la promesse d’accession rapide à la citoyenneté américaine, pour suivre une
formation au sein de l’US Army School of Americas (SOA), rebaptisée Western Hemisphere Institute for Security Cooperation (WHISC). Ils sont alors envoyés dans des camps situés à Iquitos, au Nord
du Pérou, sous la direction de la US Southern Command (18). Gageons que, comme pour les interventions en Haïti, en Irak et en Afghanistan, l’administration américaine attend maintenant le bon
prétexte pour occuper le Venezuela... La montée de la violence à l’heure actuelle, en grande partie due à l’opposition, devrait accélérer les choses. Des contingents de l’US Air Force et de l’US
Navy se trouvent déjà à Aruba, prêts à intervenir et à fournir une aide logistique aux insurgés...
Renaud LAMBERT
Notes :
(1) Libération, "Bush et Chirac se congratulent", mercredi 3 mars 2004. D’après AFP. (
http://www.liberation.com/page.php ?Article=183080)
(2) Michel-Rolph Trouillot, Haiti, State Against Nation : The Origins and Legacy of Duvalierism, Paperback - April 1990.
(3) Noam Chomsky, "Democracy Enhancement", Z Magazine, juillet / août 1994
(4) Howard French, "Ex-Backers of Ousted Haitian Say He Alienated His Allies", New York Times, 22 octobre 1991
(5) Organisation de défense des droits de l’homme basée en Etats-Unis.
(6) Noam Chomsky, "Democracy Enhancement", Z Magazine, juillet / août 1994
(7) David Gonzalez, "Final Haitian Vote Tally Shows Aristide Winning With 91.69%", New York Times, 30 novembre 2000
(8) Eduardo Tamayo G, "Le départ d’Aristide. Et après ?", Centre des Médias Alternatifs du Québec, 2 mars 2004, Traduction : Hapifil, pour RISAL (
http://www.cmaq.net/fr/node.php ?id=15729).
(9) Déclaration du Premier Ministre de la Jamaïque, président de CARICOM, le 29 février 2004
(10) ibid.
(11) Pascal Riche, "Il n’est pas parti de son plein gré", Libération, 3 mars 2004
(12) Christopher Marquis, "Aristide Flees After a Shove From the U.S.", 1 mars 2004
(13) "Psy-Ops Exposed, South Africa Rejects Washington’s Claim Aristide Was Denied Asylum", Democracy Now ! 2 mars 2004 (
http://www.democracynow.org/article.pl ?sid=04/03/02/1616214)
(14) Roane Carey, "The Pinochet Principle", The Nation, 3 février 2000
(15) Déclaration du Premier Ministre de la Jamaïque, président de CARICOM, le 29 février 2004
(16) Michel Chossudovsky, "The Destabilization of Haiti", Global Research, 29 février 2004 (
www.globalresearch.ca).
(17) Jacques Séguéla, invité de Stéphane Bern dans l’émission de France Inter Le Fou du Roi, n’expliquait-il pas que le président Chavez était un dictateur innommable (
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-inter01/emissions/fouduroi/index.php ?numero=22006&emission=57&affichage=fiche)
(18) Voir le site du Département de la Défense Américain :
http://www.defenselink.mil/news/Jan1998/n01091998_9801094.html
Sources :
www.fairelejour.org/article.php3?id_article=523 - 31k