par Rosa A Plumelle-Uribe
Quelques remarques sur la responsabilité des victimes.
Chacun se rappellera que lors du bicentenaire de la mort de Toussaint Louverture [1] en avril 2003, le Président haïtien, Jean Bertrand
Aristide, demanda au gouvernement français la restitution de la rançon extorquée au peuple haïtien par l’Etat français à partir de 1825. Cette rançon de 150 millions de francs, était destinée à
dédommager les anciens bourreaux français privés de leur bétail humain à Saint-Domingue à cause de la révolution nègre. En effet, cette révolution avait mis fin à la barbarie esclavagiste, à la
domination coloniale et avait créé la première République libre d’hommes libres dans tout le continent américain.
Suite aux exigences du Président haïtien, le gouvernement français, par une initiative du Président Chirac, décida la création d’un Comité
indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes. Au cours du mois de janvier 2004, ce Comité a donc présenté un rapport au ministre des affaires
étrangères.
Celles et ceux qui possèdent ce document, pourront vérifier qu’à la page 4, il est précisé que « Ce
rapport concerne le devenir des relations franco-haïtiennes dans leur ensemble. » Et plus loin « La conjoncture politique de ce pays a fait ou fera l’objet d’autres types d’intervention de la
part des membres du Comité ». Il en découle que ce rapport donne le cadre officiel à l’intérieur duquel se développeront désormais les relations entre l’ancienne métropole et ses anciennes
victimes. Il en découle aussi que les membres du Comité comptent bien accomplir d’autres types d’intervention en Haïti.
Ce rapport est donc très important parce qu’il traduit la perception que les membres du Comité ont du peuple haïtien et fixe, côté français, les
critères qui commanderont les relations franco-haïtiennes. Dès lors, il mérite une analyse très serrée pour que les Haïtiens, en tant qu’acteurs concernés par leur propre destin, puissent
identifier les avantages et ou les inconvénients des propositions et recommandations contenues dans ce rapport.
Bien qu’aujourd’hui il ne soit pas question d’une étude vraiment approfondie de ce document, nous allons néanmoins souligner quelques unes de
ses affirmations et propositions juste pour mettre en évidence la nécessité de mener une réflexion à ce sujet.
A la page 6 de ce rapport, nous pouvons lire que Haïti « n’est pas seulement pour nous Français un
demi-frère qu’on a laissé au bord de la route parce que trop loin, trop coûteux, trop agité. C’est aussi un témoin. D’abord, de ce que peut devenir à terme n’importe quel pays précurseur et
prospère, quand ses élites s’en sont exonérés et que l’Etat vient à disparaître. »
Dire que Haïti est un demi-frère que la France a laissé au bord de la route parce qu’il est trop loin et trop
coûteux, semble pour le moins, trop loin de la vérité. D’abord parce que ce n’est pas la France qui aurait décidé de quitter Haïti à cause de sa distance en kilomètres. La Martinique, Guadeloupe ou
Guyane sont tout aussi loin. Ensuite, Haïti n’a jamais rien coûté à la France. C’est la France qui coûtait cher trop cher à Haïti. Jusqu’à 1789, les mouvements d’affaires à Saint-Domingue,
importations et exportations s’élevaient à 716.715. 962 livres sur lesquelles le trésor de la métropole percevait 21.597.180 livres de droit directs ou indirects.
Quant à dire que Haïti est un témoin de ce que peut devenir à terme n’importe quel pays prospère, quand ses élites ne sont pas à la hauteur, il
y a là un raccourci qui fait abstraction de quelques réalités trop graves pour les passer à la trappe : n’importe quel pays n’a pas été confronté au désastre que la naissante République haïtienne
a dû surmonter dès le départ.
Dans les temps contemporains, nous ne connaissons pas beaucoup de cas où la naissance de la République a coûté l’extermination de 60% environ de
sa population. Ce prix dont le poids se passe de commentaire, fut pourtant payé par le peuple haïtien confronté à la férocité et la barbarie de ceux qui le niaient son humanité. Dans son livre
sur la vie de Toussaint Louverture, Victor Schoelcher rappelle que "des neuf cent mille noirs que comptait la colonie à la veille de la révolte, il n’en reste que quatre cent mille au moment de
la libération." Ce prix en vies humaines, véritable hécatombe, fut le résultat d’une guerre d’extermination voulue par Napoléon Bonaparte, déclenchée par Leclerc et continuée par
Rochambeau.
Les survivants de cette hécatombe n’eurent pas beaucoup de facilité pour faire leur deuil ou fêter leur victoire sur la barbarie esclavagiste.
Dire que l’économie du pays se trouvait ruinée, est un euphémisme. Le pays transformé en champ de bataille pendant la guerre, était devenu un champ de ruine et de cendres lorsqu’en 1804 les
survivants proclamèrent la naissance de la première république libre d’hommes libres en lutte contre l’esclavage et la domination coloniale dans l’univers concentrationnaire
d’Amérique.
On se rappellera qu’après 1945, les anciennes puissances négrières qui avaient souffert des dégâts provoqués par la guerre, bénéficièrent d’un
plan Marshall qui devait les aider à redresser une économie mise à mal par les inconvénients de la guerre. Eh bien, Haïti non seulement n’eut jamais le bonheur de recevoir une telle aide, mais de
plus, la jeune République fut victime d’un embargo décrété par l’Etat français et bannie du concert des nations. Tous les gouvernements de tous les Etats, y compris ceux qui étaient en guerre
contre la France, se sont alignés sur cet embargo vis-à-vis d’Haïti pour éliminer jusqu’à la plus petite possibilité de viabilité de son économie.
A la lumière de ces faits, absolument vérifiables, chacun peut mesurer la légèreté d’une affirmation suivant laquelle, Haïti serait un
demi-frère laissé par la France parce que trop loin et trop cher.
D’après les auteurs du Rapport, Haïti serait le témoin de ce que peut devenir n’importe quel pays du fait de l’incompétence et de la corruption
de ses élites. Bien sûr, il ne s’agit pas d’ignorer que les féodalités haïtiennes, sur lesquelles se sont toujours appuyés les intérêts étrangers, portent une lourde responsabilité dans les
crimes commis encore contre le peuple haïtien.
A la dernière ligne de la page 9 et au début de la page
10, les auteurs de ce rapport ont écrit ceci à l’adresse des Haïtiens : « Il est juste de demander à cette collectivité-mémoire des Antilles, aux
migrations forcées, de se tourner vers un futur enfin praticable au lieu de caresser ses stigmates et de ressasser ses griefs. Puissent nos amis haïtiens assumer leur part de responsabilités dans
l’invraisemblable dégringolade qui a fait passer en deux siècles la « Perle des Antilles », la colonie la plus riche du monde, qui assurait le tiers du commerce extérieur de la France, à un
niveau de malédiction sahélien, avec des indices concordants. »
Demander aux Haïtiens de se tourner vers le futur et les accuser de caresser ses stigmates et de ressasser ses griefs, est un insulte dont la
mauvaise foi frôle l’indécence. Aucun esprit sain ne saurait prétendre que le peuple haïtien aurait fait le choix de s’installer à tout jamais dans le passé. En revanche, tout a été fait pour que
le champ de ruines et de misère auquel était réduit Saint-Domingue à la fin d’une guerre d’extermination, se pérennise et devienne le seul symbole permettant d’identifier le pays de ceux qui, dès
1791 avaient osé mettre à mal et finalement ébranler le système esclavagiste et colonial de la France révolutionnaire.
Ceux qui ont rédigé ce rapport savent pertinemment, que la rançon extorquée au peuple haïtien par l’Etat français à partir de 1825, a lourdement
pesé dans le devenir haïtien. Que pendant plus d’un siècle ce peuple s’est trouvé écrasé par le poids de cette rançon étouffante qui vampirisait ses énergies et celles de leurs
enfants.
De plus, les auteurs de ce rapport ont ignoré les ravages provoqués par l’invasion, conquête et occupation d’Haïti par les troupes
nord-américaines pendant près de 20 ans à partir de 1915. Dans son livre « L’an 501. La conquête continue », Noam Chomsky rappela que cette invasion fut encore plus sauvage et destructrice que
l’invasion de la République dominicaine, à la même époque. Les troupes nord-américaines assassinèrent et détruisirent, rétablirent pratiquement l’esclavage et liquidèrent le système
constitutionnel.
Le gouvernement nord-américain, agissant comme un Etat voyou, s’empara des douanes haïtiennes, contrôlant ainsi l’unique source de revenus du
pays. Il enleva le fond de retraite de la BNRH et le transporta à New York. Le drapeau haïtien fut remplacé par celui des Etats-Unis et très rapidement les envahisseurs exproprièrent les paysans
au fur et à mesure que les sociétés nord-américaines s’emparaient du butin. Ils légalisèrent l’occupation par une déclaration unilatérale et imposèrent une nouvelle Constitution au peuple haïtien
après que l’Assemblée nationale eut été dissoute par les Marines pour avoir refusé de la ratifier. La nouvelle Constitution imposée aux Haïtiens et conçue à Washington par les Etats-Unis,
annulait les lois que Dessalines avait donné à la République en 1804 pour empêcher les occidentaux de devenir propriétaires de terres en Haïti. Cet asservissement du pays permit aux sociétés des
Etats-Unis de prendre ce qu’elles voulaient.
La mise en place d’une agriculture de plantations dominées par les étrangers et notamment par les Nord-américains, nécessita la destruction du
système de tenure de la terre en minifundia, avec ses innombrables paysans libres propriétaires qui furent forcés de devenir journaliers. Dans ce cas, comme dans tous les cas d’occupation d’un
pays, les forces d’occupation s’appuyaient sur une minorité de collaborateurs issus de l’élite locale. Souvent, ces collabos étaient fort heureux de servir l’ennemi et plein de mépris envers
leurs propres frères. Aveuglés dans leur servilité, ils ne se rendaient même pas compte que les envahisseurs dans leur mépris de tout ce qui n’est pas blanc, ne faisaient pas la différence trop
subtile entre un Nègre pur sang et un sang mêlé dit mulâtre, ou entre un Noir très cultivé et un autre complètement analphabète.
Il va sans dire qu’après 20 ans sous occupation des Etats-Unis, la richesse agricole d’Haïti était détruite, la population saignée à blanc et le
redressement économique du pays sévèrement compromis, pour utiliser un euphémisme. Nous ignorons quelle aurait été l’évolution de ce pays si seulement ce peuple avait été laissé en liberté de
gérer ses affaires sans l’interventionnisme des forces impérialistes. Or, cela n’a jamais été possible au peuple haïtien. Ainsi, en 1941, les autorités des Etats-Unis décident la création de la
Société américano-haïtienne pour le développement agricole (SAHDA), conçu comme projet d’aide sous le gouvernement des agronomes nord-américains qui rejetèrent avec le mépris habituel, les avis
et les protestations des experts haïtiens. Avec des millions de dollars de crédits gouvernementaux nord-américains, la SAHDA entreprit de cultiver du sisal et du caoutchouc, alors nécessaire pour
les besoins de la guerre. Dans le cadre de ce projet, on acquit 5 pour cent des meilleures terres haïtiennes dont on expulsa 40.000 paysans avec leurs familles, lesquels, avec un peu de chance,
étaient réengagés comme journaliers. Après quatre années de production, on réussit à récolter le volume dérisoire de cinq tonnes de caoutchouc. Le projet fut alors abandonné, en partie parce que
le marché n’existait plus. Quelques paysans retournèrent sur leurs anciennes terres, mais ils ne parvinrent pas à reprendre la culture, parce que le sol avait été abîmé par le projet de la SAHDA.
Beaucoup ne purent même pas retrouver leurs propres champs, les travaux de terrassement ayant fait disparaître arbres, collines et buissons.
Et pour que l’indigence de ce peuple ne connaisse aucun répit, il ne manquait plus que la cerise sur le gâteau : en 1978, les experts
nord-américains s’inquiétèrent de ce que la fièvre porcine qui sévissait en République dominicaine pouvait mettre en danger l’industrie porcine nord-américaine. Alors, les Etats-Unis investirent
23 millions de dollars dans un programme d’extermination et de remplacement des 1,3 millions de porcs en Haïti. Il est important de savoir que ces porcs comptaient parmi les biens les plus
importants des paysans : on les considérait même comme un ’compte en banque’ en cas de besoin. Quoiqu’on ait découvert certains porcs contaminés, peu d’entre eux étaient morts. Certains experts
croyaient que c’était peut-être dû à leur remarquable résistance à la maladie. Les paysans étaient sceptiques, ils se demandaient s’il ne s’agissait pas d’un coup monté pour permettre aux
Nord-américains de s’enrichir en vendant leurs propres porcs. Le programme fut lancé en 1982, bien après la disparition des dernières traces de maladie. Deux ans plus tard, il n’y avait plus un
seul porc en Haïti. Ce fut la destruction d’un cheptel qui valait plus de 600 millions de dollars. Pour remédier à ce désastre, un programme commun de la USAID (US Agency for International
Development) et de l’Organisation des Etats américains (OEA) envoya alors des porcs de l’Iowa, ce qui pour beaucoup de paysans ne faisait que confirmer leurs soupçons. Ces faits, souvent méconnus
par l’honnête citoyen, sont en revanche suffisamment connus par des chercheurs grassement payés pour savoir.
Il y a quelque chose de troublant dans cette démarche qui consiste à se déguiser en ami pour demander aux Haïtiens d’assumer leur part de
responsabilités (au pluriel) dans la dégringolade qui aurait fait passer en deux siècles, la colonie la plus riche du monde à son actuel état de misère. En effet, cette belle époque où le pays
était prospère et la colonie était la plus riche du monde, corresponde à la période pendant laquelle neuf cent mille Noirs, parce que Noirs, étaient asservis, bestialisés et brutalisés, en toute
légalité, du matin au soir, par une poignée de Blancs qui avaient poussé la cruauté et la barbarie au-delà de tout ce que les mots peuvent exprimer.
C’était l’époque où l’on débarquait, frénétiquement, les cargaisons d’Africains déportés dans la fameuse Perle des Antilles, pour remplacer ceux
qui mouraient très vite à la tâche. Il fallait les remplacer très souvent parce que les conditions effrayantes qui leur étaient imposées pour produire le maximum de richesses, ne leur permettait
pas de se reproduire. Mais leur remplacement ne posait aucun problème aux colons français car, d’après leurs propres aveux, un an après l’achat d’un Noir, son prix pouvait se trouver
amorti.
Autrement dit, cette production de richesse souvent vantée avec un mélange d’admiration et de nostalgie, fut possible au prix et seulement au
prix d’une politique génocidaire dont la portée a toujours été systématiquement banalisée. D’habitude, il n’est jamais question des souffrances infligées au peuple de Saint-Domingue mais plutôt
de son incapacité à maintenir la production de richesses de la belle époque. Comme si l’Etat français avait laissé aux survivants de ce génocide un pays prospère et non un territoire ravagé par
le feu et par l’extermination de presque 60% de sa population sacrifié à la barbarie esclavagiste.
Quant aux auteurs de ce génocide et pour ce qui concerne la responsabilité civile de leurs héritiers à l’égard des victimes, voyons ce que
proposent les membres du Comité. Toujours à la page 10, nous pouvons lire : « Il serait injuste, cela va sans dire, de
ne pas exiger de nous le même exercice de vérité (.). Puissions-nous saisir l’occasion de nous rappeler que nous fûmes des esclavagistes, et nous débarrasser du poids que la servitude impose aux
maîtres. C’est l’utilité des dates commémoratives : en faisant émerger des souvenirs enfouis, permettre à chacun de faire son deuil de ses humiliations comme de ses triomphes
».
Pour les crimes de génocide que l’Allemagne nazie commit en Europe pendant quelques années, comme nous savons, la République fédérale
d’Allemagne à partir de 1945, fit bien plus que saisir quelques dates commémoratives pour se débarrasser de ses mauvais souvenirs et faire le deuil de ses triomphes et humiliations. Cette
plaisanterie n’aurait pas été possible par respect à la mémoire des victimes et à l’égard des survivants. Si bien que dans l’Allemagne officielle il fut surtout question de restitution d’au moins
une partie des biens volés aux victimes, ainsi que de réparations financières versées dans le cadre d’une responsabilité civile assumée par l’Allemagne. C’est toute la différence que caractérise
la démarche des Européens, selon qu’ils ont affaire à des êtres humains comme les victimes européennes de la barbarie nazie ; ou qu’ils ont affaire à des groupes dont l’appartenance à l’espèce
humaine fut contestée et demeure sujette à caution.
A propos de la dette
Entre les pages 11 et 17, se trouve un sous chapitre intitulé « Quelle sorte de dette ? ». Il y a
d’abord un discours sur les motivations tordues qu’aurait eu le Président Aristide pour demander au gouvernement français le remboursement de la rançon extorqué aux Haïtiens, en plus des
réparations pour deux siècles d’esclavage. Puis, à la page 13 les membres du Comité ont écrit ceci : « Quelles que soient nos aversions et empathies personnelles, force nous a été de prendre
acte, après consultation des meilleurs experts, que la requête haïtienne n’a pas de fondement juridique, sauf à requalifier juridiquement des actes appartenant au passé et à admettre une
inadmissible rétroactivité des lois et normes. Le droit international exige qu’un acte ou un traité soit apprécié au regard du droit en vigueur au moment où cet acte ou ce traité se sont
produits. Il est certes à nos yeux scandaleux que Haïti ait dû en quelque sorte acheter en francs/or sa reconnaissance internationale après avoir conquis son indépendance au prix du sang, mais
faut-il rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’existait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre l’humanité, née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.
»
Certes, les souffrances et les actes de barbarie infligés aux Noirs dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, ne violaient aucune norme
juridique. Ces actes étaient légaux parce qu’ils se déroulaient à l’intérieur d’un système juridique qui avait dépouillé les Noirs de leur appartenance à l’espèce humaine et autorisait leur
anéantissement quotidien. Mais justement, cette codification du crime, cette manière de rendre légale la négation de l’humanité des victimes, est une des caractéristiques et spécificités qui font
du génocide africain-américain, le génocide le plus glacé de la modernité.
Il est pour le moins préoccupant qu’aujourd’hui, des juristes qui disent agir de bonne foi, puissent s’appuyer sur un système juridique dont la
monstruosité fut poussée jusqu’à rendre licite la négation de l’humanité des victimes. Il est indécent de s’appuyer sur ce système pour contester la légitimité des réparations liées à ces crimes
contre l’humanité. Il est une insulte à la mémoire des victimes, ainsi qu’à l’égard de leurs descendants, qu’on puisse opposer aux Noirs, comme un argument valable, les normes d’un système
juridique qui demeure à ce jour, le plus grand monument à l’ignominie.
Les personnalités qui ont rédigé ce rapport affirment avoir consulté les meilleurs experts avant de conclure que la requête haïtienne n’a pas de
fondement juridique. Ce serait une insulte à la compétence juridique des meilleurs experts, si nous imaginons qu’ils puissent ignorer ce que beaucoup d’autres savent sans être pour autant des
experts. Par exemple, que les droits humains dont le droit à la vie et le droit à la dignité, n’ont pas été inventés par la Révolution française ou par tel ou tel législateur qui les a reconnus.
Que le droit et en conséquence la norme juridique, sont et ont toujours été le résultat d’un rapport de forces. Et précisément, un des crimes majeurs des anciennes puissances colonisatrices,
négrières et esclavagistes, est d’avoir pendant trop longtemps utilisé la brutalité de la force, avec tout leur pouvoir de destruction et de mort pour asservir et anéantir d’autres peuples dont
le seul tort était leur infériorité militaire.
Ainsi, après avoir nié tout fondement juridique à la requête haïtienne, les membres du Comité veulent clore leur démonstration avec une question
qui se veut définitive : « faut-il rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’existait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre l’humanité, née au lendemain de la
Deuxième Guerre mondiale. »
Ce mélange d’arrogance et de falsification dans le discours des auteurs de ce rapport ne devrait plus impressionner personne, puisqu’à présent
nous savons que toute leur assurance repose sur l’ignorance qu’on a toujours maintenue parmi les victimes de l’oppression. Et nous savons maintenant que le droit à l’autodétermination des
peuples, n’a pas été inventé au XX siècle. Pas plus que les droits humains n’ont pas été inventés par la Révolution. La reconnaissance de ces droits, dans un cas comme dans l’autre, a été
arrachée aux oppresseurs souvent par des moyens violents, et grâce à un rapport de force favorable aux principes de Justice et aux droits des peuples. Parce que la domination, esclavagiste ou
coloniale, ne recule que le couteau à la gorge et face à une force encore plus efficace que la sienne. Cela a toujours été comme ça et ce principe fut encore validé en Algérie, en Viet Nam et
ailleurs.
Quant à la notion de crime contre l’humanité qui serait née au lendemain de la deuxième guerre mondiale, nous sommes bien placés pour savoir
qu’il s’agit là de définitions juridiques récentes pour typifier des actes très anciens. Et nous savons aussi que si ces définitions n’avaient pas été juridiquement utilisées auparavant, c’est
tout simplement à cause de la faiblesse des victimes et la supériorité militaire des bourreaux. De la même manière que si au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la définition juridique du
crime contre l’humanité est devenue techniquement opératoire, c’est surtout et avant tout parce que les bourreaux nazis furent vaincus, parce que le théâtre de leurs atrocités fut l’Europe et
parce que leurs victimes étaient des citoyennes et des citoyens d’Europe.
A la lumière de cette analyse, forcement incomplète et insuffisante, chacun aura compris combien il est important, dans l’intérêt du peuple
haïtien, d’étudier avec attention les propositions avancées dans ce rapport, par les membres du Comité de réflexion et de propositions sur les relations Franco-Haïtiennes.
Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE
Ivry, le 05 juin 2004
NOTES:
[1] Toussaint Louverture (1743-1803) est le leader des insurgés décidés à créer un république noire. En 1802, il fut battu par l’armée de Leclerc envoyée par
Bonaparte, arrêté et interné en France. (ndlr)
RISAL - Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine
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