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Leslie Péan chronique

Samedi 17 novembre 2007 6 17 11 2007 22:31

Avec la vente signature  est prévue une conférence débat.

Ca se passe le 17 novembre à 18h au Complexe Christina, 6566 Jarry Est, coin Langelier à Montréal

Parmi les panélistes, Patrick Lemoine auteur de Fort-Dimanche, Fort-la-Mort qui apportera son témoignage sur son long emprisonnement  dans cette prison de sinistre mémoire sous Jean-Claude Duvalier.

Par Elsie HAAS
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Lundi 4 mai 2009 1 04 05 2009 10:07

Leslie Péan a produit 4 tomes  autour de la thématique de la corruption, couvrant différentes périodes de l'histoire d'Haïti. Ce tome IV "L'ensauvagement macoute" va de 1957 à 1990. Cette période très importante dans l'histoire d'Haïti, parce qu'elle voit naître une nouvelle forme de corruption  qui va s'étendre à des segments de la population  qui n'y participaient pas auparavant, par le biais de l'embrigadement macoute. Ce que Péan appelle, "l'ensauvagement macoute" , devient la norme avec pour corollaires : la peur, la délation, la violence qui, pour la première fois, n'épargne ni femmes, ni enfants, ni personnes âgées. Ce livre mérite d'être lu avec une attention particulière, dans la mesure où l'on voit ressurgir avec force toutes les composantes de cette machine à corruption, dont notamment " la corruption de proximité", la plus sournoise  et donc plus difficile à combattre.


 

Cet ouvrage, qui couvre la période 1957-1990, porte une réflexion critique sur la gestion du pouvoir en Haïti, en examinant les rapports de corruption entre la société haïtienne et la communauté internationale sous le gouvernement des Duvalier père et fils et de leurs successeurs. Il démontre comment l'avalanche de corruption est le prix payé par Haïti pour différer la destruction d'un système pourtant condamné. La corruption s'est énormément développée à l'échelle mondiale ces cinquante dernières années, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Mais si elle peut être contrée dans le secteur privé, elle semble incontournable dans le secteur public à cause de l'Etat et de la raison d'Etat. Quand il s'agit de la sécurité d'Etat, ce que les Américains nomment " les intérêts de sécurité nationale ", la morale disparaît par la grande porte. Et ce comportement n'est pas particulier aux Etats-Unis. Ainsi, le dictateur François Duvalier met en pratique une chaîne de complémentarité dans laquelle tontons macoutes, mafieux, agents des services secrets, financiers internationaux, diplomates, etc. s'associent afin de trafiquer et de s'octroyer des privilèges, dans un déluge de corruption qui semble dépasser ceux qui l'ont provoqué dans le but de combattre le communisme. Cette analyse concerne aussi des formes de corruption telles que le clientélisme, le favoritisme, le patrimonialisme et la corruption de proximité, souvent laissées de côté et considérées comme marginales. Cette corruption sociale, la plus difficile à examiner, renvoie à ce que Michel Foucault nomme le " grain des individus ".

 

Plus d'infos

Haïti : économie politique de la corruption, Vol. 4. L'ensauvagement macoute et ses conséquences (1957-1990)

Par Leslie Jean-Robert Péan

Publié par Maisonneuve & Larose, 2007

ISBN 270681988X, 9782706819889

812 pages

http://books.google.com/books?id=sGEUmkoQ9RsC&dq=armoiries+roy+haiti&hl=fr&source=gbs_summary_s&cad=0

Par Elsie HAAS
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Vendredi 26 juin 2009 5 26 06 2009 10:00

Leslie Péan, m’épate tout bonnement. Voici un intellectuel, je dis bien un intellectuel, qui trace sa route, sans discontinuer. On peut être contre ou pour, mais au moins, c'est argumenté et documenté. Ces réflexions offrent un éclairage sur différents points. Donc, j’apprends, entre autres, que les Haïtiens dans les bateyes de la RD gagnent plus que ceux des « sweatshops » en Haïti, malgré tous les avantages fournit par la loi Hope I et II. Alors, on peut comprendre pourquoi, les "élites" politico/économiques se sont toujours gardées d'intervenir sur la question des conditions de travail des Haïtiens en RD.

 

Haiti-Salaire minimum : Les 200 gourdes et l’État de droit
"La menace de pertes d’emplois (…) relève d’un mauvais chantage"

lundi 22 juin 2009

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 21 juin 2009

Il faut saluer la victoire partielle et encore insuffisante, obtenue de haute lutte, par les partisans du salaire minimum de 200 gourdes. Le président Préval a dû accepter le principe de l’augmentation du salaire minimum journalier. Mais à considérer l’opposition acharnée de certains secteurs à cette augmentation surtout dans l’industrie d’assemblage et particulièrement dans la filière textile-habillement, les démocrates ont encore du pain sur la planche avant d’arriver à une société où le soleil brille pour tous.

La crise financière internationale accompagnant la globalisation sauvage indique, s’il en était besoin, que les pré-requis de sécurité nationale de chaque pays exigent de leurs dirigeants l’adoption de mesures qui sont dans l’intérêt des groupes qui contrôlent le pouvoir. C’est le cas aux États-Unis où les milieux de la haute finance font payer, par les contribuables américains et par le reste du monde, les excès de leur politique exclusiviste d’accaparement de la majeure partie du revenu national tout en obligeant les autres à se rabattre sur les bas salaires et l’endettement. Les 5% les plus riches sont devenus encore plus riches. Si entre 1929 et 1948, la part du revenu accaparée par cette minorité était passée d’un tiers à un cinquième du revenu national, la tendance s’est renversée par la suite. Les 5% privilégiés ont reconquis les positions perdues au cours des années de renforcement de l’influence des syndicats au point où, en 1989, ils percevaient 54.4% du revenu national et, en l’an 2000, cet indicateur atteignait 57.7%. Investisseurs et dirigeants d’entreprises prennent les « morceaux de roi » du surplus économique et laissent aux salariés la portion congrue qui diminue au fil des ans.

En Haïti, la répartition des revenus a atteint un tel niveau d’inégalité que même la Banque mondiale a dû constater que les possibilités pour que la croissance contribue à la réduction de la pauvreté sont quasiment nulles. [1] On aurait espéré que ce constat sur les limites de l’efficacité de la croissance quant à la redistribution du revenu national amènerait à une stratégie de développement alternatif visant à corriger ces inégalités criantes. Mais ce n’est pas le cas. On prend les mêmes qui contrôlent les ressources matérielles, politiques et symboliques, et on recommence avec eux, espérant, comme par magie, obtenir d’autres résultats. Il n’y a pas donc à s’étonner si 68% du revenu national total haïtien est accaparé par les 20% les plus riches de la population tandis que les 20% les plus pauvres ne reçoivent que 1.5% de ce revenu. [2]

Le salaire minimum en Haïti de 70 gourdes par jour est inférieur au salaire minimum de 108 gourdes payé en 2008 aux braceros haïtiens qui travaillent comme coupeurs de canne en République Dominicaine. Haïti est en effet un des pays les plus inégalitaires de la planète avec un coefficient Gini de 0.63. L’inégalité s’est aggravée car le coefficient de Gini était de 0.51 en 1986. [3] Rappelons que le coefficient de Gini peut varier, selon les pays et selon les époques, entre 0 et 1. Dans un espace géographique donné, plus le coefficient est proche de 1, plus l’inégalité est forte. À titre de comparaison, le coefficient de Gini est compris entre 0.25 et 0.35 pour l’Europe et les Etats-Unis. À la Jamaïque il est de 0.37, à la Barbade de 0.48 et en République Dominicaine de 0.49. C’est dans cette conjoncture qu’on doit apprécier les théories les plus farfelues défendues par les idéologues du statu quo qui osent combattre le salaire minimum de 200 gourdes en disant que pour lutter contre le chômage il faut diminuer les salaires et les garder aussi bas que possible pour créer de l’emploi. Pour ces intégristes néo-libéraux qui sont les chantres du fondamentalisme de marché, il ne faut pas de salaire minimum et aucune réglementation au niveau des prix ne doit exister.

Droits d’organisation et convention collective

Le gouvernement Préval a continué tête baissée avec la stratégie économique de Jean-Claude Duvalier privilégiant l’industrie d’assemblage au détriment de l’agriculture. La réduction de la densité nationale de l’économie est devenue un dogme sur l’autel de la politique populiste. C’est une stratégie économique d’extraversion totale qui réduit à sa plus simple expression le degré d’autonomie de l’économie nationale. Le gouvernement haïtien n’a plus les moyens de sa propre politique et peut faire l’objet n’importe quand du chantage de ses bailleurs de fonds. La corruption par l’argent devient un instrument de politique étrangère permettant aux pays développés d’imposer leur volonté aux pays faibles. Cette stratégie de malheur qui a conduit à l’accélération de l’exode rural et à la création des bidonvilles qui ceinturent la capitale, est poursuivie sans discernement et sans consensus national à un tel point que le gouvernement est obligé de se mettre avec des forces militaires d’occupation pour se maintenir au pouvoir.

Ayant adopté le modèle économique de la surexploitation et de la faillite imposée par le néo-libéralisme, les patrons rébarbatifs haïtiens et leur président René Préval sont en train de mettre en danger les avantages préférentiels qu’ils ont obtenus avec la loi Haitian Hemispheric Opportunity Through Partnership Encouragement Act connue sous le sigle de loi Hope I. En effet, cette loi permet aux industries d’assemblage travaillant dans le domaine du textile de vendre leur production sur le marché américain sans l’imposition de droits de douane pendant une période de trois ans. Haïti risque de perdre son éligibilité dans le cadre de cette loi Hope I, si les patrons et leur président persistent à refuser d’appliquer la loi telle que votée par la Chambre des Députés et le Sénat haïtien. En effet, le dossier des patrons haïtiens et de leur président ne pèsera pas lourd dans la balance s’il doit être jugé par devant les instances internationales, tant au Congrès américain qu’au Bureau International du Travail (BIT) à Genève.

Suite au vote de la loi Hope I le 6 décembre 2006 et avant que le président Bush ait signé le 20 mars 2007 la dite loi Hope I, le Bureau du Représentant Commercial des Etats-Unis (US Trade Representative) a fait circuler la loi et invité le public américain à commenter les conditions d’éligibilité qui y sont inscrites. La clause VI de la section A de cette loi spécifie que le Gouvernement haïtien doit assurer la protection des droits internationalement reconnus aux travailleurs incluant les droits d’association, les droits d’organisation et de convention collective, la prohibition du recours à toute forme de travail forcé et obligé, l’âge minimum pour employer les enfants et des conditions acceptables de travail en ce qui concerne le salaire minimum, les heures de travail et le respect des normes en matière de santé et de sécurité au travail (SST). Nous reproduisons la clause VI de la Section A en anglais pour ceux qui pourraient avoir des doutes.

(vi) protection of internationally recognized worker rights, including the right of association, the right to organize and bargain collectively, a prohibition on the use of any form of forced or compulsory labor, a minimum age for the employment of children, and acceptable conditions of work with respect to minimum wages, hours of work, and occupational safety and health ;

La loi Hope I promulguée pour une période trois ans n’a pas eu les résultats escomptés. Après une année, la création d’emplois attendue ne s’est pas matérialisée. Au lieu des 70.000 emplois annoncés, à peine 3.500 emplois ont été créés. Les lobbyistes, les patrons et le Gouvernement Préval ont alors lancé une autre offensive qui a abouti à la signature de la loi Hope II en Mai 2008. La période d’application de cette loi Hope II s’étend jusqu’en 2018 et contient des clauses plus avantageuses concernant l’origine des matières premières et la vente des produits textiles et d’habillement sur le marché américain sans droits de douane. Les clauses de la loi Hope I concernant la protection des droits internationalement reconnus aux travailleurs sont reproduites dans la loi Hope II.

On ne peut pas « boire » la soupe avec une fourchette

Pendant six ans, ce, depuis 2003, les patrons haïtiens n’ont pas observé la loi et n’ont pas procédé aux ajustements annuels de salaires tels que requis par le Code du Travail. Ce sont des violations des droits des ouvriers qui n’ont pas été relevées par les gouvernements d’alors, surtout au cours d’une période où l’inflation annuelle était en moyenne de 20%. Une autre Haïti n’est guère possible avec de pareils comportements. Les travailleurs n’en sont pas dupes et on comprend alors qu’ils disent, avec leurs vrais dirigeants syndicaux, qu’ils ne peuvent pas « boire » la soupe avec une fourchette. La menace de pertes d’emplois que brandissent les patrons pour ne pas accepter la fixation du salaire minimum journalier à 200 gourdes relève d’un mauvais chantage. Si cet argument tenait, alors les industries d’assemblage n’existeraient pas en République Dominicaine, au Honduras, au Mexique et seraient toutes déjà parties en Asie, plus spécifiquement au Vietnam, au Bangladesh et au Cambodge où le salaire minimum journalier est respectivement de $0.48, $1.00 et de $1.88. La délocalisation des entreprises d’assemblage ne dépend pas uniquement des bas salaires. Les patrons haïtiens ont tout intérêt à se conformer à la nouvelle donne, sinon ce seront les Blancs, grands donneurs d’ordres des commandes, qui risquent de faire l’arbitrage directement avec les ouvriers. Une autre Haïti n’est pas possible quand treize Judas syndicaux veulent subvertir les justes demandes des travailleurs par toutes sortes de mesures dilatoires.

Les avocats de la cause des ouvriers haïtiens, c’est-à-dire les patrons progressistes, les syndicats qui ne sont pas vendus aux patrons, les étudiants, les partis politiques, les intellectuels, les représentants de la société civile, les organisations paysannes, etc., voudraient bien épargner au président Préval un désaveu public des instances internationales. Aucun démocrate d’envergure internationale n’acceptera de s’associer au gouvernement haïtien pour réprimer les travailleurs. Les patrons et leur président perdront la face. Car les firmes transnationales ne veulent pas de scandales. Elles tiennent à leur image et sont prêtes à payer le prix fort pour éviter que les pratiques d’esclavage ou de servage de leurs sous-traitants soient claironnées sur tous les toits. C’est surtout le cas pour les firmes cotées en bourse qui savent qu’une mauvaise information peut faire baisser les cours de leurs titres. Des firmes comme Lévi-Strauss ont compris les enjeux et ont établi un code de conduite mis à jour chaque année afin de s’assurer que leur politique en termes d’éthique des affaires et de responsabilité sociale soit respectée. Les revendications du code d’éthique de Lévi-Strauss sont formelles ; elles disposent en effet “Nous ferons uniquement affaire avec des partenaires qui offrent à leurs employés des salaires et des avantages conformes aux lois en vigueur et aux pratiques couramment répandues dans l’industrie locale de la fabrication ou de la finition d’articles. »

La boîte noire de la fonction de production

Cette situation renvoie à un problème particulier qui est la détermination du responsable des bas salaires comprimés en Haïti depuis 2003. Est-ce l’État, les entrepreneurs sous-traitants ou encore les donneurs d’ordres ? Dans le cas qui nous préoccupe, il semble que ce soit les deux premiers. Nous avons déjà vu comment, dans le Nord d’Haïti, un sous-traitant était plus disposé que le donneur d’ordres à comprimer les salaires. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire d’Haïti que des commandeurs seraient plus acharnés que les maîtres. La peur de la fermeture d’entreprises est de nouveau manipulée et exagérée pour faire accepter l’imposture. On savait que le capital et le travail n’étaient pas égaux dans le processus de production. Le premier est très mobile et le second est comprimé dans l’espace national. Mais jamais on n’aurait pensé que, pour 200 gourdes, les patrons et leur président auraient ôté le masque.

La fonction de production d’un entrepreneur de la sous-traitance dans le textile est une boîte noire qui varie d’une entreprise à l’autre. En ce sens, il importe d’analyser les variations de la charge du coût de la main-d’œuvre et l’évolution du ratio capital/travail dans les entreprises de sous-traitance. On ne saurait s’en remettre uniquement à la déclaration que cette charge représente 50% du coût final. L’objectif est d’envisager comment remédier à la fragilité de ces entreprises. Dans le cadre d’un partenariat public-privé pour la compétitivité, le ministère des Affaires sociales devrait engager des économistes pour revoir la comptabilité de ces entreprises afin d’apprécier leur marge de manœuvre en analysant le rapport entre leur masse salariale et leur résultat net d’exploitation. Les entreprises qui font reposer leur positionnement compétitif dans la filière textile-habillement uniquement sur les bas-salaires ne sont pas viables. Quand une entreprise ne fait pas son calcul économique en fonction des coûts réels des facteurs mais plutôt en fonction des avantages passagers de sous-facturation et d’absence de régulation, cette entreprise est dans une situation de fausse rentabilité. Les entrepreneurs avisés qui se retrouvent dans de telles situations devraient créer un fonds de réserve où ils placeraient leurs surprofits en attendant la régularisation de la situation. Les entreprises qui surfent sur la surexploitation des travailleurs doivent être réaménagées, recevoir une assistance technique en gestion et en marketing afin d’avoir une meilleure performance. La réponse à leur faible compétitivité n’est pas dans la compression des salaires des ouvriers. Enfin, il importe aussi d’éclairer si la corruption dans le secteur de la sous-traitance internationale consistant à verser une partie des paiements des donneurs d’ordres directement à l’étranger dans les banques off-shore des paradis fiscaux, est pratiquée en Haïti.

[1] World Bank, “Income Distribution, Inequality, and Those Left Behind,” in Global Economic Prospects 2007 : Managing the Next Wave of Globalization, Washington, D.C., 2006, p. 83..

[2] Evans Jadotte, “Income Distribution and Poverty in the Republic of Haiti,” PMMA Working Paper 2006-13, Poverty and Economic Policy, Université de Barcelone, Espagne, June 2006.

[3] Institut Haïtien de Statistiques (IHSI), Enquête Budget-Consommation des Ménages (ECBM) 1999-2000, Volume 1 et 2, P-a-P, Haïti, Novembre 2000 et Janvier 2001.

 

 

Par Elsie HAAS
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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 07 2009 10:04
Je ne vais pas me répéter à propos de mon apppréciation de la finesse des analyses de Leslie Péan, on risquerait de m'accuser de prosélytisme. Mais quand même, ça fait plutôt plaisir, dans ce "complot contre l'intelligence" ainsi nommé par Péan, et désigné par moi de "neuroneklorox", marassa, jumeau, du "grangouklorox" qui se donnent la main pour paralyser la société haïtienne.

lundi 29 juin 2009

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 29 juin 2009

Au Parlement français, le 13 mai 1791, dans les débats pour mettre fin à l’esclavage, Robespierre eut à déclarer : « Périssent les colonies, s’il doit nous en coûter notre honneur, notre gloire, notre liberté ! Périssent les colonies, si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts ! ». La France révolutionnaire mit fin à l’esclavage contrairement aux vœux des colons qui disaient qu’elle allait en pâtir si une telle mesure était prise. Voilà un antécédent qui montre en clair comment les vrais dirigeants ne laissent pas la menace de l’arbre du déclin économique et du chômage cacher la forêt des inégalités sociales et de l’exploitation servile. De toute façon, à Saint-Domingue, nos ancêtres les esclaves n’ont pas attendu les débats des parlementaires français pour passer à l’action. Ce sera la grande révolte du 22 août 1791 qui forcera les colons propriétaires à admettre la naissance d’un monde nouveau débarrassé de l’esclavage. A entendre certains modes de raisonnements d’aujourd’hui, concernant les rapports de force entre Haïti et d’autres pays ou encore les chantages de fermeture d’entreprises si les conditions des donneurs d’ordre ne sont pas acceptées, il faut croire que dans ce pays qui a pour nom et prénom Haïti Tomas, la « fin de l’histoire » est devenue une réalité. Il n’est pas question de trouver la moindre solution aux questions de justice, d’équité, et de résolution des inégalités criantes. Le pouvoir se donne pour mission d’anesthésier la pensée. Les travailleurs sont pris en otage par la propagande des sous-traitants, s’exprimant au nom des donneurs d’ordre. La seule boussole qui marche est celle de l’intoxication des esprits pour permettre que survive et que se régénère un système social pourtant condamné.

La disposition d’esprit qui veut que la promulgation de la loi de 200 gourdes « augmenterait le taux de chômage dans le pays » ne prend pas en considération tous les aspects de la question. Le discours qui dit : « Ce n’est pas, Coles, Apaid, ou Villard qui décident, c’est le patron étranger » ne maitrise pas l’algorithme complexe de la production dans un contexte de globalisation. En prétendant faire jouer la peur du chômage pour se faire admettre, ce discours noue avec la tradition de la culture de frayeur des classes dominantes comme l’a montré Jean Delumeau. [1] Les arguments présentés sont arbitraires, artificiels et douteux. L’utilisation de la peur pour diriger le pays dans le mauvais sens, réactive, d’une certaine façon, les fables et symboles des histoires emblématiques de loups-garous qui bloquent l’éclosion d’une pensée rationnelle et réflexive. Les risques et les dangers de la mise en avant de la peur conduisent à occulter les effets de la mauvaise stratégie économique suivie et à justifier sa continuation. De toute façon, la connaissance n’est pas neutre. L’histoire de l’humanité nous indique comment les intérêts acquis de l’église, des propriétaires, des grandes puissances ont propagé des mensonges sur l’astronomie, les droits des travailleurs, l’infériorité de certains peuples.

Une manière de voir limitée

Haïti fait les frais de ce que le philosophe et historien Roger Gaillard a nommé « la déroute de l’intelligence ». Je dirais plutôt « le complot contre l’intelligence » dans les lieux de pouvoir. Nous ne parlons pas du pouvoir d’État uniquement mais du pouvoir en général partout où il se manifeste. Les capacités intellectuelles pour maitriser la nature et gérer la vie sont combattues par des forces obscurantistes qui maintiennent la grande majorité dans l’ignorance et la pauvreté pour leurs propres intérêts mesquins. Il importe de souligner cette contradiction fondamentale d’absence de l’intelligence dans la gestion du patrimoine national. Nos élites globalisées qui n’ont pas pu diminuer la dépendance structurelle du pays à l’égard du marché international ne peuvent pas maintenant demander au pauvre peuple des travailleurs de se serrer encore la ceinture afin qu’elles puissent garder l’illusion de la compétitivité. C’est plutôt le tour de ces élites de faire preuve d’abstinence financière. Les travailleurs n’ont commis aucun péché et n’ont donc pas à être pénalisés ou à se repentir. Les entreprises qui sont dans la filière textile-habillement connaissent des destins divers. Celles qui sont bien gérées ont un développement compétitif. Les autres qui profitent de l’absence de régulation sur le marché du travail pour avoir des surprofits sont des canards boiteux. Elles continueront de se débattre dans des problèmes insurmontables si elles croient que le salaire de 200 gourdes est le problème.

La partie sombre du tableau économique haïtien vient de la politique à courte vue de nos dirigeants complexés devant les « Blancs ». Ces derniers ont mis dans les têtes de nos élites que les valeurs européennes représentant la civilisation ne sauraient être greffées sur le sol haïtien à cause des traditions africaines qui y règnent. Nos élites ont donc versé dans le bovarysme et se sont identifiées à ces « Blancs », au lieu de travailler avec les paysans cultivateurs pour tirer la société haïtienne vers le haut. Tout le déclin haïtien s’explique à partir de cette colonialité, de cet envoûtement produit par l’impérialisme culturel occidental. L’estime de soi que nous avions commencé à conquérir avec notre indépendance politique en 1804 a été noyée par la conquête culturelle européenne puis américaine de nos élites mulatristes et noiristes. Les dégâts engendrés dans les têtes de nos élites sur l’illusion de l’appartenance à l’Europe et aux États-Unis se renouvellent depuis. Il y a là toute une rééducation à faire pour des gens qui ne peuvent concevoir rien de par eux-mêmes si ce n’est avec le « Blanc ». C’est la clause première du code non écrit de la dépendance de nos élites sociopolitiques et économiques. L’essence de l’interminable réitération du mal haïtien.

De nombreux secteurs de la société se sont exprimés pour dire essentiellement « Périssent les mauvaises entreprises s’il faut travailler pour n’importe quel salaire et dans n’importe quelles conditions. » Tout le monde reconnait l’importance des emplois dans la vie quotidienne. Mais cette valorisation du travail doit être liée au droit sinon on retourne dans l’esclavage. Qu’on n’oublie pas qu’à l’entrée du camp de concentration d’Auschwitz sous l’occupation nazie était écrite la devise Arbeit macht frei (le travail rend libre). Les fascistes ont détourné la célèbre formule du philosophe allemand Hegel et l’on utilisée pas seulement à Auschwitz mais aussi à l’entrée des camps de concentration de Birkenau et de Terezin. Ce n’est pas donc le travail en soi qui est recommandable mais le travail dans des conditions régies par le droit. La cause de la fermeture des usines n’est pas l’augmentation des salaires mais plutôt la baisse de la demande dans les pays développés due à la crise mondiale. Même des pays comme le Cambodge, qui ont des salaires inférieurs à ceux d’Haïti, ont vu des entreprises textiles d’assemblage dirigées par des « Blancs » jaunes, fermer leurs portes et mettre au chômage 50.000 ouvriers au premier trimestre de l’année 2009. Les autorités au Cambodge agitent également l’épouvantail de la fermeture des usines ouvertes par les Japonais, Coréens et Chinois pour demander aux travailleurs de ne pas faire de « réclamations illégales ». [2]

Le rapport Collier cuvée 1949

Pour faire moderne, mais en fait pour masquer leur fourberie et leur corruption, les « Blancs » sont devenus aujourd’hui la « communauté internationale ». Une litote pour masquer des intérêts univoques de puissances inquisitoriales, esclavagistes et racistes qui prennent le reste de l’humanité pour des idiots. Cette communauté internationale qui n’a jamais développé aucun pays sur la planète a pour mission de s’interposer dans les luttes des peuples pour tenter d’arrêter la roue de l’histoire. Les échecs répétés de cette « communauté internationale » dans notre chère Haïti ne datent pas d’aujourd’hui. Pour mémoire, on peur se référer à ce fameux rapport de 327 pages produit par les Nations Unies en 1949. [3] Dans leurs recommandations pour promouvoir le développement économique haïtien, les experts onusiens ont élaboré de multiples tactiques d’intervention sans une stratégie visant le moyen et le long terme. On ne s’étonnera donc pas si les échecs ont toujours été au rendez-vous. Comme le dit Sun Tzu « des tactiques sans stratégie ne sont que vacarme avant la défaite. » Les intérêts pris en compte par les experts onusiens étaient ceux de la bourgeoisie d’affaires contrairement aux besoins incommensurables des paysans. Tout en parlant de développement rural, les experts onusiens n’ont pas identifié le spectre malthusien qui se profilait avec la croissance démographique d’un côté et la faible productivité agricole de l’autre. La stratégie aurait du précéder la tactique mais ce fut le contraire.

Ce rapport Collier cuvée 1949 n’avait rien compris à Haïti et mettait l’accent sur le tourisme, comme le voulaient les élites, pour le développement de la société. La question fondamentale en Haïti est la psychologie tordue des acteurs engagés dans le processus du développement. Les élites et les masses paysannes sont à mille lieux les unes des autres. Deux siècles de pratiques exclusivistes des élites ont provoqué des réactions de méfiance de la part de la paysannerie. Ces élites se sont reposées sur la violence de l’armée pour enrégimenter la paysannerie. Dans cette situation, le capital social est pratiquement inexistant. Il n’y a pas un sens du partage, de la coopération et du consensus. On comprend ainsi que les systèmes coloniaux d’irrigation n’ont pas été maintenus mais aussi pourquoi les canaux d’irrigation qui ont demandé des investissements de millions de dollars dans l’Artibonite n’ont pas été entretenus. La participation locale n’est pas au rendez-vous parce que justement les élites affichent un profond mépris pour les masses populaires. Ce mépris réel ou perçu ne peut être écarté d’un revers de main. Le secteur de l’industrie d’assemblage n’échappe pas à cette situation générale d’absence de participation locale et de méfiance entre élites et masses. Ces éléments constituent des obstacles de taille pour augmenter la productivité et la compétitivité dans tout processus de production.

Le capital international a inventé la sous-traitance comme le lieu idéal pour diminuer ses coûts de production et pour augmenter ses marges de profit. Sous la dictature des Duvalier, le capital international a pu profiter de la férule de ce gouvernement pour traiter les travailleurs comme des esclaves en refusant les conventions collectives de travail surtout pour l’établissement des salaires. Mais la politique de régression sociale du gouvernement des Duvalier est rentrée en contradiction avec les intérêts de ce secteur surtout en ce qui concerne la planification de la production et les délais de livraison. Le secteur d’assemblage qui ne dépendait pas du gouvernement pour ses revenus a donc appuyé l’église et la jeunesse pour porter les derniers coups à la dictature. La surdétermination économique a joué contre la gabegie du pouvoir politique. Mais depuis la chute du gouvernement des Duvalier en février 1986, les patrons progressistes perdent les positions qu’ils avaient gagnées dans la lutte pour la démocratie. Pour de multiples raisons qui ont à voir avec un manque de vision et des perspectives claires sur l’Haïti à construire, l’harmonisation s’est faite vers le bas et non vers le haut.

Le mort dans le cadavre

La politique de soutien à la croissance par les industries d’assemblage a abouti à la construction d’un édifice économique national totalement extraverti. 88% des exportations haïtiennes en 2006, 2007 et 2008 viennent de ces industries qui sont les plus vulnérables face à la contraction de la demande provoquée par la dépression mondiale. Il ne s’agit pas de jeter la pierre aux entrepreneurs privés qui essaient de se faire de l’argent comme ils le peuvent. Ce qu’il faut condamner sans appel, ce sont les pratiques gouvernementales qui font reposer la stratégie économique nationale sur les tactiques hasardeuses de l’industrie d’assemblage. Le tableau 1 présente les statistiques américaines d’importation de la filière textile/habillement de l’industrie d’assemblage en provenance d’Haïti de 2003 à 2009. Ces chiffres indiquent des ventes annuelles variant entre 290 millions de dollars pour l’année 2003 et 412 millions pour 2008. Pour les quatre premiers mois de 2009, les ventes haïtiennes sont de 140 millions. Celles du mois d’avril 2009 se chiffrent à 39 millions de dollars. Ces chiffres sont en harmonie avec ceux publiés par le Fonds Monétaire International (FMI). Par exemple, en 2006, selon le FMI, les exportations de l’industrie d’assemblage étaient de 435 millions en 2006 sur des exportations totales de 494 millions, 463 millions en 2007 sur des exportations totales de 522 millions et 430 millions en 2008 sur des exportations totales de 490 millions. [4] Avec de pareils chiffres, la vision de l’avenir est sombre.

Tableau 1. Importations en provenance d’Haïti de la filière textile/habillement aux Etats-Unis (En millions de dollars)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Années

2003

2004

2005

2006

2007

2008

2009 (4 mois)

Importations*

290

324

406

449

452

412

140

Masse salariale

33.7

37.7

47.2

52.3

52.6

48

16.3

Inflation (20%)

6.74

7.54

9.44

10.46

10.52

9.6

3.26

 

Masse salariale ajustée

40.44

45.24

56.64

62.76

63.12

57.6

19.56

*Source : US Department of Commerce, International Trade administration, Office of Textile and Apparel, Washington, D.C., 2009.

Le tableau 1 est construit à partir des statistiques officielles du Département du Commerce Américain et des données fournies par Lhermite François dans son étude concernant une masse salariale de 48 millions pour l’année 2008. On peut tenter de déterminer le manque à gagner des travailleurs causé par la non-application de la réglementation de l’augmentation du salaire minimum telle qu’inscrite dans le Code du Travail, au cours de la période 2003-2009. La masse salariale de 48 millions représente 11.65% du chiffre d’affaires du secteur qui est de 412 millions en 2008. Ceteris paribus, en appliquant ce ratio de 11.65% aux chiffres d’affaires des années précédentes, nous avons respectivement les masses salariales du secteur de la sous-traitance. Tenant compte d’une inflation annuelle d’une moyenne de 20% entre 2003 et 2009, nous avons calculé la masse salariale ajustée pour la période. La différence entre ces deux masses salariales constitue le manque à gagner des salariés du secteur, soit un montant de 57.6 millions de dollars pour la période considérée. En respectant l’hypothèse de Lhermite François que 77% de cette masse salariale va aux travailleurs, ces derniers ont perdu 44.3 millions de dollars au cours de cette période. Contrairement à ceux qui protestent contre la maigre augmentation des 200 gourdes votée par les parlementaires, ce sont les 44.3 millions perdus par les travailleurs qui doivent être mis en lumière et préoccuper davantage les décideurs politiques. L’éthique la plus élémentaire veut que ce soit le faible qui soit protégé et pas le fort. Les chiffres du Département du Commerce Américain contrastent avec ceux utilisés par Lhermite François qui réfère à un secteur dont le chiffre d’affaires ne serait en moyenne que de 143 millions avec la décomposition suivante :

a) Salaires 13 millions ou 9.7%                                               b) Energie 8 millions ou 6.3%
c) Loyer 3.4 millions ou 3.4%                                                 d) Autres 24 millions  ou 18.4%
e) Couts variables 72 millions ou 54.2 %                                f) Bénéfices 10 millions ou 8%

 

 

Il est clair qu’on n’a pas besoin de chercher loin pour voir qu’il y a un mort dans le cadavre. L’intention n’est pas d’acculer qui que ce soit. Nous faisons une mise en perspective d’une direction prise par des décideurs politiques et économiques qui engage le destin de toute la collectivité nationale. À notre sens, cette direction n’a pas de pertinence et ses résultats sont catastrophiques. Il y a des explications à donner sur la différence entre les statistiques américaines et les chiffres haïtiens. Le refus d’accepter le salaire minimum de 200 gourdes paraît, nous semble-t-il, relever d’autres causes qui n’ont rien à voir avec la rentabilité. C’est vrai que les entrepreneurs prennent des risques en faisant des affaires en Haïti. C’est vrai qu’ils ont leurs radios milles collines pour chanter leurs louanges, des experts à leur solde et un gouvernement pour les défendre. Mais c’est aussi vrai que les travailleurs ont besoin d’un salaire minimum journalier de 200 gourdes pour pouvoir améliorer leurs conditions de vie. Normes de production et salaire minimum

Si nous partons du principe que les normes de production dans l’entreprise sont établies de manière rationnelle, c’est-à-dire en accord avec les ouvriers, et que ces derniers ont droit automatiquement à des primes de rendement, alors la question du salaire minimum de 200 gourdes ne se pose pas. Ce serait le cas pour la moitié des ouvriers dans les entreprises de la filière textile-habillement. Les syndicats se doivent de déterminer si le rendement de 300 douzaines de maillots (T-shirts) pour 19 ouvriers par jour est la norme de production internationalement acceptée dans le secteur. Quelle est l’expérience de cette prime collective d’objectifs sur l’intéressement des membres du groupe, leur participation et leur rendement ? Qu’est-ce qui est prévu si le groupe n’atteint que 80% ou 90% de l’objectif ? Pourquoi le coût de la supervision est-il inclus dans le coût global de la rémunération de l’ouvrier par mois ?

Dans le cas de figure où la moitié des ouvriers gagne déjà le salaire minimum de 200 gourdes en incluant les primes, la subvention de l’État concernerait essentiellement les ouvriers qui ne peuvent pas encore atteindre ce seuil de performance. Encore une fois, les syndicats devraient aider à déterminer si les primes de rendement sont accessibles aux travailleurs et s’il ne s’agit pas tout simplement de boni ou de paiement pour des heures supplémentaires parce que l’entreprise veut respecter des objectifs de production et des délais qui varient suivant les fluctuations de la demande. Il importe de remarquer que la révision des salaires aux niveaux supérieurs de la chaine n’est pas une loi. Cette révision est à la discrétion de l’employeur compte tenu de la productivité des ouvriers et de son chiffre d’affaire.

Nous sommes conscients que l’équité ne sera pas trouvée du jour au lendemain dans la société haïtienne. Mais, il faut commencer quelque part et donner des signaux clairs vers où on se dirige. La régulation est nécessaire pour permettre une évolution relativement harmonieuse de la société. La crise qui ravage la planète rappelle aux fondamentalistes du marché (le secteur privé) qu’il n’y a aucune efficience dans leur construction et qu’il n’y a de main invisible que pour ceux qui se ferment les yeux pour ne pas voir les ravages de leur croyance. Le drame haïtien est que l’Etat (le secteur public) est loin d’être un lieu de hautes vertus. Il importe d’impulser un troisième secteur, celui de la société civile, des ONGs, de la diaspora et des coopératives pour servir de watchdog tant sur l’État que sur le secteur privé.

La disparition de Robert Marcello

Les contraintes à la compétitivité haïtienne sont multiples. Elles ne sauraient se résumer uniquement au salaire minimum journalier de 200 gourdes. La liste est longue des obstacles tels qu’absence de justice, électricité, taux d’intérêts, insécurité, taux de change, eau, instabilité, tracasseries des formalités douanières, législation archaïque du travail, etc. qui bloquent la compétitivité en Haïti. Mais la plus importante demeure le refus d’équité qui bloque toute efficacité. Un refus d’équité qui prend sa source dans la pire des pénuries, celle de l’intelligence. On ne s’étonnera donc pas si aujourd’hui des patrons se retrouvent en harmonie avec le pouvoir pour contrer la loi des 200 gourdes votée au parlement haïtien. Ils proposent 125 gourdes dans une arithmétique absurde qui passe à coté de l’essentiel. Le débat sur la question du salaire minimum journalier de 200 gourdes reflète quelque chose de plus fondamental qui est la crise de la conscience haïtienne devant l’effondrement de l’État marron et la demande d’un autre ordre social qui frappe aux portes de la société haïtienne depuis la chute des Duvalier le 7 février 1986. La combativité des secteurs radicaux et particulièrement des étudiants sera-t-elle forte assez pour renverser la tendance ? La demande des travailleurs pour une augmentation de leur salaire minimum journalier est parfaitement finançable.

Avec certitude, le démembrement de la société haïtienne se poursuit. La politique de kidnapping est devenue plus sélective. La disparition de Robert Marcello, coordonnateur de la Commission Nationale des Marchés publics, enlevé depuis le lundi 12 janvier 2009, à Delmas, devant sa résidence, parce qu’il s’était opposé à la dilapidation de 200 millions de dollars du fonds Petrocaribe, donne une idée de la force des courants qui refusent toute transparence dans la gestion des affaires publiques. La dimension symbolique de ce kidnapping consiste à affirmer que n’ont pas droit à la vie ceux qui refusent la continuation de la politique primitive d’avilissement de la personne humaine. L’accession au pouvoir a changé les rêves du mouvement social en cauchemars.

Les patrons ne sont pas captifs de l’ordre de la sous-traitance internationale. Ils le prétendent tout simplement. Ils ont des marges de manœuvre pour innover et interagir avec leurs donneurs d’ordre. Ce n’est pas le degré de soumission du sous-traitant qui est l’unique critère de sélection des donneurs d’ordre. Les délais de livraison ; la rapidité de service, la qualité du produit jouent autant que les bas salaires pour déterminer le comportement des donneurs d’ordre face à leurs sous-traitants. Les patrons doivent se défaire d’une conception de la vie qui ne leur fait pas voir dans leurs ouvriers des êtres humains comme eux. Le travailleur est une personne comme le patron et ce dernier a pour devoir de répondre affirmativement à sa demande de mieux-être. C’est ce qu’exige la conscience la plus élémentaire pour faire face à l’épaisseur du drame humain de la misère. Les structures fondamentales de la société haïtienne sont remises en question et ne peuvent plus tenir devant l’absence de générosité et l’incapacité de l’Etat marron à assurer un minimum de cohésion sociale.

La conquête du pouvoir est devenue le leitmotiv gouvernant les esprits et les comportements. Entre l’assistance financière et la charité, Haïti n’a pas le garde-fou d’un vrai État pour se préserver contre la déraison des malfinis, ces oiseaux de malheur, qui sont en train de la dépecer. En se remettant au président de la république pour trancher, les patrons ont commis une grave erreur de s’en remettre aux vieilles pratiques dans une société qui essaie tant bien que mal de se débarrasser de l’absolutisme présidentiel. Notre société a toujours fait le mauvais choix chaque fois qu’une décision doit être prise. Cette déraison, ce vice fondamental qui tue l’espoir, vient du fait que nous faisons toujours l’économie de la réflexion. Nous violons ce principe de Platon qui veut qu’une courte loi soit toujours précédée d’un long préambule. Les parlementaires ont respecté la recommandation platonicienne en appelant au débat pendant deux ans sur le salaire minimum de 200 gourdes. Le président Préval ne les a pas écoutés. Mais on ne peut pas s’en prendre à lui car il a avoué au début du mois de mai 2009 qu’il faisait dodo meya au cours des trois dernières années. En effet, il dormait tranquillement dans son coin. Il dort encore aujourd’hui avec la seule différence qu’il rêve qu’il se réveille.

[1] Jean Delumeau, La peur en Occident, Fayard, Paris, 1978.

[2] Ros Dina, « Confection textile au Cambodge : face à la crise, les patrons appellent les ouvriers au calme », Ka-set, Phnom-Penh, Cambodge, 2 Avril 2009.

[3] United Nations, Mission to Haiti : Report of the Mission of Technical Assistance to the Republic of Haiti, Lake Success, New York, July 1949.

[4] Fonds Monétaire International, Haïti : Fourth Review Under the Three-Year Arrangement Under the Poverty Reduction and Growth Facility, Request for Waiver of Performance Criterion and Augmentation of Access, Washington D.C, February 2009, p. 21.

 
Par Elsie HAAS
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Dimanche 5 juillet 2009 7 05 07 2009 10:20
Le Chapitre IV du livre

Aux origines de l'Etat marron en Haïti (1804-1860) sorti le 11 juin 2009 aux Editions de l'Université d'Etat d'Haïti.

de Leslie Péan est consacré à la politique du roi Christophe. Il me paraît assez important que les lectrices et lecteurs  aient une idée de la réalité du pouvoir de Christophe, au moment où "Moloch Tropical", le film de Peck s'apprête à sortir sur les écrans de télévision française.  Un cinéaste a le droit de faire des arrangements avec l'histoire, mais d'un autre côté il est nécessairede donner accès au plublic aux  faits historiques  dans leur contexte, tels que les archives nous les relatent.

 

L’État christophien

 

Respectant l’analyse chronologique, abordons l’étude de l’État sous le gouvernement d’Henry Christophe reconnu immédiatement après l’assassinat de Dessalines comme le général en chef par tous les conspirateurs qui ont organisé le complot du Pont-Rouge. La menace extérieure sert d’alibi pour l’installation d’un régime de fer qui impose le consentement des populations aux désirs du chef. Les libertés publiques sont confisquées sous le prétexte qu’il faut produire et accumuler pour faire face à une attaque des Français.

Par le Décret du 24 novembre 1806, Christophe abolit toutes les restrictions imposées par Dessalines sur le commerce extérieur et les marchands étrangers. Cette institution du marché libre dans le domaine du commerce extérieur répondait aux doléances des marchands étrangers contre les restrictions quantitatives imposées par Dessalines. Ces doléances figurent en bonne place parmi les revendications exprimées dans le manifeste « Résistance contre l’oppression » publié par les conjurés le 16 octobre 1806.

La politique libérale de Christophe ne signifie pas obéissance aveugle et servilité à l’endroit des commerçants étrangers. Sa conception de l’égalité ne souffre d’aucune exception. En plein dans les hostilités avec le gouvernement de Pétion en 1811, il ne transige pas sur les rapports avec les marchands américains. En effet, son gouvernement a envoyé à Von Kapff et Brune, négociants américains à Baltimore, des cargaisons de café et des lettres de change pour la somme de 124.955 gourdes 19 centimes en échange de biens qui n’ont jamais été délivrés. Après avoir essayé de négocier la restitution de son avance, Christophe confisque le montant de 132.428 gourdes 52 centimes que ces négociants américains, parmi lesquels la fameuse maison D’Arcy, Dodge et Cie., avaient sur son territoire. Christophe fait examiner les comptes des commerçants américains au Cap-Haïtien et aux Gonaïves par un comité composé de ses entrepreneurs et constatant parmi ces commerçants certains de ses créanciers dont la maison D’Arcy, Dodge et Cie, il prend des mesures pour un apurement. Ces derniers protestent mais Christophe leur demande de récupérer leur argent chez leurs frères de Baltimore. Il met tous les commerçants américains dans le même sac et leur applique la procédure de compensation en matière de dettes croisées.

La confiscation de Christophe de 1811 inaugure des relations de résistance entre l’État et les négociants américains dans lesquels l’État christophien se montre un partenaire coriace mais partisan de la collaboration dans le respect mutuel et la compréhension réciproque des problèmes. Les Américains n’abandonnent pas leurs créances. Avec les forces navales du  général Benjamin Green, ces créances ainsi que d’autres plus récentes provenant de négociants américains, seront à nouveau présentées en 1850 au gouvernement de Soulouque qui rouvrira le dossier et justifiera la saisie de Christophe. On verra plus tard comment la gabegie triomphera de la clarté et de la transparence que Christophe avait installées dans la gestion des hommes et des choses. Car Christophe réclame le respect des principes et pas seulement au niveau des comptes. En effet, son gouvernement se devait de renvoyer en 1816 aux États-Unis Septimus Tyler, agent commercial, muni d’une lettre de nomination signée par le Secrétaire d’État américain James Monroe. Sa lettre d’introduction mentionnait Saint-Domingue, le Cap-Français et ne reconnaissait pas l’indépendance haïtienne.   

Christophe aura une autre politique que celle de Dessalines dans le domaine de la possession de la propriété terrienne par les Blancs. La Constitution de 1807 de Christophe est muette sur l’interdiction faite aux Blancs d’avoir des propriétés. De plus son article 41 donne la garantie formelle aux marchands étrangers que leurs biens seront protégés. Pour bien montrer que ce ne sont pas des mots en l’air, le Baron de Vastey, responsable de la politique agricole,  s’attaquera à la politique de la république de l’Ouest qui maintenait l’interdiction du droit de propriété aux Blancs.  Pour Vastey, l’interdiction du droit de propriété s’adressait uniquement aux Français.

Mais par-delà la formation de l’État dans le face-à-face quotidien des luttes politiques, il importe de s’arrêter à la tentative de construction de l’État de Christophe qui transparaît dans le Code Henry publié en 1812. Sir Joseph Banks, ce grand naturaliste anglais qui finança et participa au voyage de découvertes du Capitaine Cook dans le Pacifique de 1768 à 1776 dira du Code Henry « Il devrait être écrit en lettres d’or ; je n’ai rien vu de pareil écrit pour les mêmes objectifs par des Blancs qui puisse lui être comparé ».

Le livre de l’Exode dit bien que c’est par la loi qu’on sort de l’esclavage. Henry Christophe fait publier la Constitution du 17 février 1807 le désignant comme président d’Haïti puis celle du 28 mars 1811 qui le déclare Roi d’Haïti. Mais, il n’en reste pas là. Conscient de la nécessité d’un ensemble de lois pour assurer la cohésion dans son royaume, il nomme un groupe de travail (un Conseil privé) pour définir dans tous les domaines les droits et les devoirs des citoyens. Ainsi sera présenté au Roi le Code Henry le 30 janvier 1812. Un édit du Roi l’adopta le 20 février et le publia le 24 février 1812. Dans son préambule est exprimée sa raison d’être : « il fallait au peuple haytien un Code de lois simples, sages, qui consacrât, d’une manière solennelle ses droits, ses devoirs, et qui fût analogue au climat, à ses mœurs, à ses besoins et principalement adapté à un peuple agricole et guerrier ».

            Le Code Henry contient un ensemble de lois régissant la vie des Haïtiens dont la Loi Civile; la Loi de Commerce ; la Loi sur les Prises ; la Loi Criminelle, Correctionnelle et de Police ; la Loi sur la Procédure Criminelle, la Police Correctionnelle et la simple Police ; la Loi concernant la Culture, la Loi Pénale Militaire. Le Code Henry est signé de l’Abbé Corneille Brelle, duc de l’Anse, des Comtes de Terre Neuve, Limonade, Saint-Louis, Marmelade ; des Ducs de La Marmelade et du Dondon ; des Comtes de La Taste et de Terrier-Rouge ; des barons de Ferrier, Dupuy, Vastey ; et de Bertrand Lemoine. L’analyse du Code Henry a toute son importance pour tenter de saisir le sens de la forme État que reflètent les lois haïtiennes qui s’y trouvent. L’idée de l’État qui s’y dégage tout en partant du plan juridique s’efforce d’analyser la réalité socio-économique que ces lois soutiennent. Tout en analysant les textes formels, nous tenterons de mettre les projecteurs sur la réalité matérielle dans la problématique du pouvoir constituant.

Le Code Henry émet un certain nombre de lois qui empêchent au Roi et aux autorités publiques de faire à leur guise. Le Code Henry sert à éviter les abus de pouvoir. Il sert de gardien au respect de la Constitution du 28 mars 1811. Sa Loi de Commerce a des dispositions claires pour défendre les droits des marchandes publiques et leurs rapports avec les négociants étrangers consignataires. Ces derniers ne peuvent en aucun cas vendrent leurs marchandises en détail. Par exemple, toute marchande publique doit avoir une autorisation publique et le consentement de son mari. L’article 8 de la Loi de Commerce dit que « Tout consignataire sera solidairement responsable des fraudes commises sur les bâtiments et cargaisons à lui consignés ; et s’il était atteint et convaincu d’avoir été complice de la fraude, il sera rayé de la liste des consignataires. » Le Code Henry reflète un exemple de maturité sans précédent dans les exigences qui sont faites dans l’article 12 au commerçant « d’avoir un livre journal, où jour par jour, ses dettes actives et passives, ses opérations de commerce, et enfin toutes ses transactions généralement quelconques, doivent y être portées. » Les taux d’intérêt sont fixés à 6% par an. La législation établit les dispositions pour les billets à ordre et les lettres de change et détermine les responsabilités des accepteurs, endosseurs et tireurs en cas de litige.


Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome IV (1807-1811), Éditions Deschamps, P-a-P, 1987, pp. 390-393.

Jean Price Mars, La República de Haití et la República Dominicana, Tomo I, Sociedad Dominicana de Bibliófilos, Editora Taller, Quarta Edición,  Santo Domingo, Republica Dominicana, 2000, p. 598.

Beaubrun Ardouin, Histoire d’Haïti, Tome Huitième, Paris, 1856, p. 66.

« It is worthy to be written in letters of gold ; nothing that I have ever seen which was written for the same purposes by white men is worthy to be compared to it. » Lire Earl Leslie Griggs and Clifford H. Prator, Henri Christophe and Thomas Clarkson – A correspondance, Greenwood Press, New York, 1968, p. 45.

Code Henry, p. iii, Imprimeur du Roi, Cap-Henry, 1812.


 

(A SUIVRE )



 

Par Elsie HAAS
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Vendredi 10 juillet 2009 5 10 07 2009 10:02


Un ami m'a dit que les textes de  Péan sont forts intéréssants mais trop denses pour le commun des mortels, qui n'a pas toujours beaucoup de temps à consacrer à la lecture sur internet.  De plus, en Haïti, la plupart des gens  n'ont pas internet  à la maison et  doivent  payer les minutes de consultation  dans  un cybercafé.

L'intellectuel "organique" , - pour la définition  voir google-  devrait-il  tenir compte de  ces différents problèmes : maîtrise des concepts, connaissance de la  langue, coût de l'accès à internet, dans la rédaction de son papier ?

Si on considère qu'il s'agit de  transmettre une information, un outil de réflexion  dans une dynamique tournée vers l'action, l'intellectuel devrait-il  adpater son vocabulaire, son style,  à son public et  au medium internet ?

Sinon ne risque-til pas de se retrouver dans une sorte de tour d'ivoire où il ne dialoguerait qu'avec ses pairs ?
Cet ami m'a fait remarqué que, sous la dictature de Duvalier, il arrivait que des intellectuels publient des textes sur le marxisme. La complexité de ces textes, le nombre  infime de lecteurs potentiels  permettaient à Duvalier de faire figure de libéral en laissant publier ces textes.
L'ami m'a dit qu'il ne faudrait pas que les textes de Péan et que Péan lui-même apparaissent  comme une sorte de "rigolo" qui parlerait pour parler
 et dont les textes n'auraient aucun impact sur le réel, c.a.d; non ouverts à la discussion.
Ce sont les questions que m'a posées cet ami et que je répercute à Leslie Péan.

lundi 6 juillet 2009

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 6 juillet 2009

L’obscurité voulue et maintenue par les entrepreneurs de la sous-traitance sur les états financiers du secteur mine la confiance entre les patrons et le reste de la société. Dans une société dynamique, les marges bénéficiaires dans n’importe quel secteur économique sont connues et il n’y a aucun mal à les afficher. L’opacité sur le chiffre d’affaires du secteur de la sous-traitance et sa dynamique dans le temps masque des informations aux agents et aux citoyens qui ne leur permettent pas de se situer dans les débats en cours sur le salaire minimum de 200 gourdes dans l’industrie d’assemblage. Les principes de justice qui doivent gouverner la structure de base de la société sont l’objet de malentendus et de contre-sens justement à cause des omissions graves et des erreurs contenues dans les connaissances disponibles. Ces zones d’ombre ne permettent pas de déterminer la valeur ajoutée réelle dans le chiffre d’affaires du secteur de la sous-traitance et contribuent à alimenter la tendance de prendre les faits au tragique. La valeur des tissus, des boutons et autres matières premières n’est pas comptabilisée séparément dans les statistiques du US Department of Commerce, cependant nous savons qu’il faut 50% de valeur ajoutée pour que le produit puisse être exporté aux Etats-Unis. Par exemple, si nous prenons le chiffre de l’an dernier de 412 millions, il faut inclure 50% de valeur ajoutée, soit 206 millions. L’État contribue aussi à cette opacité en ne donnant pas les informations qu’il détient ou devrait détenir sur le secteur d’assemblage. Le silence officiel de l’Etat sur les bilans des entreprises de sous-traitance sied aux gens qui aiment les eaux troubles, le blackout et le fè nwa. Le gouvernement réagit comme si lui aussi n’est pas au courant ou ne veut pas être au courant des bilans des entreprises. Quand la lutte contre la corruption est criée sur tous les tons, le silence officiel sur les bilans du secteur d’assemblage ne peut qu’irriter et indiquer comment il n’y aucune prise sérieuse et effective des responsabilités en la matière. En ouvrant la boite de Pandore, il y a le risque de faire tomber un pan de l’édifice social. Ce serait le prix à payer selon certains. Mais le risque est trop grand selon d’autres de faire tomber tous les autres pans. Le concert social qu’on aurait dû avoir aboutit à la cacophonie parce que le chef d’orchestre est absent. L’Etat comme chef d’orchestre encourage l’ignorance et n’est pas en mesure de répondre à la demande de connaissance du reste de la société. Une demande de connaissance qui s’accompagne d’une demande de sécurité, de confort, de calme, mais surtout de justice.

En effet, la question fondamentale dans le débat de sourds autour du salaire minimum de 200 gourdes dans l’industrie d’assemblage est la justice. Rien d’autre. Il y a une demande de justice qui augmente avec le temps. Une demande de justice pour aujourd’hui mais aussi pour hier. Dans ses tentatives pour permettre à son peuple d’avoir un des plus hauts niveaux de vie de la planète, le gouvernement américain a vite compris que la justice était centrale. Après des centenaires de racisme, d’esclavagisme et d’exploitation des minorités, le gouvernement américain s’est inspiré des travaux de John Rawls, professeur de philosophie à l’université Harvard, pour jeter les bases de la repentance et de la réparation pour les maux infligés aux minorités. L’article de John Rawls La Justice comme équité publié en 1958 a secoué les torpeurs. Dans les deux principes qui sont les fondements de sa théorie de la justice, formulés dans son ouvrage séminal Théorie de la Justice publié en 1971, John Rawls a dégagé l’essence de la politique pour combattre les inégalités sociales. [1] Dans son entendement, les inégalités sociales et économiques doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. Cela conduira à la politique de l’affirmative action ou encore de la discrimination positive décidée par le président Lyndon Johnson en 1965. Le gouvernement américain a mis en œuvre ces recommandations dont l’un des résultats, quarante ans plus tard, sera la victoire de Barack Obama aux élections présidentielles de novembre 2008. Tels sont les changements que peut amener une politique de justice dans la recherche des bases matérielles du bonheur. Ce n’est pas un économiste qui a fait la contribution décisive dans la lutte contre les inégalités mais bien un philosophe. Nombre d’autres pays prendront la route de la discrimination positive dont le Brésil, le Canada, la France, le Japon, l’Afrique du Sud, etc. pour lutter contre les inégalités criantes.

Les obstacles à la compétitivité internationale

Les Haïtiens peuvent-ils avoir l’intelligence nécessaire en l’an 2009 pour appliquer les politiques dictées par les théories de John Rawls ? Pourront-ils utiliser la richesse analytique de ses travaux pour ne pas sacrifier l’équité au profit de l’efficacité ? Sauront-ils faire face à l’offensive internationale tripartite des bailleurs de fonds internationaux (FMI, Banque Mondiale, BID), soutenue par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) prônant le libre-échange tous azimuts, et les multinationales qui sont le fer de lance de la globalisation sauvage ? Subissant les pressions des milieux d’affaires de la sous-traitance, le gouvernement haïtien peut-il avoir une politique qui soit dans l’intérêt des travailleurs ? Comment éviter que les pratiques des ateliers de misère (sweatshops) ne soient généralisées dans l’industrie de la sous-traitance, particulièrement au niveau des salaires ? Telles sont les vraies questions auxquelles est confronté le peuple haïtien dans la lutte pour le salaire minimum de 200 gourdes dans l’industrie d’assemblage.

Cette crise du salaire minimum indique en clair comment l’industrie d’assemblage ne saurait être le levier essentiel de l’économie haïtienne. Mais aussi elle nous oblige à regarder en face les obstacles à la compétitivité de l’économie haïtienne en général. Contrairement à la propagande qui met l’accent sur le bas niveau des salaires comme atout pour la compétitivité, l’analyse scientifique révèle que l’Etat et la culture de corruption généralisée sont les vrais obstacles à la compétitivité locale. Au lieu de résoudre ces désordres constituant les fondements des comportements ambivalents qui bloquent l’évolution de la société haïtienne vers le haut, les dirigeants politiques et économiques préfèrent se voiler la face et faire porter le fardeau de leur inefficacité par les travailleurs en maintenant leurs salaires à des niveaux de misère.

Tableau 1 Haïti dans le monde des affaires

2009

2008

Variations

 

 

 

 

Classement global

154

147

-7

 

 

 

 

Création d'une entreprise

174

176

-2

Octroi de permis de construire

126

127

1

Embauche des travailleurs

35

35

0

Transfert de propriété

128

129

1

Obtention de prêts

145

141

-4

Protection des investisseurs

164

161

-3

Paiement des impôts

91

86

-5

Commerce transfrontalier

146

140

-6

Exécution des contrats

92

91

-1

Fermeture d'entreprise

153

151

-2

Banque Mondiale, Doing Business 2009, Washington, D.C., 2008.

Le tableau 1 donne la place d’Haïti dans le classement international de 181 pays en ce qui concerne onze indicateurs permettant de jauger la facilité de faire des affaires commerciales, industrielles et financières. Le constat est pitoyable. Sur dix indicateurs, sept sont négatifs. Haïti ne fait que régresser depuis 2006. La dégénérescence se dégrade et se renouvelle. De 2008 à 2009, Haïti perd sept places dans le classement et passe de la 147ème position à la 154ème position. La raison essentielle de cette dégringolade vient des comportements grotesques de nos élites économiques et politiques. Des comportements stupides et équivoques qui n’ont que des effets désastreux depuis deux siècles.

Par exemple, il faut 195 jours pour créer une entreprise en Haïti alors que dans les autres pays de la région, il faut seulement 64 jours. Les coûts pour démarrer une entreprise en Haïti sont de 159% le revenu par habitant alors qu’il n’est que de 39% dans la région. Le capital minimum qui doit être versé à l’occasion est de 26 fois le revenu par habitant alors qu’il n’est que de 3 fois le revenu par habitant pour les autres pays de la région. L’ordre cannibale qui règne en Haïti depuis deux siècles se veut permanent, à vie. Les dirigeants de cet ordre qui en sont les bénéficiaires ne veulent pas de changement véritable. Ils imposent leurs vues aux autres en s’assurant qu’ils contrôlent toutes les avenues pouvant aboutir à un quelconque mieux-être. Partout leur influence est déterminante. Par exemple, le blocage est manifeste au niveau des procédures, durées et coûts nécessaires pour la construction d’un entrepôt, incluant l’obtention des licences et permis nécessaires, l’accomplissement des notifications et inspections requises et l’obtention des raccordements (eau, téléphone, et électricité). En Haïti, il faut 1179 jours pour avoir ces raccordements alors que dans les autres pays de la Caraïbe, il ne suffit que de 229 jours pour les avoir.

C’est essentiellement au niveau de l’embauche et du licenciement des travailleurs qu’Haïti a les meilleures performances. En effet, l’indice de difficulté d’embauche n’est que de 22 en Haïti tandis qu’il est de 34.7 dans la région. Egalement l’indice de rigidité des horaires est de 40 en Haïti alors qu’il est de 33.1 dans la région. Ensuite l’indice de licenciement est nul en Haïti alors qu’il est de 25.7 dans la région. Enfin, le coût de licenciement en terme de salaire hebdomadaire est de 17 en Haïti alors qu’il est de 53.9 dans la région. Le système social en vigueur fait que pour les bonnes choses nous sommes les derniers et pour les mauvaises nous sommes les premiers. A l’exception de l’année 2003 où le salaire minimum réel a connu une hausse de 46%, au cours de la décennie 2000, le salaire réel des travailleurs a diminué chaque année de plus de 10% à cause de l’inflation. [2] Le gouvernement a peu fait pour améliorer le sort des travailleurs. On se rappelle commet les émeutes de la faim d’Avril 2008 furent les conséquences de l’augmentation des prix des produits de première nécessité dont le riz (42%), l’huile de cuisine (55%), le pain (51%), le gasoil (31%), le kérosène (38%) et le lait (45%).

Pour ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est-à-dire le commerce extérieur, Haïti est encore en mauvaise posture par rapport à ses concurrents de la Caraïbe. Les coûts sont plus élevés et les procédures nécessaires pour l’import et l’export d’un chargement standard sont plus longues. Par exemple, il faut huit documents en Haïti avant de pouvoir procéder à une exportation alors qu’il en faut six dans les autres pays de la région. La réception d’un conteneur coûte 1560 dollars en Haïti tandis qu’il coûte 1380 dollars dans la région. Le nombre de jours nécessaires pour importer une marchandise est de 37 en Haïti alors qu’il n’est que de 22 dans la région. Lors de la publication du rapport Doing Business 2006, le président Préval qui venait de prendre le pouvoir n’a pas caché sa déception des mauvais scores d’Haïti et avait promis de faire des reformes à la douane pour la rendre plus efficiente. Il avait lu le rapport de Paul Denis sur la corruption à la douane et se proposait de nettoyer les écuries d’Augias. Rien n’y fit. Le président Préval a continué avec le déficit de la bureaucratie étatique à la douane. La lutte contre la corruption est devenue un instrument idéologique du pouvoir contre ses opposants du moment.

Pour un contrat social qui respecte les droits fondamentaux de la personne humaine

Il faut ajouter à ces obstacles d’autres qui sont liés à l’industrie de la confection en tant que telle. Par exemple Jean-Paul Faubert, manager de la Société Haïtienne de Couture, SA (SOHACOSA), a signalé le manque d’espace industriel pour installer les usines. [3] Il y a également la pénurie d’eau pour laver les pantalons jeans qui oblige les industries de sous-traitance à se concentrer à la capitale ou encore à envoyer les jeans en République Dominicaine pour être lavés avant de les retourner en Haïti pour finition et emballage. Les coûts d’un tel aller-retour viennent grever la compétitivité. L’approvisionnement électrique est aléatoire. Toutes les usines doivent avoir leur propre groupe électrogène pour travailler les heures supplémentaires. Les banques locales ne financent pas le secteur industriel et quand elles le font, les taux d’intérêt sont de plus de 30% alors que dans les pays concurrents de la Caraïbe, le taux d’intérêt est de 12%. Enfin, il y a l’insécurité et le kidnapping qui se poursuivent et de plus belle.

Les patrons haïtiens au lieu de s’attaquer à ces problèmes structuraux qui grignotent sur leur marge bénéficiaire préfèrent emprunter la voie de la compression salariale pour satisfaire leurs objectifs de performance et de profit. Cette manière de faire face à la concurrence des autres pays producteurs et à la contraction des débouchés est inacceptable. L’État a pour devoir d’assurer la justice dans le domaine de la rémunération des travailleurs. La débilité institutionnelle longuement démontrée dans la lenteur des procédures est reflétée dans les indicateurs discutés antérieurement. L’engrenage de la rigidité, de l’insécurité et de l’instabilité fonctionne à plein rendement. Malgré les discours, il n’y a pas la volonté politique d’écriture d’un contrat social qui respecte les droits fondamentaux de la personne humaine. L’État n’est pas crédible aussi bien dans sa politique de soutien au statu quo que dans celle du pourrissement consistant à laisser que ce soit le cours des événements qui décide.

Les mesures d’accompagnement pour aider les travailleurs à avoir de meilleures conditions de travail sont multiples. Par exemple, au Costa Rica, on a vu le gouvernement donner un job bonus pour cinq ans aux entrepreneurs de l’assemblage. De cette façon, et de manière dégressive, le gouvernement rembourse les entrepreneurs un pourcentage de leur masse salariale, soit 15% la première année, 13% la seconde, 11% la troisième, 9% la quatrième et 7% la dernière année. Egalement le gouvernement paie la formation de chaque nouvel ouvrier pour une période de trois mois. Ces deux initiatives reviennent à diminuer les coûts du travail d’un dollar par heure dans la zone franche de Puntarenas au Costa Rica.

Le péril de la stratégie économique d’extraversion

S’il faut anticiper, il ne faudrait pas rendre responsable les travailleurs des fermetures d’entreprises qui peuvent avoir lieu dans le secteur d’assemblage au cours des prochains mois. La logique de la sous-traitance et de ses cadences exagérées de quota de production va à l’ encontre des conquêtes réalisées par la classe ouvrière internationale au cours des années trente. La loi du salaire minimum est le fruit des combats menés par les syndicalistes américains après la grande dépression de 1929. Les travailleurs ne doivent pas être payés en fonction du nombre de pièces produites, mais plutôt en fonction du temps et de la difficulté du travail. Le travail à la pièce est dangereux pour la santé. Il cause des dégâts psychologiques et physiques. En effet, ce n’est pas seulement du stress qui est causé par ce genre de travail, mais aussi de fréquentes infections urinaires dues au fait que les travailleurs essaient de différer le plus longtemps possible d’aller aux toilettes afin de ne pas diminuer leur quota de production. [4] Les patrons ne peuvent pas s’amuser à répercuter leurs demandes de profit et celles des donneurs d’ordre par des contraintes sur la baisse des salaires et la hausse des quotas de production. On sait que l’augmentation de la charge de travail est observée chaque fois qu’il y a augmentation des salaires. Par exemple, quand le salaire minimum a été augmenté de 28 à 30 centimes par heure en 1995, les sous-traitants ont augmenté les cadences et les quotas de 133%. [5] Les patrons doivent respecter le salaire minimum en l’indexant sur le panier de la ménagère et en respectant le Code du Travail. Egalement, la politique monétaire de la banque centrale ne peut se faire uniquement au détriment du pouvoir d’achat des travailleurs. Comme le dit l’économiste Rémy Montas, “La tendance à l’appréciation du taux de change réel (base prix) aurait rendu les exportations haïtiennes tout à fait non compétitives si les salaires réels n’avaient pas connu de leur côté une tendance de fond à l’érosion, ce qui fait que le taux de change réel (base salaire) a évolué en faveur d’Haïti, dont les avantages compétitifs sont donc liés à la faiblesse et à la baisse du pouvoir d’achat des travailleurs. Ceci pose un problème évident au regard de la problématique de la pauvreté dans un pays où les salaires de base sont médiocres.” [6]

La demande d’équité des travailleurs est invincible. C’est un ressort incassable. Malgré les tentatives de contrôle de l’opinion par l’achat des consciences des patrons de presse et de leurs journalistes, les tentatives de diffamation ne peuvent rien contre la justesse des revendications pour le salaire minimum des 200 gourdes. L’activité générée par les huit entrepreneurs possédant les 26 entreprises de la sous-traitance dans l’industrie textile n’est pas un levier pouvant tirer l’économie globale vers le haut. Cette activité qui constitue 88% des exportations n’arrive pas à créer un revenu per capita significatif pour les travailleurs. Il y a une absence d’intégration de l’industrie d’assemblage dans le tissu économique national. D’une part, cette absence d’intégration est intérieure à l’évolution propre de ce secteur. Ce sont les entreprises full package qui sont de plus en plus utilisées par les donneurs d’ordre. Ces derniers recherchent des fabricants (des sous-traitants) qui ont un système d’intégration verticale leur permettant de produire depuis le fil jusqu’au vêtement. Or, pour le moment, seule l’entreprise Astralis appartenant à la famille Apaid est en mesure d’offrir de tels services.

D’autre part, Haïti ne peut faire l’économie d’une concertation de tous les acteurs sociaux pour résoudre le problème de l’incapacité de ses structures archaïques de production pour faire face à la concurrence chinoise dans le domaine du textile. Il faut un dialogue tripartite patrons-Etat-travailleurs pour permettre à Haïti d’être compétitif sur le marché international. Quand la Chine a des prix qui sont inférieurs de moitié à ceux de ses compétiteurs, ce n’est pas par la déflation salariale qu’Haïti pourra lui faire concurrence. La santé des travailleurs haïtiens ne peut pas servir de monnaie d’échange pour faire face aux prix dumping pratiqués par des concurrents. Les économistes haïtiens doivent se pencher sur les contraintes réelles et non pas se contenter de répéter le point de vue des patrons. Depuis la fin de l’Accord Multi Fibre (AMF) en 2004 et des quotas qui l’accompagnaient, il était clair que la sous-traitance textile haïtienne en subirait les contrecoups. Les solutions des lois HOPE I et II ne sont que des palliatifs si les obstacles structurels à la compétitivité ne sont pas résolus. Ce sont là les vrais problèmes qui demandent des solutions immédiates au lieu de s’acoquiner avec l’Etat pour comprimer les salaires des travailleurs. Les capitalistes qui ont une certaine éthique paient leurs ouvriers décemment afin que ces derniers aient un pouvoir d’achat leur permettant d’acheter ce qu’ils produisent. Ce fut le cas avec Henry Ford qui refusait que le salaire d’un patron soit supérieur de 40 fois à celui d’un ouvrier de base. Ford essayait de cette manière de résoudre la contradiction interne du cycle économique infernal du capitalisme. Le capitalisme de globalisation semble avoir passer outre cette recommandation de ce partisan des salaires élevés qui fut le patron de l’industrie automobile américaine. L’enlisement provoquée par la crise financière et économique mondiale sensibilise l’opinion publique internationale pour qu’elle prête oreille au mot du philosophe Alain Badiou qui dit que : « le capitalisme n’est qu’un banditisme, irrationnel dans son essence et dévastateur dans son devenir. Il a toujours fait payer quelques courtes décennies de prospérité sauvagement inégalitaires par des crises où disparaissent des quantités astronomiques de valeur, des expéditions punitives sanglantes dans toutes les zones jugées par lui stratégiques ou menaçantes, et des guerres mondiales où il se refaisait une santé. » [7]

Vers une autre manière de produire et de vivre

A partir des développements antérieurs, il est clair que la poursuite d’une politique de développement national basée sur les industries de sous-traitance est pour le moins hasardeuse. Le modèle de développement basé sur les exportations d’assemblage adossées à la législation américaine comporte des dangers pour la sécurité nationale d’un pays. En effet à tout moment, cette législation peut changer pour des raisons politiques, mais aussi pour des raisons économiques. Par exemple, si une entreprise américaine localisée dans le district d’un Congressman estime qu’elle est lésée par les importations de produits concurrentiels en provenance d’autres pays, elle peut actionner une procédure de remise en question des importations de ce produit. Le Département du Commerce américain soulève alors les leviers de ces agents qui diminuent les quotas alloués. Ceci est arrivé aux entreprises produisant des sous-vêtements et des pyjamas en 1995 dans le cadre du Caribbean Basin Initiative. La plupart des entreprises affectées baissèrent la tête et se soumirent aux décisions américaines. L’exception fut le Costa Rica qui ne se laissa pas intimider par les menaces. Le gouvernement américain fut traduit par le Costa Rica devant le tribunal de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Le Costa Rica gagna le procès le 25 février 1997 mais le mal était déjà fait. Les dommages faits au secteur de production des sous-vêtements et des pyjamas au Costa Rica ne furent pas compensés. [8]

Les lignes de force qui se dégagent de notre analyse appellent à de sérieuses remises en question. Depuis près de quarante ans, l’industrie d’assemblage à une expérience en Haïti et dans la région qui permet un décryptage. La survie de cette industrie ne doit pas se faire au détriment des travailleurs. Les fondamentaux du secteur d’assemblage ne sont pas solides et ce dernier ne peut pas constituer une locomotive pour le développement national. L’augmentation de la productivité ne peut pas reposer uniquement sur les bas salaires. Des changements technologiques, organisationnels, financiers mais surtout politiques sont incontournables pour améliorer la compétitivité. Haïti ne peut pas continuer de renoncer à la distance critique que demande toute politique articulée sur la réflexion. En tenant compte des injonctions du présent et du scepticisme généralisé, la société doit trouver une autre voie loin des sentiers battus. Haïti doit aller vers autre chose, vers une autre manière de produire et de vivre.

[1] John Rawls, Theory of Justice, Harvard University Press, Cambridge, Boston, 1971. L’ouvrage a été traduit en français sous le titre Théorie de la Justice et a paru aux Editions du Seuil en France en 1987. L’article de John Rawls « La justice comme équité », est le premier chapitre de l’ouvrage Théorie de la Justice.

[2] CEPAL, Haití : Evolución Económica durante 2007 y Perspectivas para 2008, México, Octubre 2008, p. 31.

[3] United States International Trade Commission, Textiles and Apparel : Effects of Special Rules for Haiti on Trade Markets and Industries, Washington, D.C. June 2008, p. 2-4.

[4] Piya Pangsapa, « The Piece Work System and “New Slaves” of the Apparel Industry », Case Studies of Labor and Labor Movements, Labor and Labor Movements Roundtables, 100th Annual Meeting of the American Sociological Association, “Comparative Perspectives, Competing Explanations,” Philadelphia, PA, August 14, 2005.

[5] “Sara Lee – How it deals with wage increase, but have bigger daily quota and wage-cheating increase, the U.S. in Haiti – How to Get Rich on 11 cents an Hour”, a report prepared for the National Labor Committee, January 1996. Voir aussi Julia Lutsky, “Haiti sweatshops : Your taxes at work”, People’s Weekly World, 23 march 1996.

[6] Rémy Montas, La Pauvreté en Haïti : Situation, Causes et Politiques de sortie, Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPALC), Mexico, 12 Août 2005, p. 5.

[7] Alain Badiou, « De quel réel cette crise est-elle le spectacle », Le Monde, Paris, France, 18 octobre 2008.

[8] OMC, Dispute Settlement DS24, United States restrictions on imports of Cotton and Man-Made Fibre Underwear, Geneva, 1997. Voir aussi Michael Mortimer, “When does Apparel become a Peril ? On the nature of Industrialization in the Caribbean Basin” in Jennifer Bair, David Spener, and Gary Gereffi, Free Trade and Uneven Development - The North American Apparel Industry after NAFTA, Temple University Press, 2002, p. 299.

 
Par Elsie HAAS
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Dimanche 12 juillet 2009 7 12 07 2009 10:59

 

Suite du chapitre IV

Dimanche Roi Christophe,L'Etat christophien, par Leslie Péan 

Extraits du livre :

                 Aux origines de l'Etat marron en Haïti (1804-1860) 

                             juin 2009 , Editions de l'Université d'Etat d'Haïti.



Les dispositions relatives au commerce maritime et surtout à la prescription sont intéressantes. Par exemple, aucune réclamation ne pourra être introduite en justice pour le fret du navire, un an après la délivrance des marchandises. La prescription est de six mois après l’arrivée du navire pour le paiement des appointements et gages des officiers et gens formant l’équipage.


Dans le domaine de la production agricole, le Code Henry identifie les responsabilités des cultivateurs paysans par rapport à celles des propriétaires et des fermiers. Le Code définit les rapports des agriculteurs engagés dans le travail de production par rapport à leurs employeurs et représentants des pouvoirs publics. La hiérarchie de cette représentation est la suivante : le lieutenant du roi, le commandant d’arrondissement, le général de division et enfin le conseil privé. La loi formelle ou juridique donnant l’organisation des pouvoirs publics sous le gouvernement de Christophe se greffe sur une constitution matérielle représentant l’ensemble des forces politiques. Le Code Henry permet-il d’altérer les structures sociales ? Non, mais il donne les possibilités aux agriculteurs de trouver justice en s’adressant à un autre échelon de la hiérarchie au cas où ils ne s’estiment pas satisfaits en présentant leurs doléances au lieutenant du roi (article 2 de la Loi concernant la Culture).


C’est définitivement un système féodal que Christophe instaure dans le Nord. Les agriculteurs sont attachés à la plantation dont ils ne peuvent se séparer même en cas de maladie. L’article 3 de la Loi concernant la Culture déclare : « Nul propriétaire ou fermier ne pourra renvoyer un agriculteur de son habitation pour cause de maladie ou d’infirmité, ce dernier devant y demeurer comme étant sa résidence.» Les agriculteurs doivent être traités aux frais des propriétaires. Un personnel de santé comprenant une accoucheuse sera logé sur chaque habitation. Les propriétaires doivent fournir les outils aratoires aux gérants des plantations. Les agriculteurs auront droit à un quart de la production.  De cela, ils en donneront une partie aux gardiens chargés de veiller sur leurs animaux répartis dans la savane pendant qu’ils travaillent. Les féodaux qui ont chacun leur fief qu’ils ont reçu du Roi ont des obligations envers lui qu’ils sont obligés de remplir. Chaque fief a un terrain destiné à la production de vivres pour le Roi. Ils sont astreints à un barème qui rentre effectivement dans les caisses publiques et qui sert à financer « les routes, manufactures, écoles de métiers, collèges royaux, l’Académie Royale, les palais, les fortification, etc. » Les fiefs sont d’ailleurs distribués par le Roi en grande fanfare avec solennité au cours d’une cérémonie qui voit le nouveau propriétaire recevoir ses titres de propriété.


 Selon les dispositions de l’article 52 de la Loi sur la Culture, les propriétaires, fermiers, gérants et conducteurs étaient tenus de planter annuellement des denrées, vivres, arbres fruitiers (50 pieds d’arbre à pain et 25 pieds de mangotiers) sur leurs plantations pendant 10 ans ainsi qu’une quantité d’huile de  palma christi, sous peine d’amendes. Les lieutenants des paroisses et les commis d’administration des finances vérifient que ces recommandations sont appliquées. Dans le cas contraire, des sanctions allant de douze à cinquante gourdes sont appliquées contre les contrevenants (article 121). Dans le système de Christophe, les propriétaires marchent sur une trappe et elle se dérobe sous leurs pieds dès qu’ils ne respectent pas leurs engagements à fournir annuellement le quart de leur production au Roi dans le cadre de l’impôt territorial. Tout le monde doit se référer à ce système de valeurs et l’appliquer. Le baron Joseph de Latortue qui croyait pouvoir y échapper sera arrêté et condamné aux travaux forcés à la Citadelle en 1820 jusqu’à ce qu’il paie ce qu’il doit à l’État.


Christophe se préoccupe aussi des intérêts des agriculteurs (cultivateurs) qui constituent la base productive de son système féodal régulateur. Ils sont astreints à des horaires de travail qui vont de l’aube à la tombée de la nuit avec une heure de répit à 8 heures du matin et deux heures à midi. La loi s’assure donc que le quart des revenus bruts qui leur est dû est bien payé par les propriétaires. Et pour cela Christophe met en place un dispositif impressionnant. Les propriétaires sont tenus de payer les cultivateurs le quart du montant reçu après la vente des produits tels que café, coton, indigo, et cacao. Si ces paiements ne sont pas effectués 15 jours au plus tard après la vente, les propriétaires sont obligés de payer une indemnité représentant le tiers de la somme qu’ils auraient dû répartir originellement.  Quant au sucre, la loi recommande aux cultivateurs d’attendre que leur part atteigne l’équivalent de 5 gourdes avant d’être payés. Toutefois, cette recommandation n’est pas contraignante et les cultivateurs doivent être payés immédiatement s’ils ne veulent pas attendre.


La féodalité christophienne est donc tempérée par les lois du royaume qui interdisent les comportements archaïques des seigneurs propriétaires. On est loin de la stérilité qui va s’installer à partir du gouvernement de Boyer. Christophe s’assure que les informations sur le cours des denrées soient diffusées chaque semaine dans les journaux du royaume afin que les propriétaires et fermiers ne puissent tricher. De plus, leurs comptes sont vérifiés par le procureur du Roi devant un juge. Enfin pour prévenir toute collusion parmi les vérificateurs, la loi proclame que les vérificateurs constitués par un groupe comprenant un lieutenant du Roi, le commandant de paroisse, l’officier de police et le juge sont solidairement responsables des moindres abus qui pourront avoir lieu dans la répartition du quart de la production revenant aux agriculteurs. 


Le Code Henry ne fait pas dans la dentelle pour réprimer. La Loi Pénale recommande de passer par les armes tous les coupables de désertion, trahison, lèse-majesté, duels, etc. Quant aux militaires qui sont impliqués dans l’agiotage, le commerce et les jeux de hasard, ils sont destitués ou reçoivent cinq ans d’emprisonnement. La conscience collective semble avoir intégré le message de Christophe. À ce sujet, Guy-Joseph Bonnet, en parlant du gouvernement de Christophe, déclare : « Sous son règne, le vol n’était jamais toléré ; tout ce qui se perdait, même sur la grand’route, devait se trouver au bureau de la place le plus voisin, la commune entière en était responsable ». Le témoignage de Bonnet sur Christophe est d’autant plus important qu’il est un adversaire de ce dernier dans la république de l’Ouest.

 

Le Code Henry est formel sur sa manière d’imposer aux citoyens les normes qu’il juge nécessaires. Les délits sont présentés en trois catégories (simple police, correctionnels et criminels) avec, pour chaque cas, les peines correspondantes. Tout est répertorié avec sévérité. L’article 4 de la Loi Criminelle, Correctionnelle et de Police stipule : « Quiconque sera convaincu d’avoir vendu des médicaments gâtés et nuisibles à la santé, sera puni de soixante gourdes d’amende et de quatre mois de détention au ban du roi. » L’expression ban du roi renvoie à l’emprisonnement correctionnel avec obligation au travail. Le même traitement s’applique à ceux qui auront trafiqué les mesures et les poids. Les faux poids et fausses mesures seront confisqués et « en cas de récidive, les peines doubleront. » Les dispositions du Code Henry contre la corruption des fonctionnaires sont drastiques. Selon l’article 26 de la Loi Criminelle, Correctionnelle et de Police « le fonctionnaire public convaincu d’avoir abusé de la confiance du gouvernement, et détourné à son profit les deniers publics, dont il était comptable, sera renfermé pendant l’espace de dix années à la barrière neuve, et condamné à restituer le double de ce qu’il aurait détourné. » La « barrière neuve » réfère aux travaux forcés pour une période de temps déterminée. Plusieurs autres dispositions contre la corruption émaillent le texte. Les faux témoignages en matière civile sont punis de quatre ans de prison ferme (réclusion) et en matière criminelle de dix ans de prison et même de peine de mort. Les complices reçoivent les mêmes peines que les coupables. Le « surveiller et punir » sous les tropiques n’a jamais été aussi strict.


Sur le plan agricole, le Code Henry constitue une déroute stratégique pour le projet néo-colonial. On y suit les pouvoirs existants (le militarisme), les intérêts en jeu (le quart de la production agricole qui doit être livré aux magasins du Roi), les limites des propriétaires et fermiers et les conditions des agriculteurs (voir l’article 47 sur les plantations de sucre, d’indigo, de coton, de cacao et de café), les normes de participation et les mécanismes d’exclusion. Les développements sur l’agriculture dans la Loi concernant la Culture sont intéressants. On sent la touche du Baron de Vastey qui argumente pour un décrochage du projet colonial. L’article 47 est on ne peut plus clair sur l’obligation qu’a toute habitation ayant 20 agriculteurs de planter un carreau de terre en vivre et en grains. L’article 48 insiste sur la culture de vivres et denrées « ayant toujours attention de faire aller ensemble les deux cultures.»

 

À un rythme effréné, le Code Henry balise de nombreuses questions dont celle du droit des femmes. Les horloges de notre temps acceptent encore la soumission des femmes aux lois des hommes dans beaucoup de domaines. Le Code Henry s’est fait un effort de s’y arrêter sur des points que certains considéreront comme mineurs tels que cet article 37 de la Loi concernant la Culture qui interdit le transport des denrées sur la tête des agriculteurs.


(A suivre)


Marc Péan, L’illusion Héroïque : Vingt-cinq ans de Vie Capoise, Tome I, 1890-1902,  p. 18,

Charles Mackenzie, Notes on Haiti made during a Residence in that Republic, London, 1830, p. 79.

Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, tome V (1811-1818),  Imprimerie Deschamps, P-a-P, 1988, p. 516. Madiou reprend ici verbatim les passages du Code Henry traitant de la Loi concernant la Culture (article 22).

Edmond Bonnet, Souvenirs Historiques, op. cit., p. 371.

Par Elsie HAAS
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Jeudi 16 juillet 2009 4 16 07 2009 10:36
Ce document m'a été transmis par Leslie Péan.

Pauvre Élite
 
Page retrouvée
 
L’article qui suit a été publié dans le journal Le Soir du 19 novembre 1902. L’auteur de cette analyse a utilisé le pseudonyme, Falstaff.
 
« Plus un Haïtien est instruit, plus, suivant l’opinion courante, il est impropre à l’exercice du pouvoir.(1)  Gouverner tout un peuple est chose si facile que chacun y peut prétendre…excepté ceux qui, poussés par nous ne savons quels préjugés ridicules, ont cru que c’était là une science exigeant de longues études, une observation minutieuse des phénomènes sociaux et plus simplement la connaissance des règles de gouvernement et d’administration adoptées dans tous les pays. N’est-il pas bien entendu, une fois pour toutes, que Haïti est un pays EXCEPTIONNEL?  (2)
 
« Résignons-nous donc à admettre que rien ne doit se faire ici comme il se ferait ailleurs ; que par conséquent, puisque chez les autres nations l’intelligence est recherchée, il est logique qu’elle soit ravalée en Haïti et qu’elle y devienne même l’une sorte de cible aux propos méprisants des ignorants, que l’exceptionnalité  (3) du pays place par droit d’ignorance, au haut de l’échelle.. Bien heureux encore, quand pour les hommes instruits, leur instruction ne les désigne aux balles des défenses de « l’ordre ».
 
« On ne va pas pourtant jusqu’à prétendre que chacun est capable de confectionner un pantalon d’une coupe parfaite et des chaussures irréprochables : on admet bien que l’art du tailleur et  celui du cordonnier s’apprennent. Mais l’art de diriger une nation ? Allons donc ! nous en sommes tous capables…, à l’exception de ceux qui ont lu dans les livres. « Que faut-il pour être chef d’Etat haïtien ? Comme on posait une fois cette question à Mesmin Lavaud, qui était un sceptique doublé d’un ironiste, il répondu :- Savoir monter à cheval. « Voila toute la science. Il n’en faut pas d’autre. Et puis, comme disait un vieillard de ma connaissance : ce ne sont pas les hommes instruits qui ont fait l’indépendance ! […]
 
« Vous essayez une objection : - Il faudrait pourtant autre chose que de savoir « monter à cheval » pour administrer un peuple. Les finances, l’enseignement, les travaux publics, la confection des lois et leur application, les affaires étrangères, cela exige…quelques connaissances qui n’ont aucun rapport avec les « aux champs ». - C’est peut-être vrai ce que vous dites là. Mais ne savez-vous pas que Haïti est un pays exceptionnel ! » Où la farce tourne au tragique (ou bien l’inverse), c’est que nous avons aussi notre élite, mais elle « tend elle-même à rendre son action presque nulle par ses divisions et par ses rivalités. Elle reste silencieuse ou pleurniche (en secret) quand les despotes ignorants posent leur main lourde et brutale sur le pays et violentent la conscience nationale. Mais que l’un de ses membres essaye de réaliser quelque bien, la voilà qui se divise en trois, quatre camps, et qui tombe comme une meute de chiens enragés sur le malheureux. « Les hommes instruits de ce pays se jalousent : le succès de l’un est considéré par les autres comme un insuccès personnel. « Pourquoi lui et non moi ? » Et alors on fait tout pour l’empêcher d’arriver.
 
On préfère l’égalité humiliante…sous l’autorité d’un ignorant, à l’élévation de l’un des siens. « Cela se voit quotidiennement. Un ministère arrive aux affaires : il est composé d’hommes capables et pleins des meilleures intentions. Aussitôt des journaux surgissent de partout. Un vent d’honnêteté souffle sur tout le peuple. Chacun veut contrôler. Et le pauvre ministère tombe bientôt sous les attaques virulentes d’une presse qui ne plaisante pas. (4)  « Alors arrivent au pouvoir des gens qui n’ont d’autre souci que de se remplir les poches et qui, à la moindre critique, répondent par l’emprisonnement et par des mesures plus brutales encore. Tout le monde se tait. On recommence à se lamenter silencieusement - en attendant la venue de quelques ministres honnêtes, auxquels on fera sentir le poids d’une indépendance d’autant plus farouche, qu’elle a été plus longtemps comprimée.
 
Nous avons de loin en loin de ces crises de « pharisaïsme aigu ». «Nous n’avons encore parlé que de cette partie de l’élite qui – malgré ses erreurs et ses rivalités – est attachée au bien. Mais qu’ils sont nombreux, ceux qui se mettent avec les despotes, les incapables, parce qu’ils savent que près d’eux on peut mieux faire ses « affaires » ! Ceux-là ont perdu tout sentiment de dignité, ils oublient tous les principes d’honneur auxquels ils devraient rester attachés comme « l’ongle au doigt », suivant la forte expression biblique, et leur intelligence ne leur sert qu’à masquer habilement leur jeu et se bien faire voir de ceux qu’ils flattent. « Voilà l’élite haïtienne ! »
Et voilà l’une des explications de la déroute répétée chez nous, de l’intelligence. »

  1- Allusion à La Tribune populaire du 27 juin, qui reprenant les divers reproches faits à Anténor Firmin par ses ennemis politiques, notait celui-ci : «M. Firmin est à ce point instruit, qu’il ne doit pas être président d’Haiti, notre pays étant trop peu avancé pour être gouverné par un tel homme ! »
  2- Mis en évidence dans le texte. L’argument est courant. On dit aujourd’hui : « un pays à part ». Citant un mot de Frédéric Marcelin, notre romancier quelque peu sceptique mais aux convictions libérales certaines, un périodique rétorque : « Il n’y a d’exceptionnel dans le pays, que la façon dont on le gouverne ». (Le Devoir du 1er septembre 1902).
  3- Mis en évidence dans le texte.
  4- Nouvelle allusion à Firmin, qui fut renversé du pouvoir (il était quasiment premier ministre) par suite d’une cabale, sous Sam, en 1897.
Par Elsie HAAS
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Mardi 21 juillet 2009 2 21 07 2009 10:03

 
L’analyse des comptes ne peut pas être statique et concerner une seule année

jeudi 16 juillet 2009

Par Leslie Péan

Soumis à AlterPresse le 15 juillet 2009

La polémique autour des 200 gourdes est révélatrice de l’air du temps. Les oligarchies économiques et politiques se donnent la main pour avoir des bas prix sur le dos des travailleurs. Les grands moyens médiatiques sont utilisés pour tenter de gagner l’opinion publique contre la cause des travailleurs. Mais spontanément, ces derniers trouvent des soutiens. Comme l’indique la pétition présentée au parlement le 7 juillet, de nombreux secteurs n’hésitent pas à exprimer leur solidarité avec les ouvriers.

On sait comment l’opacité des bilans d’entreprise est cultivée sous serre. Les scandales autour des falsifications de bilans dans nombre de pays développés comme ceux d’Enron aux Etats-Unis d’Amérique achèvent de rappeler comment ces instruments de mesure de l’activité entrepreneuriale ne sont pas toujours fiables. Les activités hors bilan ont proliféré à un tel point que même la Federal Reserve (la banque centrale américaine) ne peut pas justifier l’utilisation de plus de neuf mille milliards de dollars (soit deux tiers du PIB américain) dépensés depuis septembre 2008 pour voler au secours de diverses institutions privées défaillantes. [1] La Federal Reserve refuse de donner des explications sur l’utilisation de ces fonds et la firme privée Bloomberg a dû lui intenter un procès pour avoir accès aux données de la dite institution quasi-publique. Convoquée à une audition du Congrès américain le 5 mai 2009, Elisabeth Coleman, Inspecteur Général de la Federal Reserve, a reconnu que des milliers de milliards de dollars ne peuvent pas être retrouvés. A l’occasion, le député démocrate Alan Grayson [2] de la Floride qui questionnait Elizabeth Coleman ne cacha pas sa déception devant l’incapacité de l’inspecteur général de répondre à ses questions. Ce n’est donc pas uniquement en Haïti que l’opacité et l’Etat d’exception sont mis en avant pour cacher la réalité. La malice populaire, ne dit-elle pas que chez nous, l’entrepreneur a trois bilans. Le premier est produit pour la Direction Générale des Impôts (DGI), le second est confectionné pour les banques et le troisième, le vrai, est pour l’entrepreneur. En choisissant de se colleter à la demande des parlementaires d’examiner les bilans des entreprises de sous-traitance, le président Préval essaie de sortir du corset que les patrons ont mis autour de sa ceinture et de ne pas immoler les travailleurs sur l’autel du profit sauvage. Le président peut-il se redécouvrir une sensibilité sociale ? L’avenir dira car les patrons d’aujourd’hui semblent avoir perdu la leur.

Quand les patrons de la sous-traitance disaient que le salaire minimum était trop bas

En effet, dans le Rapport des Industries d’Haïti (ADIH) de 1981, les patrons avaient affiché un minimum de responsabilité sociale. Ils avaient fait passer un message de soutien à la classe ouvrière. Certains voulaient même financer la création de syndicats. Les patrons disaient que le salaire minimum était trop bas et qu’il fallait « rendre meilleur le sort des ouvriers ». Les patrons de l’industrie d’assemblage déclaraient qu’il « est aberrant que dans certains quartiers populaires de Port-au-Prince, les familles pauvres aient à dépenser jusqu’à 15% de leur salaire pour acheter de l’eau » (Page 46 de l’étude de l’ADIH de 1981). Ils avaient proposé de « créer, organiser et faire gérer, avec l’aide des pouvoirs publics, des coopératives de vente de produits de première nécessité » et « créer au niveau des entreprises elles-mêmes des comptoirs de vente fonctionnant sans bénéfice aucun pour l’entreprise. » (Page 44).

Le sursaut des patrons ne se cantonnait pas à leurs intérêts immédiats et mesquins. Ils refusaient d’être complaisants et demandaient l’action de l’État pour « augmenter l’investissement dans le secteur agricole, particulièrement par le truchement du budget de développement ». Il ne s’agissait pas d’une recommandation passive. Les patrons enfonçaient le clou en disant qu’il « serait souhaitable d’accorder de façon permanente 30% des dépenses annuelles de l’Etat à ce secteur ». Les patrons se révélaient subversifs pour certains en s’attaquant à la corruption. Ils indiquaient la perspective en déclarant qu’on « devrait aussi veiller à une utilisation rationnelle et totale de ces fonds de façon à obtenir, entre autres résultats, une augmentation réelle de la production des vivres alimentaires, devant aboutir à un effet régulateur des prix de ces produits. » (Page 45).

Enfin, c’est sur la question du salaire de l’ouvrier qu’on peut voir la différence entre les patrons de l’industrie de sous-traitance d’hier et ceux d’aujourd’hui. D’abord, les patrons d’hier posaient la question : « Comment peut-on demander à un ouvrier qui ne vend que sa force de travail d’acheter une patente, qui selon l’article 1er du décret du 25 septembre 1975 sur la patente « est un impôt direct frappant toute personne …exerçant un commerce, une industrie ou une profession » ? Est-il raisonnable en ce vingtième siècle, que l’ouvrier haïtien soit obligé de verser au fisc 10% de son boni si durement gagné ? » (Page 49).

L’allure de la question comportait sa réponse. En effet, les patrons de la sous-traitance demanderont « la réduction des charges fiscales ouvrières » constituant 9% du salaire que les ouvriers paient à l’Etat sous les rubriques que sont 1) Contribution pour la libération économique 2) Solidarité économique 3) Loterie de Péligre 4) Urbanisme 5) ONA 6) Livret de Travail 7) Patente 8) Carte d’Identité 9) Taxe sur bonus. Les esprits tordus diront que c’était pour avoir la cote auprès des ouvriers que les patrons feront ces demandes. Tant mieux.

Les patrons illustraient leur exercice en relevant que « ces charges fiscales payées intégralement par les ouvriers apparaissent … démesurées et inutiles, surtout quand on considère que l’ouvrier doit travailler 26 jours par année uniquement pour s’acquitter de ses obligations envers le fisc. Dans beaucoup de pays sous-développés, les ouvriers ne supportent aucune charge fiscale directe. Dans d’autres, les ouvriers ne paient que les charges d’assurance sociale. » (Page 49). Les progressistes ont donc de quoi tenir pour contester le cheminement des uns et des autres aujourd’hui dans le labyrinthe tortueux de l’irrationalité. Les obstacles ne manqueront pas pour ne pas payer aux travailleurs ce qui leur est dû.

Revendication populaire ou populisme

On peut se poser des questions aujourd’hui sur le comportement des patrons dans l’industrie de la sous-traitance qui ont en même temps des ambitions présidentielles. Théoriquement leur intérêt à moyen terme serait de payer les 200 gourdes et d’être le champion de cette cause des travailleurs. Pourtant, ils ont agi autrement. Ils ne comprennent que le court terme et sont prêts à accuser de populisme ceux qui pensent différemment. Il importe de voir clair dans cet entendement qui assimile toute défense des intérêts populaires au populisme. Les dégâts du populisme en Haïti depuis 1804 font que certains s’y réfèrent en toutes les occasions pour tenter de comprendre leur propre réalité. De quoi s’agit-il en fait ?

Le populisme renvoie à une idéologie et à des pratiques politiques qui exploitent honteusement de manière irraisonnée et irrationnelle les émotions et passions populaires. Ce n’est pas le cas ici. La demande pour le salaire minimum de 200 gourdes est justifiable. Elle n’a rien à voir avec le circuit populiste. Pas du tout. La démonstration à partir d’une analyse rationnelle donne des chiffres et argumente du point de vue du salariat. Les salaires peuvent être calculés au centime près. Un patron candidat à la présidence a tout intérêt à revendiquer les 200 gourdes pour ses salariés s’il a comme objectif d’être élu. Il est tout à fait normal qu’il fasse un raisonnement électoraliste. Il n’y a rien de populiste dans une telle démarche.

Cela ne veut pas dire que la critique du populisme n’est pas à l’ordre du jour en Haïti. Cette critique est nécessaire car les fabricants de populisme occupent les avenues du pouvoir et ont déraillé le projet de construire un autre pays depuis 1986. Ils ont de beaux habits et avec leurs atours, la communauté internationale en a fait des présidents. Renouvelant sur de nouvelles bases la politique populacière des Duvalier, le gauchisme chrétien porte une grande responsabilité dans cette dérive populiste qui a pris des formes inédites d’abord avec la propagande contre les partis politiques, puis avec la nébuleuse anti-diaspora et enfin avec l’hystérie anti-intellectuelle profonde. Les résultats concrets de la politique de pagaille ne se comptent plus. D’abord c’est le sabotage de ce qui restait d’institutions (église, armée). Puis c’est la perte de la souveraineté nationale. Enfin c’est l’encanaillement général de la société en mettant aux postes de commande des gens sans préparation, compétences et programmes. Le mépris pour le savoir devient alors la politique officielle. La culture politique du tout voum se do (tout se vaut) prolifère. Cette culture délétère est le registre essentiel de l’orientation populiste qui fait de l’ambigüité son credo politique. On ne saurait s’étonner que sous le manteau d’un retour à l’ordre public, les partisans du statu quo mettent tout en œuvre pour détourner les justes revendications des travailleurs pour de meilleures conditions de vie. On mesure les effets de ce que Hegel nomme « le patient travail du négatif » aujourd’hui dans la politique économique contre le salaire minimum des 200 gourdes. Le drapeau du peuple est agité pour mieux combattre le peuple.

La façon de connaître

La dénonciation du populisme donne lieu à une confusion sur le terrain des idées. Par exemple, dans le débat sur le salaire minimum des 200 gourdes dans l’industrie de sous-traitance, certains prétendent que seuls ceux qui sont des créateurs d’emplois ont droit à la parole dans ce domaine. Ces gens se trompent et trompent les autres.

Cette façon de voir revient à dire que si on n’est pas tailleur, on ne peut pas reconnaître un pantalon mal cousu. Ou encore si on n’est pas cuisinier, on ne peut pas parler d’un mauvais repas. Ou aussi, si on n’est pas chrétien, on ne peut pas parler de la chrétienté. Et encore, si on n’est pas vodouisant, on n’a pas le droit de parler du vaudou. On pourrait allonger indéfiniment les exemples pour montrer la futilité d’une pareille manière de voir qui se moque du monde.

En prétendant que pour penser un objet quelconque, on doit avoir un rapport immédiat à cet objet, cette forme de pensée nie tout le savoir humain. C’est une manière de voir grotesque et grossière qui prétend qu’on ne peut parler que de ce qu’on a fait.

À ce titre, chaque être humain doit recommencer à zéro. Le transfert de connaissance qu’assume l’instruction à l’école perd sa pertinence. Le rôle de la théorie dans la reproduction est renié. L’apprentissage des autres par et avec les livres est rejeté.

Ce rapport prétendument immédiat à l’objet ou sujet de pensée voulant que seuls les gens pratiquant une activité sont autorisés à en parler prête à rire. Cette manière de voir établit un rapport mécanique entre la pensée et les activités humaines à mille lieux de ce que la réflexion a produit en analyses rationnelles depuis des millénaires.

Une société a besoin de penseurs et d’acteurs. Les deux catégories ne se confondent pas obligatoirement. Il faut combattre le mépris de certains pour les « entèlektyèl ». Les parlementaires doivent rester vigilants

Les parlementaires ont été invités au palais national le 8 juillet pour discuter des états financiers des entreprises de sous-traitance. Le directeur de la DGI devait se présenter avec les pièces comptables en l’occurrence. La grande surprise est qu’il ne s’est pas présenté. Il avait d’autres chats à fouetter. Les mauvaises langues racontent que le travail de falsification des bilans se serait révélé plus long que prévu et le directeur de la DGI aurait préféré s’absenter en laissant poireauter le président et ses invités. Le directeur aurait expliqué à son patron par la suite que le travail de nettoyage des bilans pour l’occasion prendrait plus de temps. Les mauvaises manières du directeur de la DGI ne peuvent cacher les escroqueries en cours.

L’enthousiasme un peu trop spontané du président Préval, corseté par la propagande des patrons de la sous-traitance, appelle la vigilance des parlementaires. Aucune analyse de bilan sérieuse ne peut se faire en quelques heures. L’analyse des comptes ne peut pas être statique et concerner une seule année. Les comptes doivent être examinés sur une période de trois à cinq années. Pour cela il est recommandé aux parlementaires d’avoir leurs propres consultants en analyse financière pour examiner les bilans au cas où ils leur seraient soumis. Il importe d’analyser la marge brute des entreprises afin de déterminer la partie qui est consommée par les frais financiers. Par exemple, dans tous les cas où ces frais représentent plus de 5% du chiffre d’affaires, il faut une renégociation avec l’institution financière nationale en question pour dégager une partie de la marge financière pour l’augmentation des salaires des travailleurs. Mais aussi, il faut faire une analyse verticale et horizontale des bilans.

L’ordre duvaliériste irréversible

L’aveuglement des élites économiques et politiques dans leur refus du salaire minimum de 200 gourdes pour les travailleurs les plus productifs du pays et leur persistance dans la voie de garage d’une stratégie économique de dépendance vis-à-vis de la communauté internationale ont révélé pour tous ce qui se cachait derrière le brouillard populiste et l’obscurité qui planent sur Haïti depuis la chute du gouvernement des Duvalier en février 1986. Nous pénétrons dans un monde singulier qui, loin de développer sa capacité autonome de pensée et d’analyse, se laisse prendre au piège du modèle de croissance dominé par les exportations (le modèle chinois) associé à celui du développement de la finance spéculative (le modèle des Etats-Unis d’Amérique). Ce modèle qualifié de chimérique par les économistes Moritz Schularick de l’Université Libre de Berlin [3] et Niall Ferguson de l’Université Harvard [4] se caractérise par une nouvelle division internationale du travail dans laquelle la Chine épargne et les Etats-Unis d’Amérique consomment à crédit.

Le taux d’épargne de la Chine est passé de 30% à 45% de son revenu national tandis que celui des Etats-Unis d’Amérique qui était de 5% est passé à zéro en 2005 et est maintenant négatif. En effet, de l’entrée de la Chine communiste à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001 pour arriver à l’année 2008, la dette privée des ménages américains a augmenté plus qu’elle ne l’avait fait au cours des 40 années antérieures. Cette dette privée de 41 mille milliards de dollars en 2009, soit trois fois le PIB américain, constitue l’essence de la crise américaine. Or l’augmentation de cette dette privée est le résultat de la baisse des salaires aux Etats-Unis et de la politique de globalisation sauvage qui tente désespérément de compenser la diminution de la demande locale par le crédit. Le résultat net de cette politique de fuite en avant est le financement de la consommation des ménages américains par la Chine d’une part et la menace des patrons américains de fermer les usines aux Etats-Unis et de les transférer en Asie et dans d’autres pays à bas salaires, si les travailleurs revendiquent des augmentations de salaires. Comme l’explique Robert Reich, ancien Secrétaire d’Etat du Travail sous l’administration Clinton et professeur d’économie à l’Université de Californie à Berkeley, l’essence de la crise actuelle est dans le fait que les salaires aux Etats-Unis sont restés linéaires ou ont diminué pendant trop longtemps. [5] En effet, selon les données du Département du Commerce américain, la portion des salaires dans le revenu national a atteint le niveau le plus bas depuis la crise de 1929 tandis que les profits sont à leur niveau le plus élevé depuis 1950. [6]6 Les exigences de rentabilité à court terme du capital sont à la base d’un processus d’auto-destruction que l’humanité pensante ne saurait ignorer. Un scénario catastrophe qui se dessine avec les politiques économiques suivies chez nous depuis un demi-siècle. La menace de délocalisation du capital n’est pas particulière à Haïti. Cette menace fait partie de l’arsenal chimérique d’un ordre qui veut remettre en question certains acquis fondamentaux de la civilisation.

Les élites économiques et politiques haïtiennes n’ont pas compris la perspective chimérique. Regardant avec indifférence les grandes tendances de l’économie mondiale, elles n’ont pu accomplir aucune avancée sociétale d’envergure. Elles ont fabriqué du populisme, doublant en 23 ans la dette de 800 millions de dollars que la dictature sanguinaire des Duvalier avait laissée au pays en 1986. Pour faire échec au changement demandé par la population haïtienne, la communauté internationale a opéré comme un magicien son tour de prestidigitation visant à escamoter les priorités économiques du développement agricole et à faire applaudir la promotion des zones franches pour l’industrie de sous-traitance. L’ordre duvaliériste irréversible continue sous un autre habillage. Dans les rêves du populisme sortait la promesse de milliers d’emplois des industries d’assemblage. Mais ce n’était que les oreilles du fondamentalisme de marché qui se montraient avec la privatisation des entreprises publiques pour renforcer l’oligarchie au pouvoir. Pour les travailleurs, la Chance a-t-elle fini de passer ?

[1] Mark Pittman and Bob Ivry, “U.S. Taxpayers Risk $9.7 Trillion on Bailout Programs”, Bloomberg News, February 9, 2009.

[2] “The Federal Reserve can not account for $9 Trillion in Off-Balance Sheet Transactions”, Zero Hedge, May 11, 2009.

[3] Niall Ferguson and Moritz Schularick, "Chimerica and the Global Asset Market Boom", International Finance, volume 10, number 3, December 2007. Voir aussi Moritz Schularick, The end of Financial Globalization, January 2009.

[4] Niall Ferguson, Geopolitical Consequences of the Credit Crunch, 30 September 2008.

[5] Robert Reich, Supercapitalism, Vintage, 2007.

[6] Aviva Aron-Dine and Isaac Shapiro, Share of National Income Going To Wages and Salaries at Record Low in 2006, Center on Budget and Policy Priorities, Washington, D.C., March 29, 2007.

 
Par Elsie HAAS
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Dimanche 23 août 2009 7 23 08 2009 10:51

Christophe essaiera en 1817 et 1819 de corriger des dérapages de son système féodal en initiant des distributions gratuites de terres allant des colonels aux soldats. L’article 2 du décret du 14 juillet 1819 stipule que tous ceux qui recevront des propriétés terriennes auront des titres correspondants et pourront les vendre ou en disposer comme ils le désirent[1]. Despote éclairé, Christophe essaiera aussi de vendre des terres en permettant aux acquéreurs de payer par annuités en versant un quart de la production brute. Mais il sera terrassé par la maladie qui ne lui donnera pas le temps de démontrer par une politique à visage humain que les considérations émotionnelles ne sont pas périphériques en politique.

Le Code Henry sera enterré avec la disparition de Christophe[2]. Le gouvernement de Boyer s’en débarrasse pour régler ses comptes avec Christophe tout comme les gouvernements ultérieurs laissent se détruire tous les monuments du royaume du Nord. C’était moins une rupture avec une organisation féodale du pouvoir royal (comme c’était le cas alors en Europe) qui donnait des résultats tangibles que plutôt la volonté d’affirmer la victoire du système de corruption fondé sur l’allégeance et les passe-droits que Pétion avait établis dans la république de l’Ouest.  

 

Le pouvoir est partout

 

Toutefois, on aurait tort de croire que Christophe avait tous les pouvoirs. Les désertions de ses troupes vers la république de l’Ouest donnent le ton sur le pouvoir et son immanence dans le royaume du Nord. Ces désertions répétées disent le sens du vent mais surtout la nature du pouvoir. Dans son analyse du pouvoir, Foucault écrit : “Par pouvoir… je n’entends pas un système général de domination exercée par un élément ou un groupe sur un autre, et dont les effets, par dérivations successives, traversaient le corps social tout entier… il me semble qu’il faut comprendre d’abord la multiplicité de rapports de force qui sont immanents au domaine où ils s’exercent, et sont constitutifs de leur organisation ; le jeu qui par voie de luttes et d’affrontements incessants les transforme, les renforce, les inverse ; les appuis que ces rapports de force trouvent les uns dans les autres, de manière à former chaîne ou système, ou, au contraire, les décalages, les contradictions qui les isolent les uns des autres ; les stratégies enfin dans lesquelles ils prennent effet, et dont le dessin général ou la cristallisation institutionnelle prennent corps dans les appareils étatiques, dans la formulation de la loi, dans les hégémonies sociales. La condition de possibilité du pouvoir… il ne faut pas la chercher dans l’existence première d’un point central, dans un foyer unique de souveraineté d’où rayonneraient des formes dérivées et descendantes ; induisent sans cesse, par leur inégalité, des états de pouvoir, mais toujours locaux et instables. Omniprésence du pouvoir : non point parce qu’il aurait le privilège de tout regrouper sous son invincible unité, mais parce qu’il se produit à chaque instant, en tout point, ou plutôt dans toute relation d’un point à un autre. Le pouvoir est partout ; ce n’est pas qu’il englobe tout, c’est qu’il vient de partout[3].”

Il a fallu que 500.000 américains fassent défection pour que le gouvernement américain se rende compte de l’impopularité de la guerre du Vietnam. De même tous ceux et celles qui ont fait défection du goulag ont sonné l’alarme contre l’inacceptable dans les pays communistes.  C’est aussi le cas lors de la guerre entre Pétion et Christophe. Ce sont les troupes de Christophe engagées sur la frégate Princesse Royale Améthyste qui passent du côté des républicains à Miragoâne avec armes et bagages en février 1812. Également, ce sont les troupes du Nord avec le général Magny qui ont fait défection le 25 mars 1812 et sont passées à l’Ouest et pas le contraire. La population a exprimé ses sentiments avec ses pieds. On comprend mieux l’assertion de Michel Foucault qui veut que « le pouvoir est partout ».

 

Le massacre de Saint-Marc de juin 1812

 

La défection de trois divisions, dit-on composées de beaucoup de mulâtres, provoqua l’ire de Christophe contre ces derniers. À la suite de ce revers, selon Peter J. Frisch, Christophe « décida d’exterminer tous les gens de couleur vivant dans son royaume : hommes, femmes et enfants. Le monarque considérait les mulâtres comme des traîtres fidèles au président Pétion et une menace pour son royaume »[4]. Les images de ces massacres qui ont enjambé le temps ont alimenté la subjectivité mulâtriste.  Cette répression ajoutera de l’eau au moulin des dirigeants de la république de l’Ouest. La peur gagne les cœurs et les esprits. Cela porte les gens du Nord à ne pas soutenir le gouvernement qui leur donnait le plus de possibilités en termes d’instruction, de santé et de dignité. La propagande de l’Ouest a gagné. La société nordiste vit dans un état d’exception permanent, c’est-à-dire en situation d’état de siège où les droits de l’individu lui sont retirés sous prétexte de sécurité intérieure. Cela signifie la restriction et la suspension des libertés publiques et le renforcement et la concentration des pouvoirs au sein du Pouvoir exécutif. 

 Christophe s’est retrouvé dans une ambivalence entre le despotisme dictant aux subalternes leur comportement et la liberté permettant aux subordonnés d’assumer leur choix de vie.  Dans le contexte plus large d’une situation de guerre,  l’autoritarisme a triomphé par rapport à la démocratie. Les ordres du chef ne peuvent être contestés. La terreur est utilisée avec la promesse de lendemains qui chantent. Christophe manifeste un sens profond de la justice et du droit dont témoigne le Code Henry. Mais sa volonté de puissance déchaîne des forces qu’il est incapable de contrôler. Il est attaqué par le syndrome de ce que l’historien français Pierre Chaunu nomme le « premier génocide idéologique » franco-français de la Vendée en 1794[5]. Son ordre de massacre des Mulâtres à Saint-Marc en 1812 après la défection vers l’Ouest du général Magny et des 3ème, 7ème  et 14ème régiments de son armée en fait preuve[6]. Un de ses généraux y mit tant de zèle qu’il tua son épouse et ses enfants. En apprenant cette nouvelle, Christophe se devait de réagir contre lui avec violence. D’un coup de pieds ou d’un coup de canne, il lui creva un œil. Des années plus tard, plus précisément en 1846, ce général nommé Jean-Baptiste Riché devint président de la République[7]. Double destruction. La servilité et la haine ont eu le dessus sur l’intelligence et la générosité.

L’extermination de plus d’un millier de Mulâtres dans l’Artibonite et dans le Nord en 1812 pèse lourd sur l’avenir et est crucial pour comprendre la tragédie haïtienne dans son ensemble. Plus d’un millier sur une population de Mulâtres qui était moins de dix mille dans le royaume du Nord.  Encore une fois les chiffres parlent. La république de l’Ouest et du Sud était réputée avoir plus de Mulâtres que le royaume du Nord qui, selon Hubert Cole, avait 225.000 Noirs et 12.000 Mulâtres[8]. L’État malfaiteur ne tue plus un individu comme dans le cas de Dessalines ou encore quelques individus comme dans les cas des adversaires politiques qui s’assassinent entre eux pour régler les questions de direction politique. Le phénomène de la violence systématique contre un groupe social déterminé prend une autre ampleur. Le massacre est une épée de Damoclès sur la tête des Mulâtres traduisant la volonté des dirigeants noirs d’affirmer leur refus de la hiérarchie des couleurs imposée dans la postcolonie. En réalité, tout s’est joué dans le comportement barbare de Christophe lors des massacres de juin 1812. Depuis lors, les Mulâtres vivent dans la hantise d’un génocide.

Mais cette hantise n’est pas seulement celle des Mulâtres, mais aussi celle des Noirs conscients que la répression féroce peut aussi s’abattre sur eux indistinctement. D’où la fuite du chef d’escadron Étienne Obas, commandant de Saint-Michel, avec nombre de familles mulâtres dans la partie de l’Est, avant de regagner Port-au-Prince. C’est également le cas avec le colonel Benjamin Noël qui sauva les Mulâtres de son régiment en faisant défection à l’Ouest avec toutes les troupes de l’arrondissement de Mirebalais.[9] La population vit dans le calvaire de l’insécurité organisée par l’État du Nord. Une situation agonisante qui n’en finit pas de se reproduire. Dès lors, Christophe aura la puissance mais sans le droit. Au fait, il perdra même les apparences de ce droit. La confiance n’existait plus et même quand en 1814, il découvrira le complot des agents secrets français envoyés par Malouet pour reconquérir Haïti, il ne put avoir gain de cause. 

C’est en pleine santé que le royaume du Nord se donne la mort. Les massacres ordonnés par Christophe créent la confusion dans son camp et la panique chez les Mulâtres de l’Ouest et du Sud. La crise entre les factions qui a abouti à la rupture de 1807 prend une autre dimension. C’est l’impasse. Les compromis proposés par Christophe par la suite ne pourront plus être entendus. Visiblement, le coeur n’y est plus. Ce sera rêver en plein jour que de penser que des négociations puissent aboutir entre le royaume et la république. On ne peut pas s’accommoder avec la mort. Le climat de peur qui s’installe appelle à la désintégration du royaume du Nord et à son effondrement. En dépit de la décadence du gouvernement de Pétion, le despotisme de Christophe et son oppression politique lui donnent vie et paradoxalement empêchent son naufrage. Le gêne et la crainte que suscitent Christophe et son royaume sont accentués par le massacre de Saint-Marc qui immobilise l’opposition contre Pétion à l’Ouest et neutralise l’agitation parlementaire en la rendant stationnaire. Pétion avait orchestré des tours de passe-passe anti-démocratiques en novembre 1806 pour avoir la majorité électorale et avoir une Constitution sur mesure avec tous les pouvoirs allant au Sénat. C’est ce qui avait déclenché la guerre civile. Mais le massacre de Saint-Marc change tout. Personne n’accepte de négocier avec un revolver sur la tempe. L’incertitude s’ajoute à la perplexité provoquant interrogations et inquiétudes. Les factions qui se disputent et la division du pays en deux États ont donné aux puissances coloniales la possibilité de déterminer le gagnant dans la course. Elles s’entendront sur les principes de la dépendance d’Haïti vis-à-vis de la France tout en se montrant souple sur le calendrier de leur application.  La guerre civile va ouvrir la porte aux puissances coloniales pour qu’elles négocient des alliances d’un côté comme de l’autre, affaiblissant les deux parties.

Nous avons tenu à évoquer le massacre de 1812 pour poser la question de la vérité historique. Thomas Madiou et Beaubrun Ardouin en parlent. Mais Vergniaud Leconte et Hubert Cole n’en font aucune référence. Trois questions se posent. Ce massacre a-t-il eu lieu ?  S’agissait-il d’un massacre de Mulâtres ? Christophe était-il anti-Mulâtre ?

 Le gouvernement de Christophe suinte le despotisme. Ayant découvert que certains membres de son armée pactisent avec le gouvernement de Pétion dans un vaste complot dont la perte d’une partie de sa flotte navale fut une des conséquences, Christophe décide de les liquider. Du fait que l’écrasante majorité des fusillés étaient des Mulâtres, l’idée se répandit que c’était une répression contre les Mulâtres. La répression de Christophe visait les opposants à son régime et non pas les Mulâtres. On ne peut pas prouver le contraire. D’ailleurs tous les conseillers mulâtres qui travaillaient dans son cabinet privé n’ont jamais été inquiétés.

L’argument anti-mulâtriste contre Christophe est séduisant pour les adeptes de la pensée coloriste qui voient le préjugé de couleur dans toute rivalité ou concurrence entre un Noir et un Mulâtre. Ce cliché du Noir forcément anti-Mulâtre ou vice versa n’apporte aucune intelligibilité et sert à masquer la réalité en dressant un mur d’incompréhension. Analysant le conflit de 1812 entre Christophe et ses opposants, Anténor Firmin écrit :

 

« Il pouvait sans doute arriver, -- à la cour, comme dans toute l’administration royale, -- que le nombre des noirs eût une tendance à surpasser celui des mulâtres ; mais c’était un fait naturel, étant donné les circonstances démographiques du pays, où plus de quatorze quinzièmes de la population était formée de noirs contre un quinzième de mulâtres. Non seulement la noblesse de la catégorie militaire était composée de noirs, en grande partie, mais au fur et à mesure que l’instruction se propageait dans les masses, il en sortait des sujets qui, ne rencontrant aucune obstruction systématique, montaient dans l’échelle administrative. Ces faits ont servi à une école politique, dont sont sortis les principaux historiens d’Haïti, pour fausser la vérité historique et répandre l’opinion que Christophe haïssait les mulâtres. Jamais allégation ne fut plus mensongère! » [10] 

 

Les Mulâtres qui entourent Christophe sont le grain de sable dans la machine de propagande mulâtriste. On comprend difficilement leur entêtement à soutenir le roi si ce dernier était un anti-Mulâtre et n’attendait que la première occasion pour les égorger. Leur inclination à collaborer étroitement avec Christophe était basée sur la raison que celui-ci avait un projet valable pour Haïti. Et ils lui ont donné leur soutien avec empressement et pas comme des métronomes.  Leurs multiples interventions écrites indiquent que ce sont des gens qui avaient une conscience politique forte et qui ont fait un choix en prenant leur responsabilité. D’ailleurs, nombre d’entre eux sont morts tués par la rébellion anti-christophienne et les autres dont le général Alexis Dupuy ont vécu leurs vies par la suite sans peur, sans reproche et surtout sans renier le roi qu’ils avaient consciemment aidé à élaborer une société qui prenne en compte l’intérêt général. Il ne faut pas s’étonner si depuis leur défaite, le pays est engagé dans une spirale descendante.

 Pour réaliser leur mainmise totale sur l’État, le venin de la propagande mulâtriste contre Christophe a été propagé  par le courant politique boyériste qui a intériorisé l’idée raciste que les Noirs sont des incapables et des barbares. La manipulation a fonctionné malgré les interventions des esprits raisonnables comme Anténor Firmin qui ont montré que l’argumentation anti-Mulâtre contre Christophe ne tient pas la route. En effet, Firmin a souligné la nécessité de réfuter de telles allégations.

« Il est inutile de réfuter, dit-il, la légende déjà discréditée d’une tuerie générale de mulâtres ordonnée par Christophe, vers l’année 1812. Les hauts fonctionnaires de son administration étaient en grande partie des mulâtres ; Vastey lui-même, son secrétaire et le percepteur du prince royal, était un mulâtre très clair. Le comte de Limonade, de la famille Prévost, son premier ministre, était un homme de couleur. L’on comptait parmi les personnages de la cour, les employés publics ou les pages du roi, des fils de plus d’une famille jaune, tels les Dupuy, les Clerveaux, les Charrier, les Prézeau, les Béliard, les Desroches, et une foule d’autres. Or l’on accorde à Christophe trop d’intelligence et trop de tact, pour supposer qu’il se fût décidé à décimer les mulâtres, rien que parce qu’ils avaient la peau jaune, tout en gardant autour de lui tant de gens de leur nuance, à qui il s’abandonnait complètement. La vérité historique est que, vers l’époque de la campagne de 1812, il fut découvert, dans le Nord et l’Artibonite, une vaste conspiration des amis de Pétion. Le roi, dans ses habitudes de cruauté, fit rechercher et passer par les armes tous ceux qui avaient tramé contre lui, dans toute l’étendue du royaume»[11].

On peut débattre de l’autoritarisme de Christophe, dans une situation de guerre interne et externe, pour déterminer si sa conception de l’État c’est moi à la Louis XIV, correspond à un dérapage ou reflète plutôt une essence. Après des siècles d’esclavage au cours desquels le Noir était synonyme de servilité, la réaction des individus dans la nouvelle société a été le refus de l’autorité. Cette réaction est d’autant plus compréhensible du fait de la confiscation de l’État par les autorités militaires et de leur volonté d’exercer leur puissance en exigeant la servilité de la part de la population. La conception de l’organisation de la société qui a triomphé est celle de la société coloniale dirigée par les chefs des anciens libres et des nouveaux libres. La hiérarchie militaire est utilisée pour enlever la parole aux masses de cultivateurs. L’autonomie individuelle n’existe pas et les puissants exercent leur pouvoir sur leurs subordonnés tant dans le domaine public que dans le domaine privé. Ces derniers n’ont aucun recours contre l’arbitraire si ce n’est que la révolte armée.

Né libre de parents libres, Christophe a grandi dans la société esclavagiste de Saint-Domingue. Après l’assassinat de Dessalines, quand les forces conservatrices voudront l’écarter des affaires publiques, elles diront qu’étant né à l’île de la Grenade, il n’était pas un natif natal et ainsi n’avait pas le droit d’assumer les plus hautes fonctions à la tête de l’État[12]. Son combat pour l’indépendance dans la société coloniale a produit chez lui une individuation marquée par une recherche de dépassement de soi qui se mesure dès son plus jeune âge par sa participation volontaire à la bataille de Savannah durant la guerre de l’indépendance américaine. Cette individuation lui est restée jusqu’à sa mort volontaire, refusant d’accepter l’échec comme réponse, dans sa détermination à contourner la condition coloniale esclavagiste d’un peuple avec lequel il s’est identifié dès son arrivée au Cap-Haïtien dans son adolescence. Son individuation n’est jamais devenue individualisation et il est resté enraciné à son peuple au point de lui donner sa vie.


(A SUIVRE)

[1] Earl Leslie Griggs and Clifford H. Prator, op.cit., p. 269.

[2] Tous les exemplaires qui existaient dans les bibliothèques en Haïti ont disparu. Ce n’est qu’en juin 2007 qu’un exemplaire de cette œuvre qui se trouvait à la Bibliothèque publique de la ville de Boston dans le Massachusetts aux États-Unis a été numérisé et mise sur la toile.

[3] Michel Foucault, Histoire de la sexualité – La volonté de savoir, Tome I, Gallimard, Paris, 1976, pp. 121-122.

[4] Peter J. Frisch, Histoire & Généalogie de la Famille Élie d’Haïti, Imprimerie Henri Deschamps, P-a-P, Haïti, 2006,  p. 288.

[5] Pierre Chaunu dans Reynald Secher, Le génocide franco-français : la Vendée-Vengé, Presses Universitaires de France, Paris, 1988, p. 24.

[6] Sur le massacre des Mulâtres en 1812, lire Thomas Madiou, Tome V,  op. cit. pp. 153-169.

[7] D’après Thomas Madiou, Riché eut à dire que ce n’est pas lui mais plutôt l’officier Charles Charlot qui avait tué sa femme et ses enfants. Voir aussi Gustave d’Alaux, L’empereur Soulouque et son empire, Michel Levy Frères Éditeur, Paris, 1856, p. 242.

[8] Hubert Cole, Christophe: King of Haiti, Eyre and Spottiswoode, London, 1967 (, op. cit.,), p. 210.

[9] Beaubrun Ardouin, Histoire d’Haïti, Tome Huitième, Paris, 1856, pp. 5-7.

[10] Anténor Firmin, M. Roosevelt, Président des États-Unis et

Par Elsie HAAS
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