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Guy Cétoute chroniques

Samedi 2 mai 2009 6 02 05 2009 10:33
Guy Cétoute a entrepris un travail remarquable d'analyse du roman de Jacques Roumain. Le commentaire l,u dans la presse sur le livre de Roumain , offre l'occasion  providentielle de vous présenter, lectrices et lecteurs de ce blog Haïtiens et étrangers les analyses de M. Cétoute, que vous pourrez retouver à la rubrique qui porte son nom.

 

 

Lire : « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain.

 

L’espace et le temps comme champ de signifiance dans : « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain.      L’espace et le temps sont des notions si prenantes dans le roman que, pour un peu, on pourrait les considérer comme des personnages à part entière. Ce qui doit nécessairement nous amener à émettre l’hypothèse qu’un certain sémantisme s’attache au binôme espace-temps dans le roman de Jacques Roumain, et cela sous deux aspects différents : soit sous forme d’une correspondance étroite entre l’espace et le  temps aboutissant à un chronotope; soit en considérant le binôme spatio-temporel comme reflet ou miroir de l’état social. Comme si, dans le second cas, il y aurait possibilité d’étudier l’état social comme reflet du dyptique espace-temps comme une topographie dans laquelle les gens sont parfaitement intégrés. Voilà donc deux hypothèses de lecture qu’il importe d’illustrer en questionnant le texte avec soin. Dans l’ordre, nous commencerons par le premier thème d’étude : chronotope

 

Chronotope romanesque et perception du monde dans le roman : « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain. L’espace et le temps jouent manifestement un rôle important dans l’économie du récit au travers des nombreuses descriptions des lieux et les  multiples repères spatiaux qui y abondent. Nous sommes enclins à penser que les deux notions sont étroitement liées entre elles et qu’ils doivent  proposer une réflexion globale sur le savoir et la perception du monde du texte, et cela à la lumière du concept de chronotope conçu par Bakhtine Michaël dont il faut rappeler ici la définition : « La corrélation essentielle des rapports spatiaux-temporels, telle qu’elle a été assimilée par la littérature » Une autre manière d’appréhender le nouveau concept reviendrait à le considérer comme «  une catégorie littéraire de la forme et du contenu » A ce second niveau, on aborde à des catégories littéraires plus familières. Par ailleurs l’étude du chronotope débouche naturellement sur une réflexion sur < la perception du monde à travers les relations spatio-temporelles, prises au sens large du roman, c’est-à-dire sur la façon dont il faut surtout étudier comment cette perception émane du récit global » (POETIQUE NOVEMBRE 2007/SEUIL No 152, article <Chronotope romanesque et perception du monde A propos du Tour du monde en quatre-vingts jours< par Hans Färnlöf)

 

Dans le texte, une attention particulière est portée aux phénomènes atmosphériques ayant trait à la succession Jour//Nuit, comme au temps de la création du livre de la Genèse de la Bible. Avec une grande régularité, de chapitre en chapitre, on voit finir le jour et commencer la nuit, ainsi se déploie invariablement la chaîne des jours. Aussi à la page 26, on peut lire : « Bientôt la nuit serait là », puis à la page 46, on assiste à la «  fin de jour », et page 47, c’est

L’ «  avant-jour » qui pointe. Ensuite, page 93, c’est la < Nuit< Plus loin, à la page 151, on a tout un luxe de détails météorologiques : « Le jour a pris fin avec la brume, le ciel s’est brouillé, le morne s’est effacé, le bois est entré dans l’ombre, une mince serpette de lune sd’est mise à voyager dans les nuages et la nuit est venue »

 

Sur un autre plan, l’échelle des températures n’est pas négligée qui informe sur l’état des saisons. Ainsi, il nous est loisible de constater une constance estivale marquée par <la chaleur » Attention portée tout aussi bien sur les phénomènes atmosphériques tels que< vent p. 82< et la pluie  p. 23 : « Le ciel noir s’ouvrait pour l’averse, l’avalanche, l’avalasse torrentielle »

 

Ne sont pas négligés les repères temporels qui renvoient au passé. Des mentions telles que : <A l’époque<, puis <autrefois en cette saison<, ensuite < puis les temps commençaient à changer<  faites par Bienaimé permettent de mesurer la profondeur du recul temporel ; pour sa part Délira a évoqué l’espace-temps de l’absence de Manuel en terme de :  < Il y a si longtemps qu’il est parti< Pour ce qui est de Manuel, à son retour de Cuba,  s’est reporté à ce passé en disant à Annaïse : < De mon temps< Autre manière enfin de marquer le temps est la mention d’un phénomène historique : <Feu Johanne Lonjeannis est mort, - on l’appelait Général Lonjeannis parce qu’il avait fait la guerre avec les cacos »

 

Pour ce qui est de l’espace, sa présence obsédante accompagne les pas de Manuel dans ses déambulations de long en large dans Fonds-Rouge dans la quête ardue pour dénicher le nid de l’eau. Dès son arrivée, il a annoncé la couleur en embrassant < du regard// ce paysage trouvé< Et il a entamé une inspection en règle des lieux rendue par les verbes de mouvement <descendit le sentier<, puis <remonta lentement l’autre versant<, ensuite < prit le chemin d’une butte couronnée de lataniers< Pour un temps qu’on n’a pas jugé bon de mesurer’, il a sillonné de fond en comble tout le petit territoire. Ses va-et-vient avaient pour effet d’inquiéter sa mère qui s’est demandé un jour : Qu’est-ce qu’il peut bien chercher dans ces mornes ?< Et c’est dans ce même chapitre VIII qu’il allait trouvera le trésor tant recherché dans les parages du <figuier maudit<

 

Le futur est la référence de tous les projets de Manuel exprimé au futur simple de l’indicatif : <Un jour, quand nous aurons compris cette vérité, nous nous lèverons d’un point à l’autre du pays et nous ferons l’assemblée générale des gouverneurs de la rosée, le grand coumbite travailleurs de la terre pour défricher la misère et planter la vie nouvelle<

Présence de la n

 

Adéquation entre binône spatio-temporel et état social          Il y a indubitablement corrélation entre fait humain et habitat dans le livre. C’est le cas de dire ici bêtement que  l’homme de Fonds-Rouge est le produit de son milieu, le milieu même qu’il s’est créé. Cette volonté d’adéquation homme-milieu s’est fait jour de diverses manières. La plus importante demeure la dégradation spatiale témoignant de la dégradation économique et sociale. En ce sens les couleurs jouent un rôle essentiel. Par exemple le <vert< est le symbole de la bonne santé économique ou signe de prospérité tandis que le dégradé chromatique est la preuve de la détérioration sociale. On a ainsi une déclinaison < Gris-fer< et du  <du gris violacé< de la <Sale couleur rouillée< et du <rougeoiement trouble<

 

 L’homme, très lié au cosmos, fait partie intégrante de la nature, il n’y est pas en dehors. Il y a rapport entre  l’homme, le coq, les oiseaux qui chantent ensemble et pâtissent des mêmes contingences. On peut mettre cela, en partie, sur le compte de l’emprise de la philosophie de l’animisme qui postule l’harmonie homme-nature. La vision cosmique des transmigrations des âmes d’Haïti à la Guinée vient delà. Dans le livre, nous avons l’exemple du mariage mystique avec la terre du fils de Bienaimé : « Manuel s’étendit sur le sol. Il l’étreignit à plein corps »

 

Et le trait le plus décisif de la corrélation homme-nature est donnée dan ce passage-manifeste dans lequel le végétal est décrit comme un être humain : « U arbre, c’est fait pour vivre en paix dans la couleur du jour et l’amitié du soleil, du vent, de la pluie. Ses racines s’enfoncent dans la fermentation grasse de la terre, aspirant les sucs élémentaires, les jus fortifiants. Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille. L’obscurité montée de la sève le fait gémir dans les chaudes après-midi. C’est un être  vivant qui connaît la course des nuages et pressent les orages, parce qu’il est plein de nids d’oiseaux »

 

 

La cosmologie corrélative dans le roman de Jacques Roumain        

  A ce niveau de notre étude, nous voulons pousser encore plus loin la corrélation déjà établie entre la vie sociale et l’environnement ambiant agissant comme deux phénomènes connexes. Ce qui nous amènera à emprunter à la philosophie chinoise le concept de <cosmologie corrélative< qui permet d’expliquer le macrocosme, le microcosme et leurs interactions. Plus largement, on apprend que « La pensée chinoise considère l’univers comme une totalité où les éléments s’emboîtent et interagissent les uns sur les autres : en raison de cette interdépendance, tout phénomène peut être interprété comme la résonance d’un autre » (< Tout se répond dans l’univers. Le système monde< de Damien Chaussande. Nouvel Observateur Hors-Série. M02802)

 

Ce qui suppose l’existence de correspondances entre divers éléments de l’univers, de la société humaine et de l’homme en tant qu’être biologique, il intègre les phénomènes naturels, les points cardinaux, les couleurs ou les saveurs. Dans cet ordre d’idées, on peut dire que le problème crucial rongeant Fonds-Rouge, c’est-à-dire la <sécheresse<,  peut-être analysée comme une conséquence directe et nécessaire de la déchirure  familiale intervenue entre le clan familial des Josaphat Jean-Joseph face au clan de Doresca. Il y a corrélation étroite entre misère et disharmonie sociale reflétée sous forme du dégradé chromatique des  nuances du gris, et correspondance entre harmonie et prospérité dont la couleur est le vert. Les problèmes ont commencé à Fonds-Rouge à la suite de la querelle vécue comme scène primitive de la naissance du pire. C’est en tout en ces termes qu’il faut lire les propos de Bienaimé regrettant l’époque harmonieuse où régnait la prospérité grâce à l’harmonie communautaire : « A l’époque, on vivait tous en bonne harmonie, unis comme les doigts de la main et le coumbite réunissait les voisins pour le récolte ou le défrichage »

 

Manuel a compris le message de l’interaction entre harmonie humaine et harmonie naturelle ou cosmique, c’est pourquoi l’accent a été mis sur la réconciliation au sein de la communauté, même si, dans son optique limitée, c’était par le biais de l’eau qu’elle se ferait : « Il faudrait organiser un grand coumbite de tous les habitants et l’eau les unirait à nouveau, son haleines fraîche disperserait l’odeur maligne de la rancune et de la haine »

 

En définitive, tout fait sens, dans le texte. Par exemple, le Temps en alternant le Jour et la Nuit, entre en résonance avec les deux grands symboles du Bien et du Mal, le second étant associé à disharmonie, sécheresse, misère, sang, haine, ténèbres, et le premier à Amour, lumière, eau, prospérité, etc. L’espace, pour sa part, par son aspect décrépi, est associé aussi à misère et disharmonie. Si l’on émet l’hypothèse de l’existence de forces cosmiques, on évoquerait l’idée de punition des humains pour leur égarement moral…..Peut raisonnablement-on pousser le bouchon jusque-là ? Et pourquoi pas…..

 

 

Par Elsie HAAS
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Dimanche 31 mai 2009 7 31 05 2009 10:25

                                     Correspondants et Amis

 

Lire : « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain

                          

 

Le pathos dans « Gouverneur de la rosée » de Jacques Roumain : définitions     «  Pathos est un mot grec qui signifie « souffrance, passion ». Il désigne un des trois moyens de conviction du discours dans la rhétorique classique depuis Aristote. Tandis que le pathos est une méthode de persuasion par l'appel à l'émotion du public, l'èthos renvoie sa force de persuasion à l'intégrité de l'orateur.  Les pathè témoignent d'un rapport à autrui qui varie en degré d'émotivité, selon qu'il s'agisse de le séduire ou de le confondre, de l'influencer ou de le subjuguer, d'agir sur lui ou de le faire agir pour soi. » (Encyclopédie Wikipédia, Internet)

 

Le roman de Jacques Roumain est structuré par les deux grands modes d’expression que sont la sphère des discours, et la sphère des sentiments et des passions. Bipartition qui appelle une autre distinction entre affect et concept : alors que le premier occupe le domaine des sentiments et des émotions, le second participe de la vie intellectuelle, c’est-à-dire a à voir avec les idées. Les types de discours qui émaillent le texte feront l’objet d’une étude séparée pour pouvoir accorder toute l’attention nécessaire ici et maintenant aux affects.

 

 Situations et catégories du pathos          Il y a  des formes d’acceptabilité de la manifestation des émotions et des sentiments. Dans le texte, il s’agit certainement  de situations génératrices de peine et de larmes dignes de provoquer la pitié et la douleur, mais également la joie et l’horreur, car le spectre total du pathos embrasse à la fois les registres pathétique, comique et spectaculaire ou horrible. Ce qui induit des oscillations entre le rire, les larmes  et la colère, trois modes d’expression de ses sentiments qui recouvrent les diverses tonalités de la vie à Fonds-Rouge. Comme toute communauté humaine, les gens du village dont il est questions ici ont fait montre de leur aptitude à répondre à la variabilité des circonstances et de leur caractère. Même si il y a une forte dominante du tragique dans une communauté marquée au fer rouge par l’infortune, les gens ont su créer des moments pour évacuer la peine et l’angoisse par le rire, et aussi la colère. Nous étudierons chaque mode d’expression en  rapport avec la situation dont elle est le mode de communication. Nous commencerons par l’expression du pathétique.

 

Le pathos comme mode d’expression du tragique     La tragédie semble être la note dominante de la vie à Fonds-Rouge. Le mal absolu demeure la sécheresse qui met en péril la survie même de la communauté privée d’eau et de rosée. Cependant, celui qui s’est porté garant pour juguler le mal, a été froidement assassiné au moment même où il était sur le point de gagner son pari téméraire. Le texte est structuré  par deux grands moments qui sont source d’émotions : celui du début en incipit, qui exprime la situation de désespérance qui était le lot de Fonds-Rouge, et une situation terminale matérialisée sous la forme d’un enterrement. Etudions chaque situation en son contexte.

 

Le monologue de Délira, source pathétique dans la voix et les mots         : Drôle de manière d’entrer dans un texte, mais qui en dit long sur la suite. En effet les propos de Délira résument et caractérisent ce qui est l’essence sociale d’une communauté. Sa voix de grande prêtresse, expression de l’âme collective, dit le fait dans sa vérité, à savoir : « Nous mourrons tous »….Elle s’est posée en porte parole de la détresse collective en utilisant le <nous<, multiple de toutes les autres voix. Un mort annoncée incluant les êtres,  les animaux, et les plantes. Aveu d’impuissance et signe qu’il n’y a plus d’espoir puisqu’elle a conclu : « C’est la vérité et l’homme est abandonné ». Alors la lecture s’annonce sombre parce que le lecteur accepte d’emblée le rôle ingrat de témoin impuissant qui ne peut rien pour y remédier. Alors il n’aura que ses yeux pour pleurer. Le pathos se forme ici dans cette conjoncture de mort imminente ;  la disparition de toute une communauté d’hommes ne peut laisser indifférent. Toutes les marques de la désespérance sont là sous forme de cette cendre insultante, la <poussière< qu’elle égrène entre ses doigts, empreinte de l’absence d’eau. Evidemment, on est empathie, qui consiste notamment à se mettre à la place de l’autre.

 

Mort et enterrement de Manuel, moment pathétique par excellence       Autre situation pathétique, est la mort du protagoniste principal,  qui interpelle et touche les fibres de l’humain par son ampleur et son intensité tragiques dont une des réponses passe par les larmes. Un jeune homme dans la force de l’âge, Manuel Jean-Joseph, fils unique de sa famille, fiancé sur le point de se marier,  porteur d’un projet salutaire pour une communauté enfoncée dans la gangrène d’une sécheresse mortelle, a été lâchement assassiné au moment crucial où il n’était pas loin de conclure ses démarches. Telle que énoncée,  la situation touche de plein fouet la famille proche, la fiancée, la communauté entière, en sorte que la perte soit profondément ressentie. Les lamentations seront donc à la mesure de la perte. Cette communauté solidaire dans la souffrance donnera la pleine mesure au pathos dans son accomplissement intégral par les larmes et les pleurs.

 

Les larmes comme expression du pathos       Tout Fonds-Rouge a été remué et s’est mis débout pour payer un dernier respect digne de celui qui s’est annoncé en <gouverneur de la rosée< ; un deuil salué par  peine et douleurs  collectives mais qui n’empêchaient pas la manifestation de degré dans la souffrance selon qu’on est plus proche de cœur et d’esprit du défunt. Ainsi, on a enregistré des scènes émouvantes individuelles et collectives. Pour les individualités, on a remarqué notamment la mère, Délira, et la fiancée, Annaïse.

 

Du côté de la femme de Bienaimé, on a été témoin du face à face poignant mère-fils, celle-là essayant de maintenir en vie l’unique fruit de ses entrailles passant par divers états proprement délirants allant de l’affolement : « La pensée qu’il allait mourir l’affolait », à l’aveuglement «  Délira s’assit près de lui, aveuglée de larmes », au sanglot : « Un sanglot la déchira. Elle tomba à genoux, les bras en croix », pour finir dans la douleur mortelle : « Elle se balance sur sa chaise, comme si elle berçait sa douleur de tout son corps »

 

Pleurs communes de la mère et de la fiancée de Manuel, une première fois à l’arrivée de la jeune fille sur la scène du psychodrame mortuaire : « Mais Délira s’était levée. Elle avait pris Annaïse par la main, elle l’avait prise dans ses bras et les voilà qui pleurent ensemble avec de grands gémissements » ; une deuxième fois à la fin de la veillée funèbre, aux premières lueurs de l’aube, au moment de saluer le départ de Laurélien : « Elles  lui répondent d’une voix faible, elles ont trop pleuré » 

 

Il y a eu d’autres expressions larmoyantes venant des autres femmes éplorées, que nous désignerons par <pleurs collectives<, au moment de transporter le corps au lieu du dernier repos : « Ils marchent lentement vers la lisière des bayahondes et le cortège des habitants les suit : les femmes pleurent et les hommes vont en silence »

 

A mentionner qu’on n’a pas attendu la mort de Manuel au chapitre  XIII pour voir surgir l’expression des larmes, car déjà, au chapitre IX, il y a eu le cas de la protagoniste Destine

 pleurant en même temps ses morts, savoir ses deux garçons, que sur sa situation désespérée économiquement si bien qu’elle a pris la décision de quitter Fonds-Rouge : « Elle pleurait ; les larmes traçaient des sillons sales sur ses joues » ; et, une fois lancée,  elle n’arrêtait pas : « Destine pleurait toujours » 

 

Nous voulons clore cette phase larmoyante en alléguant qu’il peut exister également des larmes de joie, comme ce fut le cas pour Annaïse qui allait annoncer à la mère de Manuel ce qu’elle ne savait pas encore : sa grossesse, préfigurant ainsi la perpétuation du souffle de Manuel : « Non, dit Annaïse et elle souriait à travers ses larmes, non, il n’est pas mort »

 

 

Les paroles, comme source de pathétique     Tout ce qui est dit, dans un moment bouleversant de grand deuil, vise à toucher et à émouvoir. Les personnes éplorées, grâce à leur éloquence pathétique, ont ce pouvoir de susciter la plus vive émotion. Paroles en contexte proches du cri, du gémissement ou du chant de deuil, qui font toujours mouche. Telle a été la         Complainte de Délira : « Mon Dieu, mes saints, la Vierge, mes anges, t’en prie, t’en prie, t’en prie, faites qu’il vive, parce que s’il meurt, que va faire sur la terre cette vieille Délira, dites-moi, que va-t-elle faire sur la terre, toute seule, sans la consolation de son grand âge, sans la récompense de toute la misère qu’elle a endurée pendant son existence. Toi, maman de Jésus au pied de la croix, oh Vierge des Miracles, je te demande grâce, grâce, la miséricorde pour mon garçon, prends-moi plutôt, j’ai fait mon temps, mais lui, il est encore au jour de sa jeunesse, le pauvre diable, laisse-le vivre, tu entends, ma petite maman, ma bonne, ma chère petite maman, tu m’entends, pas vrai ? »

 

La complainte ou imprécation d’Annaïse à cause de la colère ou de la révolte dont les paroles sont porteuses. En effet, c’était d’une voix mouillée de larmes qu’elle s’est exclamée : « Non, mon Dieu, tu n’es pas bon, non, c’est pas vrai que tu es bon, c’est une menterie. Nous te hélons à notre secours et tu n’entends pas. Regarde notre douleur, regarde notre grande peine, regarde notre tribulation. Est-ce que tu dors, mon Dieu, est-ce que tu es sourd, mon Dieu, est-ce que tu es aveugle, mon Dieu, est-ce que tu es sans entrailles, mon Dieu ? Où est ta justice, où est ta pitié, où est ta miséricorde ? »

 

 

Un comportement pathétique, celui de Bienaimé       Celui qu’on attendait le moins en ces parages à cause de son comportement cérébral et viril ; et pourtant en ces circonstances tragiques, on a découvert en lui une fibre féminine, autrement dit une grande faiblesse. Tout donne à penser que Bienaimé supportait moins crânement la situation que sa femme. Il n’a pas littéralement pleuré, comme le veut le code social du roman, mais il n’était pas moins affecté, de sorte que sa conduite était de nature à provoquer la pitié. En font foi quatre images de lui saisies à des moments différents : Une première image le montre  décontenancé : « Bienaimé contempla le cadavre. Il ne pleurait pas, le vieux Bienaimé, mais les plus endurcis détournaient les yeux de son visage et toussaient rudement. Brusquement, il chancela »

 

Une deuxième image le montre accablé : « Il s’assit sur une marche devant la galerie, affaissée sur lui-même, comme si on avait ses épaules. Ses mains tremblaient dans la poussière ».

 

Une troisième image le présente dans un état de prostration: « Bienaimé, lui, est resté à la même place ; sa tête, entre ses bras repliés, repose sur ses genoux. Est-ce qu’il dort ? On ne le sait pas : on ne le dérange pas »

 

L’image finale assène un jugement définitif sur l’état définitif d’un homme K.O debout, qui n’a pas manifestement tenu le coup : « C’est un homme enfoudroyé, dit Antoine. Il est fini »

 

Son attitude parlait plus fort que les larmes

 

A suivre…..

Par Elsie HAAS
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Dimanche 14 juin 2009 7 14 06 2009 10:04
                                vendredi 13 février 2009.





                              

I--Le rire comme schème du pathos dans sa fonction de communication    

Dans un univers diégétique dominé fondamentalement par le drame, il est d’une portée hautement thérapeutique que les protagonistes trouvent ou se créent des occasions de rire. En ce sens, le rire, comme un des modes d’expression des affects, a une fonction humaine et sociale évidente. C’est peut-être ce qui fait dire à Suzanne Héleinkoss que : "le rire: c'est le dédain et la compréhension mêlés, et en somme la plus haute manière de voir la vie." (LE DISCOURS TEXTUEL DU RIRE DANS SALAMMBÔ DE FLAUBERT//Source internet)

Lié au genre du comique, le rire remplit une fonction esthétique indéniable. Même un auteur comme Gustave Flaubert ne s’est pas privé de cette ressource. Ce dont le philosophe Jean-Paul Sartre s’en est porté garant dans son essai inachevé : « L’idiot de la famille » On doit comprendre que le rire a joué un rôle primordial dans la personnalisation du romancier français. On a même émis l’idée que le rire puisse être considéré comme la clé de voûte de la structure narrative des ses grands romans de la maturité, dont « Salammbô ». C’est dans ce contexte que Suzanne Héleinkoos a pu émette l’hypothèse du <rire comme code de lecture<  A cet effet, elle a écrit dans l’ouvrage cité ci-dessus : « Un commentateur récent de Salammbô estime que le mode de lecture le plus propice à l'explication de ce roman serait celui qui emprunterait ses éléments à des données déjà inscrites au niveau des personnages: tels la parole ou le regard. Ce point de vue paraît éminemment raisonnable. Je tiendrais simplement à ajouter que le rire offre précisément une telle voie et/ou voix d'accès. Cette approche est d'autant plus pertinente que les psychologues reconnaissent que le rire se situe à un niveau plus archaïque que celui de la parole; à ce titre, on est en droit d'espérer que le rire puisse entraîner le lecteur vers les couches les plus profondes de l'herméneutique textuelle. »

Rires et contexte du rire       Il y a les conditions d’éclosion du rire, circonstances qui déterminent la nature du rire, puisque ce dernier est toujours tributaire d’un contexte social et familial donné. Aussi notre travail va consister à relever ces contextes qui ont fait jaillir le rire.

Contexte 1 : Simidor, maître du rire      Le contexte était la première grande réunion familiale pour saluer le retour de Manuel dans sa famille. L’atmosphère était à la joie des retrouvailles. Aussi première grande manifestation du rire sous la houlette de Simidor, le tambourinaire attitré du bourg. Le filon exploité par ce dernier avait trait à la fois aux fanfaronnades et aux plaisanteries des galants ou faux galants sur les femmes, thématique qui a pour vertu de provoquer l’hilarité chez les hommes dont la cible se trouvait être  Destine. Il a réussi à obtenir la gaieté générale par des propos faussement courtois adressés à son souffre-douleur : « Destine était hors d’elle-même, mais tous se mirent à rire » Performance réalisée une nouvelle fois, non par ses propos, mais par sa manière de s’envoyer des rasades de clairin : « Les habitants s’esclaffèrent »

Mais on verra que le boute-en-train est le premier à se régaler de ses propres lazzis. Pour s’être osé se comparer à Papa Legba, il a été vertement remis à sa place par Clairmise, alors il s’est octroyé un bon rire de joie : « Le Simidor rit largement » Puis, il rira de ce qu’il croyait être <ses bons mots <: « Il étouffa un petit tressautement hilare »

Contexte 2 : le rire des amants de Fonds-Rouge      Le contexte a été l’une des rencontres galantes nocturnes que Manuel et Annaïse savaient s’aménager dans les bois. Le ton général a toujours été à la joie, au respect réciproque,  comme on s’en rendra compte.  Rires du couple Manuel-Annaïse qui s’échangeaient des galanteries dénoncées par l’un et l’autre : « Ils riaient tous deux. Le rire d’Annaïse roulait dans sa gorge renversée et ses dents se mouillaient d’une blancheur éclatante »

Il revenait à Manuel d’amplifier le motif du rire en caractérisant celui de sa partenaire : « Tu ris comme la tourterelle » Rire de confiance, de joie et de bonheur qui n’a pas quitté le visage de la fille de Rosanna, et qu’elle garda jusqu’au moment du départ comme pour dire à son amant sa satisfaction : « elle lui sourit, puis éperonna le cheval du talon »

Contexte 3 : Manuel et Laurélien        On est au chapitre X, le décor est occupé par Délira et Bienaimé. L’homme, dans un accès d’autocritique feinte, confessait à sa femme qu’il avait mauvais caractère.  Sur ces instances  se présentaient Manuel et Laurélien, en surimpression, venant des bois, pour annoncer l’heureuse nouvelle de l’eau trouvée : « Manuel et Laurélien arrivaient à grands pas. Ils riaient » Ils riraient de joie pour un grand événement. Comme le couple âgé n’y croyait pas en traitant le compagnon de Manuel de fou, il ne continuait pas moins d’être hilare.

Contexte 4 : Manuel et le rire de victoire   
   Rire de triomphe de Manuel avec le couronnement de jours de recherches angoissantes qui l’ont conduit à trouver l’emplacement de l’eau. Rire donc de la victoire: « Il baisait la terre des lèvres et riait »

 Contexte 5 : Délira et son rire  
  Le texte donne à penser que Délira aime à rire, au point d’avoir < son rire<, celui qui lui est propre : « Délira eut son petit rire clair »

Contexte 6 : Rire esthétique      Rire non attribuable à aucune créature humaine, mais donné comme signe ou métaphore de la moisson féconde : « [….] des rangées de grains paraissaient qui semblaient rire »

Contexte 7 : Rire paradoxale ou mauvais rire de Gervilen    Au chapitre XI, Manuel a déniché le précieux liquide salvateur et entendait le faire bénéficier à tous, mais le clan opposé a eu vent de cela, et s’est réuni pour savoir quelle attitude adoptée. Ces nouvelles ne plaisaient guère à Gervilen, d’où ce rire inqualifiable : « Gervilen éclata de rire. Son rire était effrayant à entendre. C’était comme si on déchirait une feuille de tôle rouillée »
 
Contexte 8 : le sourire menaçant de Gervilen      A la fin du chapitre XII, Manuel s’est rendu chez Larivoire pour présenter son projet de réconciliation au clan opposé, projet qui a reçu l’approbation générale moins une voix, celle de Gervilen. A ce moment précis, ce dernier a pris ses dispositions pour tuer son adversaire: « Il se dirigea vers Manuel. Il s’arrêta à deux pas de lui. Il le regarda  longuement comme s’il prenait sa mesure et dit avec un sourire qui lui déchirait la bouche »

II-Colère comme expression du pathos        Nous voulons ouvrir ce chapitre par des considérations générales qui nous serviront de cadre de réflexions : « Caractère, un éthos tout particulièrement disposés à éprouver la colère. Toutes les grandes œuvres littéraires en témoignent : épopée, tragédies, discours des orateurs attiques et les récits des historiens sont jalonnés par  l’évocation de fréquentes et redoutables colères. L‘Iliade repose sur la double colère des deux chefs : Agamemnon et Achille. Les tragédies d’Euripide tournent autour des colères de Clytemnestre, d’Electre, d’Oreste, des Sept contre Thèbes. Les tragédies de Sophocle tournent autour des colères d’Œdipe et Tirésias, d’Antigone, de Polynice et d’Etéocle. L’éthique d’Aristote se trouve tout naturellement faire une place importante, à côté du pathos de l’intempérance des plaisirs, à l’intempérance de ce pathos qu’est la colère » (Ontologie et dialogue : mélanges en hommage à Pierre Aubenque//Books.google.fr)

Tout comme L’Iliade, le roman de Jacques Roumain a ses deux hommes de colère que sont Bienaimé et Gervilen ; il n’est pas étonnant qu’il en soit ainsi, car ce n’est pas le seul trait qui les lie. Cela participe d’une logique narrative qui a à voir fondamentalement avec l’esthétique de l’auteur. Pour le moment, nous  nous en tiendrons unique au sentiment de colère de chaque protagoniste replacé dans le contexte de son expression

Contexte1 : Bienaimé, homme de la colère      Il est dit clairement, -- par une sorte de jugement d’autorité, étant celui du narrateur sur le personnage qu’il a créé lui-même-- que le sentiment de colère est constitutif du caractère de Bienaimé, on dirait de <type bilieux<, ce qui en fait un être au sang bouillant, c’est-à-dire tout simplement un  homme de la colère : « La colère, c’était la seule sève qui lui restait dans les veines. Il en faisait grand usage »


Contexte 2      La colère de Bienaimé contre Manuel         Au moment du partage des tâches, après la découverte de l’eau, Bienaimé, contre l’avis du fils,  n’entendait pas du tout que le camp ennemi participât à la grande coumbite. Il affirma sa furieuse désapprobation de la plus violente manière : « Ferme ta grande gueule, palabreur, rugit Bienaimé. Je ne veux plus t’entendre. Et si tu continues, je te tannerai la peau, dans la mesure de ton dos, à coups de bâton//  » Et comme un effet dévastateur de la soudaine montée d’adrénaline : « Il brisa sa pipe en la lançant violemment sur le sol et partit à travers champs pour donner de l’air et de l’espace à sa rage ».

 Contexte 3 : Suite de la même tempête bilieuse        La colère tenace du père n’a pas tombé, au contraire continuait à  bouillir sa bile longtemps après : « De son côté, Bienaimé se montrait intraitable. C’est à peine s’il adressait la parole à Manuel et encore rien que pour le commander… ».

Contexte 1 : Gervilen faisait une scène terrible à Annaïse     A la fin du chapitre VI, Annaïse s’était rendu nuitamment au premier rendez-vous galant que lui avait fixé le fils unique de Délira, mais elle était épiée par un Gervilen jaloux, qui tenait à lui faire une scène, au début du chapitre VII ; cependant l’amoureux dépité n’a pu garder son calme : « Il avait crié ; mais sa voix était restée dans le fond de sa gorge, rauque et gonflée de fureur. Elle respira une haleine empoisonnée de clairin »

Contexte 2 : Suite du contexte précédent  
     Au cours de l’entrevue volcanique, les arguments de l’homme n’ont pu avoir d’effets convaincants sur la jeune fille, et même celle-ci  a aggravé la situation en le traitant d’alcoolique, alors sa colère s’amplifia : « Il parlait avec une âpre véhémence, mais à voix basse, comme si la nuit était aux écoutes »

Contexte 3 : Gervilen tançait ses coreligionnaires       Au chapitre XI, on est chez Larivoire où le clan opposé au clan des Jean-Joseph devisait sur la bonne riposte à apporter à la situation qui se prévalait, savoir la possession de l’eau. Gervilen a laissé éclaté sa colère : « Gervilen avait bondi. La grande rage le secouait. Ses yeux lançaient des étincelles dans le charbon de sa face. Un peu d’écume blanchissait sa bouche »
 
Contexte 4 : Colère de Gervilen contre Manuel         Presqu’à la fin du chapitre XII, deuxième réunion chez Larivoire au cours de laquelle se présentait Manuel pour tendre la main de la réconciliation. Gervilen s’y opposait fermement au motif que le sang de son père Dorisca avait coulé et criait vengeance. Quand son argument avait été combattu par Larivoire, figure éminente de son clan en la présence de <l’ennemi Manuel<, alors il ne se possédait plus : « Une grimace frénétique tordait la figure de Gervilen. Il agitait ses mains comme d’énormes araignées »

Dernière image terrible d’un homme littéralement métamorphosé en animal; là, vraiment,  les descriptions font foi des sentiments.

Essai structural sommaire        Dans ce travail, nous nous sommes limités à une phénoménologie sommaire des affects qui structurent le texte sans nous préoccuper aucunement de leur sémantisme et sémiologie. Car il serait intéressant de savoir les rôles exacts joués par chaque émotion dans l’économie générale de l’univers diégétique. Pour ne rien dire, nous pouvons remarquer au passage que le texte, par une logique manichéenne,  privilégie les oppositions binaires qui garantissent l’équilibre de l’ensemble. Ainsi les hommes de colère, situés sur la ligne de la rupture et du chaos, sont contrebalancés par les hommes du rire placés sur la ligne de l’harmonie et de l’ordre. Autrement dit, d’un côté l’hybris ou la démesure qui entraîne tous les déchaînements dionysiaques, face à la mesure apollinien. On pourrait tout aussi bien déterminer des champs sémantiques du Mal qui associeraient des affects comme colère, haine à un phénomène naturel comme la sécheresse, puis à la nuit et au sang,etc., face auxquelles, on opposerait le champ sémantique du Bien qui réuniraient le rire, l’eau, l’amour, la réconciliation, la lumière. En un sens, tout est lié à tout dans ce texte dans lequel se rencontrent des réseaux de signification. Ainsi, espace, temps, actes des hommes sont en parfaire harmonie. Cette ébauche d’analyse pourrait faire l’objet d’une étude plus approfondie.
Par Elsie HAAS
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Dimanche 21 juin 2009 7 21 06 2009 10:12


                                       Correspondants et Amis,
Lire : « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain par Guy Cétoute

Intertextualité dans le roman de Jacques Roumain : « Gouverneurs de la rosée » 

 La question qui se pose à nous consiste à savoir avec quel texte littéraire le roman de Jacques Roumain a-t-il le plus de liens de par son contenu ? C’est de cette quête qu’il s’agira tout au long du parcours de lecture. Nous y reviendrons. Mais d’abord, notre premier mouvement nous conduit à nous assurer de bien posséder la notion d’<intertextualité<  telle que comprise par plusieurs auteurs. Pour cela, nous devrions nous référencer en priorité à <l’intertexte< de Roland Barthes qui nous dit clairement : « tout texte est un intertexte ; d'autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. »

Cette première définition est complétée ou corroborée par Gérard Genette mais en utilisant d’autres concepts. En substance, il nous apporte : «  en 1982 avec Palimpsestes un élément majeur à la construction de la notion d'intertextualité. Il l'intègre en effet à une théorie plus générale de la transtextualité, qui analyse tous les rapports qu'un texte entretient avec d'autres textes. Au sein de cette théorie le terme d'« intertextualité » est réservé aux cas de « présence effective d'un texte dans l'autre ».

Si nous prolongeons la quête à Mikhaïl Bakhtine, il nous parlera de <dialogisme<  ou’<inter discursivité<, « pensé comme carrefour de discours ». Pour terminer avec Michaël Riffaterre avec lequel « L'évolution de la notion est marquée ensuite par les travaux de qui recherche la « trace intertextuelle » à l'échelle de la phrase, du fragment ou du texte bref. L'intertextualité est pour lui fondamentalement liée à un mécanisme de lecture propre au texte littéraire. Le lecteur identifie le texte comme littéraire parce qu'il perçoit « les rapports entre une œuvre et d'autres qui l'ont précédée ou suivie ». Source internet, dictionnaire Wikipédia)

Ayant compris plus ou moins la notion d’<intertextualité<, nous allons voir dans quelle mesure elle se manifeste dans l’œuvre de notre corpus. Alors, notre point de départ con cerne le mouvement même du héros dans ce qu’il veut faire et ce qu’il a fait, qui ont trait à l’ensemble de ses actes. En l’occurrence, on se demande de qui Manuel est-il le modèle le plus ressemblant de par ses actes et les valeurs qu’il a promues ? L’exemple le plus proche, dans le monde occidental, nous est apparu être Jésus Christ.

En quelque sorte, le roman : « Gouverneurs de la rosée » a emprunté son modèle dans la Bible, particulièrement dans les Evangiles du Nouveau Testament. En effet, on y retrouve essentiellement la doctrine d’amour, puis celle du sacrifice du Fils de Dieu. Pour l’ensemble de la culture biblique, on a trouvé une assimilation par certains noms de personnages. Une assimilation par les thèmes, tels que : réconciliation, concorde, sacrifice, fraternité, la symbolique de l’eau comme source du salut. Et gratuité du salut. Grosso modo,  il y est question de rédemption d’un peuple de ses péchés qui ont pour nom la division. .Donc tout un ensemble d’éléments concordants qui plaident en faveur de notre hypothèse de départ. Pour notre travail d’analyse, nous procéderons par comparaison entre ce que dit le Texte sacré en regard du contenu du roman de Jacques Roumain.

I-Le champ de l’œuvre qui forme notre corpus
Le champ de l’œuvre est prioritairement un espace religieux truffé de motifs bibliques et les constantes prières qui l’émaillent. Même s’il faut admettre que le roman est plutôt  transreligieux ou multi religieux, en ce sens qu’il est traversé par la culture vaudouesque et la culture chrétienne, cependant avec une plus grande prévalence, quantitativement, de la culture chrétienne en raison des nombreuses références bibliques qui y sont répertoriées.  Il y a un parti pris, un choix évident, conscient ou inconscient,  qui fait prévaloir systématiquement un  domaine sur un autre.

Dans cet espace diégétique féru de culture judéo-chrétienne, on recense un lexique biblique. Par exemple des expressions tells que : <Jésus-Marie la Sainte-Vierge<, de même que  <Vierge Altagrâce< et < Sainte Vierge< qui réfèrent toutes à la Mère de Jésus. Pour faire bonne mesure s’y ajoute l’expression :<bon Dieu< qui est typique du lexique de la chrétienté, par opposition à <Grand Maître< en usage dans l’univers du, vaudou. Autre exemple est l’usage du vocable <Dieu< tout court, et le groupe nominal <Père Eternel< pour conforter dans l’idée du parti pris en faveur du monde judéo-chrétien. De manière étonnante, c’est le terme <péché< qui est venu sur les lèvres de Simidor à propos de la fille de Sylvana, Charité,  pronostiquant qu’elle allait finir «  dans le péché et les mauvaises maladies » Et enfin <Satan<

Après la dimension lexicale, on peut évoquer un élément du décor judicieusement placé en un lieu stratégique, savoir l’emplacement exact où l’eau à été déterrée ; en l’occurrence : <le figuier maudit< dont la référence se trouve dans le livre de Matthieu 21 V 19, sous le nom de <figuier stérile<, à la suite de la malédiction prononcée contre lui par Jésus, en ces termes : « Tu ne porteras plus jamais de fruit »


Référence non équivoque au livre de la Genèse :
Une remarque d’Annaïse faisant valoir l’idée qu’ils se trouveraient sur <un îlet au fin fond du monde<, Manuel a rectifié pour préciser la vision du premier couple dans ce premier’ matin du monde. Il n’a voulu laisser planer aucune ambigüité sur le sens de sa pensée : « Au commencement du monde, tu veux dire. Parce que au commencement des commencements, il y avait une femme et un homme comme toi et moi ; à leurs pieds coulait la première source et la femme et l’homme entrèrent dans la source et se  baignèrent dans la vie ».

Il y a similitude de paradigme entre les deux livres sous forme de la grande opposition entre Bien//Mal, Lumière//Ténèbres, Amour//Haine ; c’est-à-dire que le même manichéisme structure les deux livres.
Et enfin similitude de statut entre Manuel et Jésus. Les deux ont été à la fois homme et Dieu, même si pour le fils de Délira il faudra prudemment utiliser le minuscule « dieu<. En tout cas, tout porte à croire que le fiancé d’Annaïse n’a pas été un homme ordinaire. Pour endosser ce rôle capital, faut-il bien que le héros sorte de l’ordinaire, qu’il arbore des traits de divinité. C’est le cas avec Manuel décrit comme un <ange de lumière< par sa mère. Ici seul le regard de la mère entre en ligne de compte, elle-même porteuse de lumière 15 : « Mais ses yeux ont une lumière de source et c’est pourquoi Bienaimé détourne le regard »Particularité que seul le regard du mari a observé. Décidément les dons de vision résident uniquement dans l’aire familiale. Manifestement quelque chose de  surnaturel enrobe la personne de Délira et de son fils.


II-Rôle important de l’onomastique
Désir mimétique par l’onomastique. Dans le Livre saint le nom est signifiant, en les reprenant, le narrateur sait pertinemment à quoi s’en tenir. D’abord se questionner sur le  nom : <Manuel< qui serait un diminutif d’<EMMANUEL<, signifiant : < Dieu avec nous<. Dans le même personnage, on trouve <jean<, le nom du disciple que Jésus aimait ; et <Joseph<, le nom du père adoptif du Fils de Dieu. Donc à lui seul, <ManuelJean-Joseph< condense tout un champ de la Bible. Puis vient un personnage connu, Lazare,  parce qu’il a été spectaculairement ressuscité : « Le pantalon, crie Lazare » Ensuite, on compte <Ismaël<, premier fils d’Abraham avec l’esclave égyptienne, Agar ;  Josaphat, un des rois d’Israël ; Sauveur, autre nom métaphorique de Jésus, qui est l’ancêtre des Bienaimé. Et enfin <Bienaimé<, proprement dit,  nom donné aux frères, dans le Nouveau Testament. Il ne fait pas de doute qu’il existe bien une volonté de <bibliser< les personnages.


III-Similitude par les thématiques
Les motifs abondent qui justifient le rapprochement entre le roman de Roumain et la Bible. Il y est question des thématiques du <salut< et de la <perdition<, les deux pôles entre lesquelles oscillent les croyants et les non croyants. Manuel en parle justement au sujet de l’importance de l’eau dans sa foncière sa symbolique : « Cette question de l’eau, c’est la vie ou la mort pour nous, la salvation ou la perdition ».
A ce premier couple, s’ajoute un second fort en usage par ses nombreuses occurrences. C’est la paire <Bénédiction< et <Malédiction< Délira est très friande de ces termes. Et, étonnamment, même Bienaimé y va de sa « <malédiction< en parlant des Espagnols.
D’autres couples, qui se déduisent de thèmes traités plutôt que d’être mentionnés littéralement. Ce sont le quatrième <Bien< et </<Mal<, puis le cinquième, <Haine/< et <Amour< Par déduction, nous extrayons les notions de <bien< et <amour< des actions menées par Manuel ; tandis que le couple opposé semblent caractérisé les actes d’un Gervilen.

Sixième Thématique du Jugement dernier  : « pour que le jour du Jugement ils soient assemblés entre Satan et le Père Eternel » Ces éléments d’information supposent une parfaite connaissance du texte biblique.

Septième Thématique de la fraternité édictée par Manuel  : « Tu vois, c’est la plus grande chose au monde que tous les hommes sont frères, qu’ils ont le même poids dans la balance de la misère et de l’injustice » Propos en rapport avec ce qu’en dit Jésus dans l’Evangile selon Matthieu 23 V 9 : « vous êtes tous frères »

Huitième Thème du sacrifice      Mort sacrificielle à l’exemple de Jésus. Ce qui le rapproche d’avantage de Jésus, c’est l’acceptation de mourir pour les sauver : « Parce que ce qui compte, c’est le sacrifice de l’homme. C’est le sang nègre » 184

Neuvième thématique : Vertu de l’eau comme signifiant polysémique  dans le roman de Roumain
Vertu à la fois naturelle et spirituelle ou mystique. Il faut à chaque fois se rendre compte de quel contenu recouvre le terme dans ses différents emplois. Il y a un emploi naturel qui renvoi au domaine agricole ; c’est le liquide utilisé pour l’arrosage dans les jardins. Par exemple, c’est le cas ici : « Maintenant que l’eau va arroser la plaine, qu’elle va couler dans les jardins ».
Cependant, le même liquide se verra attribuer des vertus qui ne relèvent pas de son usage naturel, mais ressort beaucoup plus du domaine magique, de sorte que le breuvage revêt la capacité de réconcilier les frères ennemis : « [….] ce qui était ennemi redeviendra ami, ce qui était séparé va se rejoindre et l’habitant ne sera plus un chien enragé pour l’habitant ».

Dans un autre contexte, on ne retrouvera plus les fonctions naturelles : « Alors, laissez la raison parler. Le sang a coulé entre nous, je sais, mais l’eau lavera le sang et la récolte nouvelle poussera sur le passé et mûrira sur l’oubli » Il y a donc propagation de l’équivoque qui caractérise le signifiant. Dans <l’eau lavera le sang<, les termes <eau< et <sang< ne réfèrent pas au domaine naturel ; il pourrait signifier < fera cesser la querelle familiale< ou <fera rétablir la concorde< C’est une vertu extranaturelle qui relève de la magie. Dans ce contexte, on oscille entre <Intra naturel et extranaturel<
Le texte nous invite à faire la différence entre vie humaine, de nature physiologique dans le temps et l’espace ; et vie spirituelle dans l’éternité. Il y a le signifiant <eau< pour sustenter la vie humaine terrestre, et le signifiant <eau< pour la vie spirituelle. La Bible réfère au Salut qui octroie un ticket pour le Vie éternelle au paradis. Pour ce qui est du roman, il s’agit à la fois du salut social et capacité de joindre ce qui est disjoint, d’harmoniser ce qui est disharmonieux

Gratuité de l’eau et pour tous 
 La gratuité demeure un caractère primordial de l’entreprise patriotique enclenchée par Manuel. La distribution de l’eau doit être gratuite pour tous. Il voulait faire bénéficier à ceux du clan ennemi du bénéfice de l’eau. Et ce, contre l’avis de son géniteur. Il y a donc <gratuité et universalité< :  « Quand le grand canal et les autres seront prêts, on ouvrira le bassin. Il serait bon aussi de nommer un syndic, avec la confiance de tous les habitants, pour la distribution de l’eau d’après le besoin de chaque nègre, enfin, vous voyez, c’est un gros travail »Volonté tenace d’associer tous les autres.
 Manuel a donné une justification irréfutable à sa démarche : « Et puis l’eau, c’est pas une propriété, ça ne s’arpente pas, ça ne se marque pas sur le papier du notaire, c’est le bien commun, la bénédiction de la terre »
Polysémie du signifiant eau dans le contexte Biblique      Jean 4 V 13 14 : « S’il te plaît, donne-moi à boire un peu d’eau », dans cette première occurrence, le signifiant se rapporte au liquide naturel de consommation humaine. (Jean 4 V 7) Plus loin, on rencontre un second usage, au V 10, il y est question de « l’eau vive », cette fois-ci le liquide décolle du plan naturel pour se stabiliser dans le domaine du spirituel. Et la clé de la différence entre les deux breuvages est donnée par Jésus, au V 13, en expliquant à propos du ,premier liquide : « Celui qui boit de cette eau aura de nouveau soif », alors que pour le second, il a précisé au sujet du second : « Mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif » Et comme bouquet final, on apprend que les effets de < cette eau< se poursuivra < jusque dans la vie éternelle< 

Gratuité de l’eau 
    <Eau< comme métaphore de l’Evangile doit être gratuite et universelle : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! Et même vous qui n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez » (Esaïe 55)





Par Elsie HAAS
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Dimanche 19 juillet 2009 7 19 07 2009 10:07


        La vie de Manuel, dans ses  multiples visages, articule l’implicite et l’explicite, dans l’œuvre de Jacques Roumain : «Gouverneurs de la rosée » .
        C
erner la personnalité de l’homme Manuel dans toutes ses facettes n’est pas chose aisée, il faudra s’y mettre pourtant pour  compléter ce que nous en avions déjà dit; car jusqu’ici nous avons essayé de brosser son portrait par petites touches impressionnistes. Cependant il faut reconnaître que, quelle que soit la bonne volonté qu’on déploie, on ne pourra pas objectivement tout savoir sur notre objet d’études, tout simplement en raison de la part d’ombre que comporte sa vie, à l’image de celle de tous les êtres humains. A l’évidence, au départ, sur la base de ce que dit le livre, nous admettons qu’il y a ce qui est explicite, qui peut se lire littéralement dans la zone claire de l’œuvre, et ce qui est implicite exprimé dans la zone grise de l’œuvre, que l’on doit déduire logiquement. Pour la seconde perspective, alors comme voies d’approche, on se permet d’avoir recours à de multiples hypothèses pour essayer de conjurer le manque, faute de pouvoir le combler. Procédant par questionnements naïfs, nous nous demandons si Manuel était un alchimiste ou un mystique ou un mage, autant de traits qui définissent un saint ou un grand homme, c’est-à-dire une être qui sort de l’ordinaire, en effet, Manuel que le roman présente comme un être ordinaire, est en fait un être extraordinaire, qui prend sa place par les Mages de notre temps que sont Mahatma Ghandi, Martin Luther King, Dalaï Lama, Nelson Mandala, etc. tous apôtres de la non-violence. 

      Manuel a-t-il été un Mage
     Manuel est loin d’être un homme ordinaire, encore moins un simple paysan qui a vécu à Cuba pendant quinze ans ; ça ne suffit pas pour nous faire un saint. Une première idée nous porte à émettre l’hypothèse que Manuel soit un élu de la Providence, c’est-à-dire un initié à cause des dons dont il semble être investi. Le texte ne dit-il pas qu’<il est auréolé de mystères et de légendes ?< Une chose est  qu'il est différent des autres, nimbé d’un aura qui le désigne comme un chef naturel. On doit comprendre qu’il est doté d’un charisme évident, car force est de constater qu’il a le pouvoir d’entraîner l’adhésion des autres. On peut parler de dons naturels. Explicitement, il n’est fait mention d’aucune puissance occulte qui l’aurait pris sous son ombre tutélaire, cependant des faits concordants permettent d’arguer qu’il est un être exceptionnel, sortant  du lot commun. Il se signale également par son aptitude à retrouver dans les joies les plus simples de la vie le goût du paradis. Nous voilà face à un être  habité par le sens de la mission, comme s’il se savait appeler à un destin particulier. Généralement, on ne se lève pas un beau matin et décidé de se présenter en Sauveur ou Libérateur de son peuple ; pour cela il importe d’en avoir l’étoffe, et obéir à une voix  ou un ordre supérieur, qu’il reste à identifier. Pour le Moïse de Fonds-Rouge, les choses semblaient être claires : Dès qu’il a foulé le sol d’Haïti, il s’est senti appelé à une mission. Comme si, de manière surnaturelle, il aurait reçu un ordre de passage à l’acte. A ce propos, le livre distille ici et là des indices probants qui illustrent les préoccupations douloureuses du héros. Comme indice de début, le texte insiste sur le souci d’évaluer l’étendue des ravages de la sécheresse : « il se’ sentit abattu et comme trahi ». Puis en montrant le protagoniste se chargeant d’un faix en écrivant : «  il courbait u peu le dos comme s’il portait un fardeau » Comme indice de la fin, c’est la marche vers la mort par le sacrifice de soi.

    S
eulement, il y a eu un long chemin vers une prise de conscience débouchant sur un engagement total : « Il avait voulu se rendre compte ; eh bien, il savait maintenant, et pour la source Lauriers ça devait être pareil ; un trou de boue caillée et c’était tout, alors est-ce qu’il fallait se résigner à dépérir lentement, à s’enfoncer sans remède dans le mouvant de la misère et dire à la terre : adieu, je renonce ; non : derrière les mornes, il y avait d’autres mornes, et que le tonnerre l’écrase s’il ne fouillait les veines de leurs ravins avec ses propres ongles, jusqu’à trouver l’eau, jusqu’à sentir sa langue humide sur la main » Justement ce cheminement marque le passage d’une étape à une autre, celle d’un Manuel 1 à un Manuel 2.

    Passage d’un Manuel à un Manuel
 
       Le Manuel dans sa nature première s’est révélé vrai homme de rage, un lutteur aggurri dana la période cubaine : « La rage. La rage te fait serrer les mâchoires et boucler ta ceinture plus près de la peau de ton ventre quand tu as faim. La rage, c’est une grande force. Lorsque nous fait la huelga chaque homme s’est aligné, chargé comme un fusil jusqu’à la gueule avec sa rage. La rage, c’était son droit et sa justice. On ne peut rien contre ça »,

     Il a manifesté la même pente naturelle d’être bilieux lors de sa rencontre initiale avec Gervilen : « Manuel se débattait entre la surprise et la rage. Encore une seconde de ce voile rouge sur les yeux et il aurait rentré à l’inconnu son insolence à coup de plat de machette sur le crâne, mais il se domina »

    Entre l’expression naturelle de cette <rage< son langage naturel, et cet autre <rage< rentrée, maîtrisée, il y a le cheminement d’un Manuel 1, homme ordinaire, vers un Manuel 2 gonflé du voile altier de sa stature de Grand Homme au faîte de la maîtrise de soi. Pour ce renversement ou conversion, il n’a pas fallu tout un siècle…..Ou se pourrait-il qu’il ait- cohabitation des deux ? Nous laissons le bénéfice cette nouvelle hypothèse à d’autres…..

    Manuel a-t-il été un mystique ?
  
   L’hypothèse du Manuel mystique, nous induit à cheminer dans les zones grises de l’œuvre où tout est mystère, traces, indices dans l’univers de l’implicite où tout est à déduire à partir d’analyses et d’hypothèses probantes. Dans l’œuvre, on décrit la condition du protagoniste en termes religieux, car on a vu qu’elle baigne dans une ambiance religieuse, et l’espace de la diégèse est saturée d’imageries bibliques. De ce Manuel plongé dans un milieu de grande religiosité taillé sur mesure, on peut en dire autant qu’en a dit Baudelaire du poète, dans les <Fleurs du Mal< perçu comme < un saint, dont la vie est un pèlerinage< L’homme revenu de Cuba a  accepté sans hésiter la voie du sacrifice de soi pour sauver sa communauté. A cet acte, on peut avancer comme justification soit la croyance en l’existence de valeurs supérieures qui ont cours dans une vie extraterrestre, ou dans celle dans e royaume des Héros. A défaut de pouvoir se référer au Paradis des chrétiens. Il y a une vision religieuse de la grandeur qui sied aux saints, comme  il y a une vision laïque de la grandeur qui sied bien à l’éthique des Héros ou Grands Hommes. Par ailleurs, si d’un côté du spectre on parle de Saint, de l’autre côté on évoque la notion de <Saint laïque< D’ailleurs, implicitement Manuel a mis ses pas dans ceux du Christ ou du moins dans celui d’un croyant  qui pratique l’imitation de Jésus Christ. En sorte que son parcours peut être qualifié de <passion< qui l’a mené au Golgotha. Il était courant, pour les chrétiens très pieux, de <refaire< symboliquement ce parcours, notamment à Pâques.
Etait-ce le cas pour Manuel dans sa marche inexorable vers la mort ?

    Manuel a-t-il été un alchimiste ?   
     Hypothèse intéressante qui invite à des exhibitions ou des exploits langagiers pour tenir le pari. Comme point de départ, nous nous contenterons du sens strict du mot, savoir : « Alchimie. Art dont les buts étaient la transmutation des métaux en or par la pierre philosophale, la découverte de la panacée. » En effet, on croyait au Moyen Âge que les alchimistes avaient le pouvoir de transformer les métaux vils, notamment le plomb, en or. A ce premier sens, nous ajoutons d’abord une définition qui a rapport au symbolisme du mot apportée par Carl Gustav Jung qui : «  a particulièrement insisté sur la valeur psychologique ou spirituelle ou même initiatique de l'alchimie. Elle aurait pour fonction l'individuation, c'est-à-dire le perfectionnement de l'individu dans sa dimension profonde, mais à travers l'inconscient. » Puis celle de Mircea Eliade, historien des religions, développe dans Forgerons et alchimistes dans lequel :«  Il développe l'idée, selon l'analogie du macrocosme et du microcosme, que les transformations physiques de la matière seraient les représentations des modalités des rites ancestraux, dans leur trame universelle : Torture - Mort initiatique - Résurrection [72]. Dans "un champ véritablement anthropologique" se situe également l'œuvre de Gilbert Durand, qui revalorise l'imagination. » (Dictionnaire encyclopédique Wikipédia, Internet)
Il y a plus, car sur le plan strictement littéraire, on trouve un parallèle entre alchimie et la poésie comme on peut le lire ici : « Le parallèle entre l’alchimie et la poésie a été utilisé par plusieurs poètes. On pense à Arthur Rimbaud et à son <alchimie du Verbe< » (Profil 167, Hatier)  Mais si, sur le plan symbolique, l’alchimie consiste à rendre au monde matériel sa perfection perdue, en y faisant resplendir une lumière divine et spirituelle, qu’est-ce qu’il nous apprend sur le travail effectué par Manuel à Fonds-Rouge ? Autrement dit, en quoi le protagoniste a-t-il été un alchimiste ? Pour y répondre, on va procéder par comparaison, ou par analogie en transposant un fait vers un autre fait : le plomb pour Manuel, c’est le caractère des paysans ancrés dans des traditions axées sur la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent ; en une nouvelle table des valeurs fondée sur le pardon, le sacrifice de soi, la concorde, la fraternité.
La matière vile est le caractère des hommes qui se seront transfigurés par l’amour, comme étalon  Comme exemple de la matière à transformer, le livre décrit à deux reprises
les nègres donnés comme masse de plomb à transformer en or. Une première fois, Manuel s’est écrié : « Ces habitants de Fonds-Rouge, ces têtes dures, ces cabèzes de roche…. » Et une
 seconde fois au sujet de la coupe systématique des arbres utilisés comme source d’énergie : « En voilà des nègres inconséquents, des nègres sans mesure »

    La quête d’harmonie fait aussi partie du programme alchimique : « C’est l’harmonie ouverte.  l’harmonie par-delà les contraires, le paradoxe comme esthétique, l’or retrouvé. Si l’or est une dimension du temps, s’il faut partir à la recherche de ce temps-là ? Peut-être, est-ce le temps chez Proust ?, retrouver l’or du temps perdu. A la recherche de l’or perdu du temps » (revue <L’INFINI <98 Printemps 2007)

     Sur le plan communautaire, c’est le passage d’une société divisée rongée par la misère à une société harmonieuse prospère où règne l’unité. Par exemple, Baudelaire a  repris l’image alchimique fondamentale en disant : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »

    Le roman de Jacques Roumain est hanté par la vision idyllique d’un monde parfait comme nous l’apprend Bienaimé : « A l’époque, on vivait tous en bonne harmonie, unis comme les doigts de la main et la coumbite réunissait le voisinage pour la récolte et le défrisage » C’était vers cet objectif ultime que tendait tout l’effort de Manuel en prêchant la concorde pour créer un monde débarrassé des conflits où tout est harmonie, vrai paradis sur terre.

    Le dernier palier de la quête alchimique demeure la recherche de la pierre philosophale a comme correspondance dans le roman à la quête de l’eau figure la recherche de la pierre philosophale, ce par quoi la perfection humaine est possible

Par Elsie HAAS
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Dimanche 30 août 2009 7 30 08 2009 10:40


Stylistique du texte du roman de Jacques Roumain : « Gouverneurs de la rosée »        Tout voyage suppose de savoir d’où l’on part pour savoir où l’on va ; il en va de même pour une étude  de texte qui requiert un strict point de départ qui tend vers un point d’arrivée. En aucun cas, on ne part de nulle part pour voguer vers un point de chute de nulle part. Cette précision sur les itinéraires nous invite à partir de l’idée de la stylistique qui est une «  discipline issue de la rhétorique et de la linguistique. Elle vise à étudier le caractère de littérarité d'un texte, c'est-à-dire la fonction du texte qui va au-delà de la simple transmission d'informations. Par exemple, elle s'interrogera sur la pertinence et l'efficacité des figures de style employées (métaphores, métonymies, litotes, etc) »

Faire une étude stylistique d’un texte revient « à étudier les procédés littéraires, les modes de composition utilisés par tel auteur dans ses œuvres ou les traits expressifs propres à une langue ». D’un autre côté, cette étude se donne pour objectif plus large de : « de mettre en évidence les moyens mis en œuvre par un auteur, dans un cadre générique déterminé, pour faire partager une vision spécifique du monde (c'est-à-dire ce qui est dit, raconté). L'analyse stylistique d'un texte repose généralement sur l'étude de l'elocutio, c'est-à-dire, par exemple, l'étude du vocabulaire, des figures de style, de la syntaxe, etc. tout en conciliant la forme et le fond (= le sens). Ce qui fonde l'étude stylistique d'un texte est la conviction que chaque texte littéraire véhicule une vision subjective, c'est-à-dire une vision non neutre. » (Dictionnaire Wikipédia, Internet)

Caractéristiques  du texte de Jacques Roumain      Principalement la marque stylistique du roman se résume dans un  texte dépouillé, sobre, élégant, clair,  sorte d’alliage de l’oral et de l’écrit obtenant parfois une écriture oralisée tant dans la partie discours que dans la partie récit.     Il en résulte que, dans l’ensemble, le roman aligne des plages de grande finesse d’écriture comme marque de virtuosité alternant avec des plages d’écriture beaucoup plus prosaïque. Il y a justement un mouvement perpétuel de balancement entre tentation populaire tempérée par des embardées élitistes touchant à la grande littérature. Ces va et vient naissent de l’idée de l’écrivain génial  contraint bien que capable d’atteindre les sommets mais préférant voler bas pour rester au niveau de compréhension du peuple. Pour faire simple, il  faut beaucoup de hauteur et bien concevoir. Comme a dit Boileau : Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, les mots pour le dire arrivent surement » En dernier ressort, il s’agit d’écriture très concrète qui refuse pratiquement le délire de l’abstraction, parce qu’elle est celle des gens simples complètement prisonniers de leur corps, qui imite ainsi ce qu’elle est censée décrire ; et la concrétion   se tourne vers l’humain. Aussi la manière de dire mime t-elle ce qui est dit. Il importe maintenant de décortiquer cet art d’écrire, c’est-à-dire de le déconstruire dans ses différentes parties, savoir son esthétique, sa rhétorique en la pertinence des figures de style, le rapport entre forme et fond, les modes dénonciation et la littéralité. Pour commencer,  nous intéresserons particulièrement au caractère littéraire du texte qui informe sur sa littéralité en étudiant un morceau tiré à la fin du chapitre IX.

Exemple de travail stylistique au travers de la lecture d’un extrait puisé à la fin du chapitre IX          Après avoir révélé l’emplacement de la source, s’est ensuivi une scène d’amour charnel entre Manuel et Annaïse sur le lieu même comme pour sceller un pacte. L’acte est empreint de la promptitude et brutalité de l’inexpérience de l’homme qui devrait être à son premier coup moment stylistique  120 121

Dans la scène d’amour charnel entre Manuel et Annaïse tout est suggéré, rien n’est dit littéralement, mais littérairement ; c’est le propre de la littérature de faire fi de l’expression courante du langage ordinaire, celui de la communication ordinaire. Tout est en images, en figures de style,  indices concrets ou abstraits d’actes réels à valeur référentielle.


L’acte sexuel caractérisé        Le commencement des choses est marqué indéniablement par ce préalable introductif : <Elle ferma les yeux et il la renversa< Le partenaire met la partenaire en situation de réception, qui est certainement une posture passive d’abandon, d’offre de soi, que confirme la phrase suivante : <Elle était étendue sur la terre<. L’homme poursuivant son offensive, l’a contrainte à faire beaucoup plus de concession : <il desserra ses genoux et elle s’ouvrit à lui » Et l’acte viril est consommé promptement, sans aucune forme de procès :<il entra en elle, une présence déchirante »

On comprend que la fille était à sa première expérience d’amour charnel, car tous les expressions montrent qu’il y eu souffrance : <gémissement blessé<, vague fiévreuse<, <angoisse indicible<, <délice terrible<

Même remarque pour l’homme, car on doit mettre sur l’inexpérience de Manuel la brutalité non voulue de l’acte, parce qu’il a positivement violenté involontairement sa chère partenaire.
Il ne s’est pas agi de viol ni non plus d’acte passivement subi, car il y a acceptation et participation de la partenaire<elle s’ouvrit à lui<, et <Son corps allait à la rencontre du sien<, <elle ne se défendit pas<

Il y a eu consentement mutuel du Destinateur et de la Destinataire dont tous les actes sont des concessions et participation réciproque, car il y a eu Il y a eu empoignade, corps-à-corps : <étreinte de l’homme<, et <Son corps allait à la rencontre di sien<. Sur le second exemple, on voit à  l’œuvre une forme de communion ou action mutuelle dans un acte partagé.

S’il y a eu rapports sexuels entre le fils de Bienaimé et la fille de Rosanna, on l’apprend à l’aide d’indices non équivoques. D’abord, chronologiquement,  par  des indices d’actions de l’homme : <il la renversa<, puis   < il desserra ses genoux <, ensuite < sa main si lourde lui arrachait une douceur intolérable<, enfin :<il entra en elle, une présence déchirante<

Pour ce qui est de la jeune fille, on a braqué la caméra sur son corps. Par exemple, à deux reprises, il est question de <corps<, puis de <chair< Par ailleurs, on sait qu’elle s’était déshabillée, car il est question de  < corps nu<. Puis ont été mis à contribution les parties suivantes du corps de la femme : <yeux<,  <genoux<, <bouche<  A son actif, il faudra mettre les actes de participation actives suivantes : deux, positives : <elle s’ouvrit à lui< et < son corps allait à la rencontre du sien<, et l’autre, négative : <elle ne se défendit pas<


Vocabulaire       Au plan lexical, on recense le champ lexical du plaisir par les signifiants<délice<, et <douceur<, et le champ lexical de la nature douloureuse de l’acte sexuel par les signifiants <terrible<, <blessé<, enfin le champ lexical du feu par le verbe <  brûlait< et l’adjectif < fiévreux<

Au niveau sémantique, on rencontre le champ sémantique de la dévastation par le terme <anéantie< utilisé par le protagoniste, et les occurrences du terme de mort, sous forme de syntagmes verbaux comme < je vais mourir< et < <je meurs<

Figures de style     Pour éviter de dire vertement les faits, le narrateur a eu recours à des biais consistant en l’utilisation de figures telles que les métaphores. Par exemple pour caractériser l’acte sexuel, on a eu recours à la métaphore : <long sanglot< ; de même pour signifier la fin de l’acte d’amour charnel, on a préféré : <elle se sentit fondre dans la délivrance de ce long sanglot< Sur la même lancée,  comme équivalent de la partie génitale masculine, on a utilisé la métaphore <présence déchirante< Il en va de même de l’organe génital de la partenaire rendue par < en elle< signifiant < en son corps ou en sa personne<, ce faisant, on prend le tout pour la partie correspondant à la figure du synecdoque, une variété de la métonymie

D’un autre côté,  on recense l’emploi de la figure de l’oxymore pour décrire le caractère contradictoire ou double de l’acte sexuel masculin-féminin dans ses effets, c’est ainsi, on a des expressions comme<douceur intolérable< et < délice terrible<

Sémantisme de l’acte sexuel            Au niveau des effets de l’acte sui generis, est en cause la puissance de l’acte dans sa douceur douloureuse. A dire vrai, la scène est décrite comme une descente dans l’œil du cyclone, sorte de plongée en immersion dans un espace de non-dit. La sensation la plus plausible est celle de l’action d’une puissance aveugle et dévastatrice. Si bien qu’on est autorisé à qualifier l’acte d’amour de <désastre intime< qui a inspiré à Annaïse le sens de l’anéantissement, parce qu’elle < se sentit fondre dans la délivrance de ce long sanglot qui lui laissa anéantie…. < On retrouve la même idée dans les réactions de la partenaire qui a dit : <je vais mourir<, sentiment à mettre en parallèle à < non, ne me laisse pas ou je meurs< et <lamentation haletante< De tout ce  qui précède, il apparaît que l’acte d’amour homme-femme revêt un caractère oxymoron dans les sensations qu’il suscite. Il s’est agi à la fois de <douceur intolérable< et <délice terrible< A sa violence avérée, il faut ajouter  l’aspect mystérieux d’un acte dans sa portée métaphysique qui inspire <angoisse< En définitive, ce qui est rapporté se propose comme une anthropologie des effets ressentis dans un acte intime

Au niveau stylistique, le texte se prévaut de la manière savante et stylistique de décrire l’acte le plus commun et le plus banal par la force de l’écriture littéraire, et en faire un objet d’art qui oblitère les aspérités, les crudités et les boursoufflures. Pour éviter tout ce qui peut heurter le  lecteur non averti tels que la pornographie et l’érotisme à bon marché. On en arrive à la stylisation d’une scène qui vient de la vie courante dont il ne transparaît strictement que les traces indicielles.

Par Elsie HAAS
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Dimanche 1 novembre 2009 7 01 11 2009 10:20

3-Stylistique du roman (suite) : Mimétisme et homologie par double emploi des termes correspondant au sens propre et au sens figuré dans le roman de Jacques Roumain : « Gouverneurs de la rosée ».
Beaucoup des images formant le nœud des descriptions de paysage ou d’autres séquences événementielles tirent leur origine de faits de la vie quotidienne comme pour convier l’idée de continuité ou de similarité de l’homme et son habitat, phénomène se résolvant en un mimétisme selon lequel la nature refléterait la manière d’être des humains et vice versa. Ainsi se trouve mis en œuvre un double emploi des termes : un emploi pratique ou sens propre participant de la vie des protagonistes dans leur quotidienneté, et un second emploi ou sens figuré dit  littéraire du même élément lexical pour décrire des paysages. Cette utilisation des mêmes termes dans deux contextes différents est si massive qu’il importe de s’y arrêter afin de questionner son bienfondé. La première partie de la démarche doit d’abord consister à dénombrer quelques cas en commençant avec le terme <madras<
a) Premier emploi au sens propre, parlant de Délira, on a écrit : <, elle remue la tête doucement son madras a glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée<
Second emploi au sens figuré : « un madras de nuage soufrés ceignait le sommet des mornes élevés »
b) Le geste de Manuel semblable au geste du Soleil avec le verbe < embrasser<
Premier emploi au sens propre : « il tenait embrassée la chaude et profonde douceur de son corps […celui d’Annaise] »
Second emploi au sens figuré : « le soleil d’un rouge colérique embrassait la crête des mornes »
c) Double emploi du terme <ongle<   : Premier emploi au sens propre condensant la profession du fils de Délira déterminé à fouiller : « […] les veines de leurs ravins avec ses propres ongles, jusqu’à trouver l’eau, jusqu’à sentir sa langue humide sur la main »
Deuxième emploi : « Le soleil raclait le dos écorché du morne avec des ongles étincelants<
d) Double emploi du terme < dos< : Premier emploi au sens propre : « Il (Manuel) foulait les plantes flétries et il courbait un peu le dos comme s’il portait un fardeau »
Deuxième emploi : « Le soleil raclait le dos écorché du morne avec des ongles étincelants<
e) Double emploi du terme <ailes< : Premier emploi : « le battement d’ailes et le piaillement affairé des poules »
Second emploi  du terme au sens figuré : « Les feuilles de latanier comme des ailes cassées »
f) Double emploi du terme <jardin< : Premier emploi : « Il y aura un canal d’eau dans notre jardin et des roseaux et des lataniers sur ses bords », a dit Annaïse
Dans le second emploi, il y est sujet de <jardin d’étoiles dans le ciel<
g) Double emploi du terme < haillons< : Premier emploi avec un terme synonyme : <les bâillements du pantalon comme quartier de lune dans les déchirures d’un nuage<
Second emploi : <Au dessus des bayahondes flottent des haillons de fumée<
h) Double emploi du terme < dent< : Premier emploi du vocable au sens propre en parlant des habitants de Fonds-Rouge : <Ils affilent leur dent<
Second emploi : <Les dents désœuvrées des moulins<
i) Double emploi du terme <rire < : Premier emploi : « Le rire d’Annaïse roulait dans sa gorge renversée et ses dents mouillaient d’une blancheur éclatante »
Second usage<rire et chant des oiseaux<
j) Double emploi du terme <robe< : Première utilisation au sens propre : « Les hounsis tournoyant autour du poteau central mélangeaient l’écume de leurs robes à la vague brassée des habitants vêtus de bleu »
Second usage du vocable : « le même horizon barrait la vue à tout espoir et reprisant un robe mille fois usée<
k) Double usage du terme <épaules< : Premier emploi au sens propre : « Le soleil pesait à son épaule [Celui de Manuel] ainsi qu’un fardeau »
Second emploi du terme au sens figuré : « Parce qu’on est soudé en une seule ligne comme les épaules des montagnes »

Cet exercice atteste, dans un premier temps,  de la volonté affirmée d’économie lexicale du narrateur en faisant usage d’un minimum de termes pour un maximum d’effet, cependant, dans un deuxième temps,  en questionnant en profondeur le geste stylistique, on se rend compte que cette double postulation répond au dessein d’uniformisation, de fusion, d’assimilation de l’Homme avec la Nature par un processus d’identité déjà dénoncé antérieurement dans les concepts Homme-nature, Nature-homme. Ainsi, s’affirme la pertinence de la cosmogonie ou de la philosophie de l’œuvre dans ses différentes manifestations rhétoriques. Ici, peut-être repris, à bon escient,  le concept de < prolifération de mondes ou mondes proliférants< pour expliquer les processus de passage d’un état à un autre, ou d’un règne à un autre par le franchissement des frontières naturelles. On découvre que l’être est poreux au monde environnant, et qu’il se laisse traverser par la réalité pour se transformer en d’autres êtres. Comme dans l’œuvre de Kafka : « La Métamorphose » dans laquelle le protagoniste principal, Grégoire Samsa, s’est mué en une véritable vermine, l’idée de métamorphose est inscrite implicitement dans l’esprit du roman, alors qu’il est mentionné timidement au deuxième paragraphe du chapitre VII, quand Annaïse, en proie aux  terreurs de la nuit, a proclamé : « Certains maudits […] connaissent les maléfices qui changent un homme en bête, en plante ou en roche, en un moment de temps, oui » Cependant, ces points acquis, après moult démonstrations, on peut s’en gager sur d’autres pistes de lecture avec les mêmes matériaux lexicaux en s’intéressant maintenant aux <métaphores obsédantes< ou plus prosaïquement aux termes qui ont connu plus de deux usages contextuels. C’est le nouveau chantier de lecture que nous entendons explorer brièvement.

Des images obsédantes au mythe personnel   En référence à <Des Métaphores obsédante au Mythe personnel< de Charles Mauron, le pape de la psychocritique, nous essaierons de tirer parti des répétitions dans les images. Il se constate que certains termes et images connaissent plus de deux usages, et cela indifféremment en premier comme en second emploi, mettant ainsi à mal l’analyse qui vient d’être faite. Nous partons de l’hypothèse que l’occurrence de certains termes ne peut-être gratuite, et qu’elle obéit à un dessein qu’il faut  découvrir, sans pour autant verser dans l’acharnement ou délire interprétatif dénoncé par Antoine Compagnon.
Il nous revient alors de nous demander pourquoi certains vocables sont revenus de manière récurrente au-delà du barème de double contexte qui semblait-être la norme ? Pour y répondre, nous nous contenterons de puiser prioritairement dans le fonds déjà constitué de termes dont la liste a été préalablement établie, afin de tirer des conclusions.

a) Nous ouvrons le bal avec le terme <ailes< pour lequel plus de deux usages ont été recensés. On a noté d’abord : <Les feuilles de latanier comme des ailes cassées<, à mettre en correspondance avec <le battement d’ailes et le piaillement affairé des poules<, à mettre en regard avec <vent qui traîne l’aile comme les hirondelles »; à comparer à <un claquement d’ailes< (les ramiers)
Dans cette séquence, on dénombre deux emplois au sens propre contre deux au sens figuré.  Compte tenu de ce que le livre nous a déjà révélé de ses présupposés esthétiques, on peut y lire facilement le désir d’uniformisation en attribuant au végétal et un inanimé les mêmes capacités à s’arracher à la pesanteur, sans chercher à aller plus loin.
b) Nous considérerons le terme <madras< avec trois emplois au sens propre : le terme est utilisé à deux reprises pour Annaïse : « Sous l’ombrage de son chapeau un madras de soie bleue serrait son front » et  <son madras a glissé<, puis pour Délira : < elle remue la tête doucement, son madras  glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée< Puis vient un usage du terme au sens figuré : <un madras de nuages ceignait le sommet des mornes<
Rappelons que <madras se présente comme < une sorte de fichu servant à couvrir la tête< En usant le même terme, on saisit à la fois l’accessoire féminin et la tête de la femme comparés à < sommet des mornes élevés<, si bien qu’il en résulte à la fois le geste de se couvrir des deux femmes au même titre que le <morne< assimilé à une femme. Ainsi, on conclut déductivement que l’entité spatiale <morne< est une <femme< ou du moins est donnée pour telle.
c) Dans la foulée, nous nous arrêterons à un autre accessoire féminin, savoir le tissu pour sa nature <soie< Il y a répétition du terme <soie< : On a d’abord un terme synonyme : <une pulpe rouge comme un velours de muqueuse<, puis : <cil de soie comme des roseaux< , à comparer à < madras de soie serrait son front< (Annaïse), enfin : <peau noire comme la soie< (celle de la fiancée de Manuel)
 On constate provisoirement  que le tissu féminin foisonne avant d’y revenir
d) Il est question d’un geste affectif disséminant de l’humain à la nature avec le verbe <embrasser< pour dénoncer un fort sensualisme  et une grande affectivité. On note pour commencer  le triple geste de Manuel semblable au geste du Soleil avec le verbe < embrasser< : Premier emploi au sens propre, à deux reprises : « il tenait embrassée la chaude et profonde douceur de son corps […celui d’Annaise] » et pour la même personne : « Il passa son bras autour de ses épaules et elle frémit » Même attention vis-à-vis de sa mère: « Son bras embrassait ses épaules » Le geste de l’homme a été imité par le Soleil en un second emploi au sens figuré : « le soleil d’un rouge colérique embrassait la crête des mornes »
Ce qui saute aux yeux, c’est que qu’il s’agisse des tissus et des gestes affectifs, ils participent de l’isotopie du féminin, c’est-à-dire que Manuel et le  <morne< se sont féminisés en accomplissant un acte substantiellement féminin Or, la nature est femme comme la <terre < est femme comme il se lit textuellement : <Mais la terre est une bonne femme<. Processus de féminisation qui recoupe ce qui a été démontré au sujet de l’être féminin auquel on était parvenu en assemblant les divers champs lexicaux due l’humain. Cependant, de manière subsidiaire, et tout à fait périphérique, nous nous autorisons à nous interroger sur la matière < soie< pour les accessoires féminins qui connote élégance et dénote signe extérieur de richesse, nous alerte, intervenant dans un contexte social où c’est l’extrême pauvreté qui est mise en exergue. A cet sujet, il est souvent question de <haillons<, de <hardes< ou de vêtements masculins en piteux état. Alors, qu’est-ce que le narrateur entend faire entendre avec le terme < soie ?< On y reviendra peut-être….

A suivre…..


Par Elsie HAAS
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