Dimanche 31 décembre 2006
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Louis-Philippe Dalembert,
Les Dieux voyagent la nuit, éditions du Rocher, 2006
S’il est un thème de prédilection pour le romanesque haïtien, c’est bien celui de la nuit. Plus qu’un thème, c’est une
situation, transformée dans le texte littéraire en contexte, propice au flux d’une parole qui se libère de la convention imposée par la pleine lumière. Dans la nuit, la clarté décrit des zones
vives, celles de la compréhension de soi et du monde. La nuit haïtienne est vivante, elle « respire » nous le répète le narrateur de Compère général soleil, dans un préambule fameux qui fait lien
entre la plupart des thèmes de cette littérature – il faut régulièrement relire ce roman si troublant.
Et c’est bien ce trouble que met en mots Louis-Philippe Dalembert dans Les Dieux voyagent la nuit, paru récemment. Le
vagabond des lettres haïtienne fait descendre Haïti depuis la nuit new-yorkaise, nuit terne, et de si peu d’aspérité. Et c’est depuis cette nuit, que le dépli des souvenirs se déclenche. Un homme
songe. Il a commis un impair lors d’une cérémonie vaudoue à laquelle il a demandé d’assister, sans se rendre compte qu’il devenait voyeur de sa propre culture. Mais est-ce bien vraiment sa
culture ? A côté de lui, une femme dort, il aurait aimé qu’il en fût autrement, mais son attitude l’a blessée, elle surtout, qui est l’intercesseur avec ce qu’il a manqué de ce qu’il transformait
en pur spectacle, de par sa seule présence. Mais comment dire cette culture, sans la réduire à un objet de connaissance, lui faisant perdre ce qui en elle est la vie même. Alors, il pense, il
dérive, cette dérive l’amarrant cependant au temps d’enfance. Cette culture, qu’il a tenté d’approcher, le vaudou, il a tourné autour, durant son enfance, il en a deviné certaines ornières, il ne
peut désormais que la connaître, même si ses chants sont devenus aussi les siens. A côté de lui, la femme continue de dormir, non offerte, habillée, et pourtant si présente. On songe à ce que
l’auteur dit à Paola Ghinelli de sa relation à son morceau d’île, parole reprise dans Archipels littéraires (Mémoire d’encrier, Montréal, 2005) : « Nous formons
un couple qui continue de se fréquenter dans la joie en dépit de l’incapacité à vivre sous le même toit ». Il aura fallu laisser passer le temps de l’échappée belle, et s’éloigner
des miasmes du Salbonda. Et d’une certaine façon, il n’est pas inutile d’y insister, le narrateur demeure proche d’Hilarion, la misère en moins, bien entendu : « Pour Hilarion, la nuit était une amie, une vieille amie de toujours, dont la fraîcheur et la fraternité l’avaient consolé des jours tristes et sans joie qui avaient peuplé
jusqu’alors sa vie. Il adorait la nuit. L’incomparable ivresse de rêver dans une belle nuit noire et profonde. » Émile Ollivier, lui aussi, était « Haïtien la nuit ».
Mais il y a chez Louis-Philippe Dalembert ce constant souci qui est comme un trouble transmis au lecteur : on est toujours à la fois ici et
là-bas, maintenant et autrefois, moi et un autre. C’est un temps dédoublé qui prévaut : celui de la pleine conscience qui se rejoue la montée de celle-ci : le lecteur est en présence d’un récit,
produit dans le vagabondage intérieur d’un être qui se revoit face aux choses dont il croit qu’elles lui échappent, parce qu’elles lui échappaient autrefois. Mais dès lors qu’il les évoque, il
s’en tient alors au plus près. La composition même du roman témoigne de ce paradoxe lié à l’intime. Deux mouvements de sept temps de souvenirs, encadrés par une Ouverture et un Passage, se donne
à lire comme une cérémonie transfigurée dans la littérature. Il y a d’abord le temps d’enfance qui est celui de l’acceptation, puis la mise en mouvement de la transgression, comme un passage off
limits géographiques, comme la montée dans la danse. Cette dynamique de la composition est tout entière opposée à la description de la cérémonie initiale, perçue presque comme une banalité, dans
l’ouverture. Et c’est tout le déploiement de ce bouquet de fleurs du flamboyant culturel, qui frémit dans le souvenir, qui métamorphose le texte à prétention ethnologique en découverte de
soi et par là même des autres, dans un même mouvement.
C’est que le monde de l’enfance est particulièrement lié à l’étonnement littéraire, car c’est dans l’enfance justement que les grands
abstracteurs – la religion, Dieu, Satan, la famille, la disparition, l’amitié, l’absence- prennent corps avec le plus d’intensité et d’amplitude, recouvrant le monde d’une demi sphère bornant
l’horizon. La vie, ensuite, s’attache à complexifier, nuancer, recadrer, techniciser. A déposséder, certainement. Pour le personnage, cette dépossession se donne à lire à l’empreinte que laisse
cette Haïti désirée, et se refusant, tournée vers le désir de la présence de l’autre et rejetée par ceux qui ont largué les amarres. Dans les romans les plus récents, ceux de Marie-Célie Agnan, Kettly Mars, Roland Paret, Gary Victor (il faut lire, de toute urgence, Les Cloches de la Brésilienne, paru chez Vents d’ailleurs), une même
déprise semble à l’œuvre. Dalembert situe son œuvre au centre de celle-ci, tenant fermement les maillons de la chaîne, évoquant l’haïtianité du contexte, révoquant le langage convenu de
cette évocation, inventant sa propre façon de dire le vrai. Le roman est alors un véritable biface : il rend perceptible cette obscure clarté, tant il est vrai, selon le mot de Vialatte «
qu'une nuit plus belle que toutes les autres, l'homme finit toujours tôt ou tard par être mangé par sa chimère ».
Yves Chemla
P.s.1. On consultera, pour le plaisir, le site d’un témoin d’une rencontre récente entre Louis-Philippe Dalembert et Yves Chemla :
http://imagierpms.blogspot.com/
P.s. 2. La revue Francofonia a publié un très beau
numéro consacré aux « lectures et écritures haïtiennes ». On y trouve des contributions importantes. Elle est en vente sur le site : http://www.olschki.it/riviste/francof.htm
AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR