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2007 Peuple sans mémoire, peuple sans âme

Vendredi 19 mai 2006

Un certain nombre d’indices comme le vrai/faux contrat signé par l’invraisemblable M. Latortue devant mettre la police nationale haïtienne sous le commandement de l’ONU,un récent communiqué de presse de la Minustah qui feint de découvrir ,soudain, l’état calamiteux des prisons et le dysfonctionnement de l’appareil judiciaire haïtien semblent vouloir préparer le terrain et les esprits à accepter une mise sous tutelle du pays (camouflée par un président sorti des urnes). L’arrivée de M. Lawrence Rossin comme numéro 2 du commandement de l’ONU semble aller dans le même sens. M. Chossudovsky qui a été l’un des premiers intellectuels, et pendant longtemps le seul, à étudier le coup d’Etat de février 2004, avait dans un texte prémonitoire, daté de mars 2004, fait un parallèle entre la situation du Kosovo et celle d’Haïti dans un texte intitulé : La déstabilisation de Haïti, un coup d’Etat orchestré et financé par les Etats-Unis ( http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=879) dont voici quelques extraits significatifs :

On ressort le modèle du Kosovo*

(…)A l’époque de la guerre du Kosovo, l’actuel ambassadeur à Haïti, James Foley, s’occupait des communiqués du département d’Etat, travaillant en étroite collaboration avec son homologue de l’Otan à Bruxelles, Jamie Shea. A peine deux mois avant le déclenchement de la guerre de l’Otan, le 24 mars 1999, James Foley avait exigé que l’on « transformât » l’UCK en organisation politique respectable : « Nous voulons développer de bonnes relations avec eux [l’UCK] puisqu’ils se muent en organisation à orientation politique (...) Nous croyons que nous avons un tas de conseils et d’aide à leur fournir s’ils deviennent précisément le genre d’acteurs politiques que nous aimerions les voir devenir. (...) Si nous pouvons les aider et s’ils veulent que nous les aidions dans cet effort de transformation, je pense que personne ne pourra y trouver à redire (...) » (cité dans le New York Times, 2 février 1999).(…) En ce qui concerne le trafic de drogue, le Kosovo occupe une position similaire à celle de Haïti : c’est un lien crucial dans le transit des drogues depuis le Croissant d’Or, via l’Iran et la Turquie, vers l’Europe occidentale. Tout en étant soutenue par la CIA et l’Otan, l’UCK avait des liens avec la mafia albanaise et les syndicats du crime impliqués dans le trafic des narcotiques. Est-ce le modèle d’Etat pour Haïti, tel que l’avait formulé l’actuel ambassadeur américain à Haïti, James Foley ? (…)

Le commerce du transbordement des drogues

Alors que l’économie réelle a été poussée à la banqueroute sous le choc des réformes du FMI, le commerce du transbordement des narcotiques continue à être florissant. Selon la DEA (Drug Enforcement Administration) américaine, Haïti reste « le premier pays de transbordement de la drogue pour toute la région des Caraïbes, il achemine d’importants chargements de cocaïne depuis la Colombie jusqu’aux Etats-Unis. » (Voir Chambre américaine des Représentants, Justice criminelle, Sous-commission sur la politique en matière de drogues et sur les ressources humaines, Transcriptions FDHC, 12 avril 2000)… (Pour la situation actuelle, 2 ans après le coup d’Etat, il est possible de consulter le récent rapport de l’Organe international de contrôle des stupéfiants pour 2005 sur http://www.incb.org/incb/index.html

La drogue des USA

Une grande partie de ces transbordements va directement à Miami, qui constitue également un centre de recyclage de l’argent sale en investissements « de bonne foi », par exemple en propriétés immobilières et autres activités du même genre.(…) Le « Rapport Kerry », publié en 1989 et concentrant son attention sur le financement des contras nicaraguayens, comprenait aussi toute une section concernant Haïti : « Kerry a développé des informations détaillées sur le trafic de drogue dirigé par les dirigeants militaires de Haïti , trafic qui a débouché, en 1988 à Miami, sur la condamnation du lieutenant-colonel Jean Paul. La sentence embarrassa beaucoup les militaires haïtiens, et tout particulièrement parce que Paul, dans un geste de provocation, refusa de se rendre aux autorités américaines. En novembre 1989, le colonel Paul fut découvert mort après avoir consommé un cadeau d’amitié traditionnel haïtien - un bol de potage au potiron (...) Paul D eRienzo, Le cauchemar de Haïti : Le coup d’Etat de la cocaïne et la CIA Connection, printemps 1994, http://globalresearch.ca/articles/RIE402A.html ) ...)

*Traduction de l’anglais : Jean-Marie Flemal. Source : Centre de recherche sur la mondialisation, 29-02-04.

M. Lawrence dit « Larry » Rossin aurait-il été nommé à la bonne place au bon moment ? Voici ce qu’il déclarait entre autres en octobre 2004, (dans un article signé de Barry Wood pour VOANews.com) :“ Nous avons réellement à faire face à des défis importants qu’il ne faudrait pas minimiser, dont des dossiers compliqués comme celui de la privatisation. » Le numéro deux de la Mission de l’ONU au Kosovo ajoutait : « …Le gouvernement élu du Kosovo ne contrôle ni la police, ni le judiciaire et le ministre des Finances partage son autorité avec l’administration de l’ONU… » Si on remplace Kosovo par Haïti , la présence de M. Rossin en Haïti, après l’élection à la présidence de M. Préval ne semble pas du tout relever du hasard des nominations.

Par Elsie HAAS
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Vendredi 22 décembre 2006

                      
Année 2004, bicentenaire de l'indépendance d'Haïti et arrivée des troupes de l'ONU en Haïti




La malédiction blanche
par
Eduardo Galeano

Le premier jour de cette année a marqué le deux centième anniversaire de la liberté dans le monde. Personne ou presque ne s’en est rendu compte. Peu de jours plus tard, le pays où eut lieu cet événement, Haïti, se trouva à occuper quelque espace dans les médias de communication. Mais ce ne fut pas pour célébrer l’anniversaire de la liberté individuelle. Ce fut plutôt parce que le sang avait coulé et que le président Aristide avait été renversé.

Haïti fut le premier pays où l’esclavage fut aboli. Cependant, les plus grandes encyclopédies et presque tous les textes d’éducation attribuent cet honneur historique à l’Angleterre. Il est vrai qu’un beau jour, l’empire qui avait été champion mondial du trafic négrier changea d’opinion; mais l’abolition britannique intervint en 1807, trois ans après la révolution haïtienne, et elle fut si peu convaincante que l’Angleterre dut interdire l’esclavage à nouveau en 1832.

La néantisation d’Haïti n’a rien de nouveau. On la dédaigne et la punit depuis deux siècles. Selon Thomas Jefferson, personnage illustre de la liberté tout en étant propriétaire d’esclaves, Haïti représentait un mauvais exemple; et il disait qu’il fallait « circonscrire la peste à cette île ». Il fut écouté par son pays. Les États-Unis attendirent soixante ans avant de reconnaître diplomatiquement la plus libre des nations. Entre-temps, au Brésil, le terme d’haïtianisme servait à désigner le désordre et la violence. Les propriétaires de la force de travail noire échappèrent à l’haïtianisme jusqu’en 1888. Cette année-là, le Brésil abolit l’esclavage. Il fut le dernier pays à le faire.

Haïti est de nouveau un pays invisible, jusqu’à la prochaine boucherie. Pendant qu’elle occupait les écrans de télé et la première page des journaux, au début de cette année, le message transmis par les médias était celui de la confusion et de la violence; il visait à confirmer que les haïtiens sont nés pour bien faire le mal et mal faire le bien : depuis sa révolution, Haïti n’a été capable d’offrir que des tragédies; elle fut autrefois une colonie prospère et heureuse, et aujourd’hui, c’est la nation la plus pauvre de l’hémisphère occidental. Les révolutions, conclurent certains spécialistes, mènent à l’abîme. Et certains ont dit, et d’autres ont suggéré, que la tendance haïtienne au fratricide provenait de l’héritage sauvage de l’Afrique. L’accomplissement des instructions reçues des ancêtres. La malédiction noire, qui pousse au crime et au chaos.

De la malédiction blanche, ils n’ont soufflé mot.

La révolution française avait éliminé l’esclavage, mais Napoléon l’avait ressuscité :

- Quel est le régime le plus prospère pour les colonies?
- Celui d’avant.
- Qu’on le rétablisse.

Et, pour rétablir l’esclavage en Haïti, il envoya plus de cinquante navires remplis de soldats.

Les nègres en armes vainquirent la France et conquirent l’indépendance nationale et la libération des esclaves. En 1804, ils héritèrent d’une terre rasée par les plantations dévastatrices de canne à sucre et un pays réduit en cendres par la guerre féroce. Et ils héritèrent de « la dette française ». La France leur fit payer cher l’humiliation infligée à Napoléon Bonaparte. À peine née, Haïti dut s’engager à une indemnisation gigantesque pour les dommages occasionnés au cours de sa lutte de libération. Cette expiation du péché de la liberté lui coûta 150 millions de francs or. Le nouveau pays naquit étranglé par cette corde qu’elle portait attachée au cou : une fortune qui aujourd’hui équivaudrait à 21 milliards 700 millions de dollars, ou à 44 budgets annuels de l’Haïti de nos jours. Elle passa plus d’un siècle à payer cette dette, que les taux usuraires multipliaient sans cesse. En 1938, elle effectua finalement le dernier paiement. Mais à cette date, Haïti appartenait déjà aux banques des États-Unis.

En échange de cette fortune, la France reconnut officiellement la nouvelle nation. Aucun autre pays ne le fit. Dès sa naissance, Haïti avait été condamnée à l’isolement.

Símon Bolívar ne l’a pas reconnue non plus, même s’il lui devait tout. Haïti lui avait donné des bateaux, des armes et des soldats en 1816 quand, vaincu, il y était arrivé et avait demandé aide et protection. Haïti lui a tout donné, sous la seule condition de libérer les esclaves, une idée qui ne lui était pas encore venue à l’esprit. Par la suite, ce personnage illustre gagna sa guerre d’indépendance et exprima sa gratitude par l’envoi d’une épée de cérémonie. De reconnaissance diplomatique, il ne fut pas question.

En réalité, les colonies espagnoles, devenues indépendantes, avaient maintenu l’esclavage, même celles dont les lois l’interdisaient. Bolívar édicta la sienne en 1821, mais elle demeura lettre morte. Trente ans plus tard, en 1851, la Colombie abolit l’esclavage; et le Venezuela, en 1854.

En 1915, les marines débarquèrent en Haïti. Ils y demeurèrent dix-neuf ans. La première chose qu’ils firent fut d’occuper la douane et le bureau de perception des impôts. L’armée d’occupation retint le salaire du président haïtien jusqu’à ce qu’il se résigne à signer la liquidation de la Banque nationale, qui devint une succursale de la City Bank de New York. L’entrée dans les hôtels, restaurants et clubs exclusifs du pouvoir étranger fut interdite au président et aux autres Noirs. Les occupants n’osèrent pas rétablir l’esclavage, mais ils imposèrent le travail forcé pour les travaux publics. Et ils tuèrent beaucoup de gens. Il ne leur fut pas facile d’éteindre les flammes de la résistance. Le chef guérillero, Charlemagne Péralte, fut crucifié sur une porte et exhibé sur la place publique pour servir d’exemple.

La mission civilisatrice prit fin en 1934. Les occupants se retirèrent et laissèrent à leur place une Garde nationale, créée par eux, pour étouffer dans l’œuf toute tentative démocratique. Ils firent de même au Nicaragua et en République Dominicaine. Quelque temps plus tard, Duvalier fut l’équivalent haïtien de Somoza et Trujillo.

Et ainsi, de dictature en dictature, de promesse en trahison, s’accumulèrent les mésaventures et passèrent les années.

Aristide, le curé rebelle, parvint à la présidence en 1991. Cela dura à peine quelques mois. Le gouvernement des États-Unis prêta la main à son renversement. Il le recueillit, le soumit à un traitement adéquat et, une fois recyclé, le replaça à la présidence, porté par les marines. Et une fois de plus, ils aidèrent à le renverser, et il y eut des morts une fois de plus. Et une fois de plus, les marines débarquèrent. Ils reviennent toujours, comme la grippe.

Mais les experts internationaux sont beaucoup plus dévastateurs que les troupes d’invasion. Pays soumis aux ordres de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, Haïti avait suivi leurs instructions sans rechigner. Ils la récompensèrent en lui refusant le pain et le sel. Ses crédits furent gelés malgré qu’elle eût démantelé l’État et mis fin à tous les subsides et tarifs douaniers qui protégeaient la production nationale. Les paysans cultivateurs de riz, qui formaient un groupe majoritaire, se transformèrent en mendiants ou en boat people. Beaucoup se sont retrouvés au fond de la mer des Caraïbes, mais ces naufragés ne sont pas cubains et les journaux n’en parlent que rarement.

Aujourd’hui Haïti importe son riz des États-Unis, où les experts internationaux, qui sont des gens passablement distraits, ont oublié d’interdire les subsides et tarifs douaniers qui protègent la production nationale.

Á la frontière où s’arrête la République Dominicaine et où commence Haïti, il y a un grand écriteau qui annonce : El mal paso*.

De l’autre côté, on trouve l’enfer noir. Sang, mort, misère, puanteurs …

Dans cet enfer qui fait si peur, tous sont sculpteurs. Les haïtiens ont l’habitude de récupérer des boîtes de conserve et de vieux morceaux de fer; et avec une maestria qui leur vient de loin, les martèlent et les découpent : leurs mains créent des merveilles qui sont vendues dans les marchés populaires.

Haïti est un pays jeté aux ordures, pour la punir éternellement de sa dignité. Elle gît là, comme un tas de ferraille. Elle met tout son espoir dans les mains de ses fils.

(Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Bourjolly)


* Il s’agit sans doute du poste frontalier haïtien de Malpasse, pour « mauvaise passe d’eau » (n.d.t.)

Par Eduardo Galeano
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Vendredi 29 décembre 2006




                                                                                          
 "Nous ignorons quelle aurait été l’évolution de ce pays si seulement ce peuple avait été laissé en liberté de gérer ses affaires sans l’interventionnisme des forces impérialistes." (photo AP- citation Rosa Amelia Plumelle)

Nous nous apprêtons à commémorer dans quelques jours la proclamation de l’Indépendance d’Haïti dans la ville des Gonaïves, le 1er Janvier 1804. Les conditions  héroïques dans lesquelles cette indépendance a été conquise ont été rapportées dans maints ouvrages. Nul ne devrait ignorer les freins, barrages, pièges et murs que la « communauté internationale »- qui ne portait pas alors ce joli nom mais celui plus réaliste de puissances coloniales-  a posé sur la route de ce pays. Ce  qui se passe en Palestine aujourd’hui avec la suspension de l’aide européenne, le non-versement du produit des taxes de douane unilatéralement bloqué par le gouvernement israélien, la construction du mur, les obstacles divers et variés  à la libre circulation de la population palestinienne, nous donne une idée approximative de ce que deux siècles plus tôt, la République d’Haïti, honnie et unanimement vilipendée, a dû affronter.
La commémoration du bicentenaire d’Haïti en 2004 a été un total fiasco. Encore une fois les ennemis du peuple haïtien et tous ceux qui sont intéressés à maintenir les peuples du monde dans l’esclavage ont sous-couvert de démocratie mis le pays à genoux. Il semble que nous n’aurons jamais, malgré l’argent versé pour notre indépendance, fini de payer pour avoir voulu vivre libre ou mourir. « Eh bien, mourrez donc » nous répètent-ils depuis lors. Quoi ? Vous n’êtes pas encore mort ? Nous allons vous remettre une petite dose de cyanure, un peu de courant électrique, quelques ongles arrachés, quelques bergers allemands, quelques fourmis rouges, etc.  Nos gouvernants ont  des torts, comme ceux de n’importe quel pays. Mais il ne faut jamais oublier qu’ils ont été, même les plus vauriens d’entre eux, constamment empêchés de gérer convenablement leur pays.
Aujourd’hui, encore une fois, l’histoire se répète. Ceux qui avaient parié sur un président issu du rang de l’opposition à Aristide sont à l’œuvre pour empêcher le nouveau gouvernement de gouverner. En Europe, aux USA, partout à l’étranger, ils s’activent pour demander que les fonds alloués à Haïti soient gelés, pour demander qu’ils soient versés de préférence à leurs propres ONG. Ils commencent à donner de la voix via la presse internationale.  À l’intérieur, ils comptent sur la pagaille, souvent alimentée par eux-mêmes ou leurs amis de l’étranger pour démontrer une fois de plus que ces Nègres qui ont voulu leur indépendance ne valent rien. Ne parle-t-on pas encore aujourd’hui, avec mépris, aux Antilles françaises, au Brésil et dans l’ensemble des Amériques noires, « de l’indépendance à la haïtienne » ?
Ce genre de réflexion, qui revient fréquemment comme argument pour  enlever toute velléité d’indépendance physique morale et intellectuelle aux peuples anciennement colonisés ou encore soumis, prouve l’efficacité redoutable de la désinformation. Pour continuer la comparaison avec la Palestine, c’est comme  expliquer l’état présent du pays  par  l’incapacité des Palestiniens à se gouverner, la corruption de leurs dirigeants et la propre paresse des Palestiniens qui, chacun sait, n’ont jamais su planter un olivier.
Les dites élites haïtiennes -les classes moyennes souffrent également de ce syndrome, moins les prolétaires- par honte, peur, lâcheté, voracité ? - quelle que soit la raison, se jettent fougueusement dans les bras de leurs contempteurs, leurs font moult caresses, s’allient avec eux en échange d’un petit bout de paradis.  Ou comme le dit si bien Rosa Amélia, en parlant de la période de l'Occupation américaine, dans son  texte sur le Rapport Debray: "
Souvent, ces collabos étaient fort heureux de servir l’ennemi et plein de mépris envers leurs propres frères. Aveuglés dans leur servilité, ils ne se rendaient même pas compte que les envahisseurs dans leur mépris de tout ce qui n’est pas blanc, ne faisaient pas la différence trop subtile entre un Nègre pur sang et un sang mêlé dit mulâtre, ou entre un Noir très cultivé et un autre complètement analphabète."

 Bref, tout ça pour dire que des indices troublants  et concordants nous annoncent que nous risquons de rentrer cette année 2007 dans une zone de fortes perturbations. Pinga!

Mantenant, il est grand  temps de laisser la place à Rosa Amélia Plurielle, une grande dame de Colombie. En 2004, elle avait fait une analyse du rapport Debray, rapport qui nous le savons à  légitimée les actions que nous savons pour nous infliger un cadeau grotesque et tragique en cette année 2004 : le sieur Latortue et la Minustah.




Haïti : à propos du Rapport Debray
        par Rosa A Plumelle-Uribe


Quelques remarques sur la responsabilité des victimes.

Chacun se rappellera que lors du bicentenaire de la mort de Toussaint Louverture [1] en avril 2003, le Président haïtien, Jean Bertrand Aristide, demanda au gouvernement français la restitution de la rançon extorquée au peuple haïtien par l’Etat français à partir de 1825. Cette rançon de 150 millions de francs, était destinée à dédommager les anciens bourreaux français privés de leur bétail humain à Saint-Domingue à cause de la révolution nègre. En effet, cette révolution avait mis fin à la barbarie esclavagiste, à la domination coloniale et avait créé la première République libre d’hommes libres dans tout le continent américain.

Suite aux exigences du Président haïtien, le gouvernement français, par une initiative du Président Chirac, décida la création d’un Comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes. Au cours du mois de janvier 2004, ce Comité a donc présenté un rapport au ministre des affaires étrangères.

Celles et ceux qui possèdent ce document, pourront vérifier qu’à la page 4, il est précisé que « Ce rapport concerne le devenir des relations franco-haïtiennes dans leur ensemble. » Et plus loin « La conjoncture politique de ce pays a fait ou fera l’objet d’autres types d’intervention de la part des membres du Comité ». Il en découle que ce rapport donne le cadre officiel à l’intérieur duquel se développeront désormais les relations entre l’ancienne métropole et ses anciennes victimes. Il en découle aussi que les membres du Comité comptent bien accomplir d’autres types d’intervention en Haïti.

Ce rapport est donc très important parce qu’il traduit la perception que les membres du Comité ont du peuple haïtien et fixe, côté français, les critères qui commanderont les relations franco-haïtiennes. Dès lors, il mérite une analyse très serrée pour que les Haïtiens, en tant qu’acteurs concernés par leur propre destin, puissent identifier les avantages et ou les inconvénients des propositions et recommandations contenues dans ce rapport.

Bien qu’aujourd’hui il ne soit pas question d’une étude vraiment approfondie de ce document, nous allons néanmoins souligner quelques unes de ses affirmations et propositions juste pour mettre en évidence la nécessité de mener une réflexion à ce sujet.

A la page 6 de ce rapport, nous pouvons lire que Haïti « n’est pas seulement pour nous Français un demi-frère qu’on a laissé au bord de la route parce que trop loin, trop coûteux, trop agité. C’est aussi un témoin. D’abord, de ce que peut devenir à terme n’importe quel pays précurseur et prospère, quand ses élites s’en sont exonérés et que l’Etat vient à disparaître. »

Dire que Haïti est un demi-frère que la France a laissé au bord de la route parce qu’il est trop loin et trop coûteux, semble pour le moins, trop loin de la vérité. D’abord parce que ce n’est pas la France qui aurait décidé de quitter Haïti à cause de sa distance en kilomètres. La Martinique, Guadeloupe ou Guyane sont tout aussi loin. Ensuite, Haïti n’a jamais rien coûté à la France. C’est la France qui coûtait cher trop cher à Haïti. Jusqu’à 1789, les mouvements d’affaires à Saint-Domingue, importations et exportations s’élevaient à 716.715. 962 livres sur lesquelles le trésor de la métropole percevait 21.597.180 livres de droit directs ou indirects.

Quant à dire que Haïti est un témoin de ce que peut devenir à terme n’importe quel pays prospère, quand ses élites ne sont pas à la hauteur, il y a là un raccourci qui fait abstraction de quelques réalités trop graves pour les passer à la trappe : n’importe quel pays n’a pas été confronté au désastre que la naissante République haïtienne a dû surmonter dès le départ.

Dans les temps contemporains, nous ne connaissons pas beaucoup de cas où la naissance de la République a coûté l’extermination de 60% environ de sa population. Ce prix dont le poids se passe de commentaire, fut pourtant payé par le peuple haïtien confronté à la férocité et la barbarie de ceux qui le niaient son humanité. Dans son livre sur la vie de Toussaint Louverture, Victor Schoelcher rappelle que "des neuf cent mille noirs que comptait la colonie à la veille de la révolte, il n’en reste que quatre cent mille au moment de la libération." Ce prix en vies humaines, véritable hécatombe, fut le résultat d’une guerre d’extermination voulue par Napoléon Bonaparte, déclenchée par Leclerc et continuée par Rochambeau.

Les survivants de cette hécatombe n’eurent pas beaucoup de facilité pour faire leur deuil ou fêter leur victoire sur la barbarie esclavagiste. Dire que l’économie du pays se trouvait ruinée, est un euphémisme. Le pays transformé en champ de bataille pendant la guerre, était devenu un champ de ruine et de cendres lorsqu’en 1804 les survivants proclamèrent la naissance de la première république libre d’hommes libres en lutte contre l’esclavage et la domination coloniale dans l’univers concentrationnaire d’Amérique.

On se rappellera qu’après 1945, les anciennes puissances négrières qui avaient souffert des dégâts provoqués par la guerre, bénéficièrent d’un plan Marshall qui devait les aider à redresser une économie mise à mal par les inconvénients de la guerre. Eh bien, Haïti non seulement n’eut jamais le bonheur de recevoir une telle aide, mais de plus, la jeune République fut victime d’un embargo décrété par l’Etat français et bannie du concert des nations. Tous les gouvernements de tous les Etats, y compris ceux qui étaient en guerre contre la France, se sont alignés sur cet embargo vis-à-vis d’Haïti pour éliminer jusqu’à la plus petite possibilité de viabilité de son économie.

A la lumière de ces faits, absolument vérifiables, chacun peut mesurer la légèreté d’une affirmation suivant laquelle, Haïti serait un demi-frère laissé par la France parce que trop loin et trop cher.

D’après les auteurs du Rapport, Haïti serait le témoin de ce que peut devenir n’importe quel pays du fait de l’incompétence et de la corruption de ses élites. Bien sûr, il ne s’agit pas d’ignorer que les féodalités haïtiennes, sur lesquelles se sont toujours appuyés les intérêts étrangers, portent une lourde responsabilité dans les crimes commis encore contre le peuple haïtien.

A la dernière ligne de la page 9 et au début de la page 10, les auteurs de ce rapport ont écrit ceci à l’adresse des Haïtiens : « Il est juste de demander à cette collectivité-mémoire des Antilles, aux migrations forcées, de se tourner vers un futur enfin praticable au lieu de caresser ses stigmates et de ressasser ses griefs. Puissent nos amis haïtiens assumer leur part de responsabilités dans l’invraisemblable dégringolade qui a fait passer en deux siècles la « Perle des Antilles », la colonie la plus riche du monde, qui assurait le tiers du commerce extérieur de la France, à un niveau de malédiction sahélien, avec des indices concordants. »
Demander aux Haïtiens de se tourner vers le futur et les accuser de caresser ses stigmates et de ressasser ses griefs, est un insulte dont la mauvaise foi frôle l’indécence. Aucun esprit sain ne saurait prétendre que le peuple haïtien aurait fait le choix de s’installer à tout jamais dans le passé. En revanche, tout a été fait pour que le champ de ruines et de misère auquel était réduit Saint-Domingue à la fin d’une guerre d’extermination, se pérennise et devienne le seul symbole permettant d’identifier le pays de ceux qui, dès 1791 avaient osé mettre à mal et finalement ébranler le système esclavagiste et colonial de la France révolutionnaire.

Ceux qui ont rédigé ce rapport savent pertinemment, que la rançon extorquée au peuple haïtien par l’Etat français à partir de 1825, a lourdement pesé dans le devenir haïtien. Que pendant plus d’un siècle ce peuple s’est trouvé écrasé par le poids de cette rançon étouffante qui vampirisait ses énergies et celles de leurs enfants.

De plus, les auteurs de ce rapport ont ignoré les ravages provoqués par l’invasion, conquête et occupation d’Haïti par les troupes nord-américaines pendant près de 20 ans à partir de 1915. Dans son livre « L’an 501. La conquête continue », Noam Chomsky rappela que cette invasion fut encore plus sauvage et destructrice que l’invasion de la République dominicaine, à la même époque. Les troupes nord-américaines assassinèrent et détruisirent, rétablirent pratiquement l’esclavage et liquidèrent le système constitutionnel.

Le gouvernement nord-américain, agissant comme un Etat voyou, s’empara des douanes haïtiennes, contrôlant ainsi l’unique source de revenus du pays. Il enleva le fond de retraite de la BNRH et le transporta à New York. Le drapeau haïtien fut remplacé par celui des Etats-Unis et très rapidement les envahisseurs exproprièrent les paysans au fur et à mesure que les sociétés nord-américaines s’emparaient du butin. Ils légalisèrent l’occupation par une déclaration unilatérale et imposèrent une nouvelle Constitution au peuple haïtien après que l’Assemblée nationale eut été dissoute par les Marines pour avoir refusé de la ratifier. La nouvelle Constitution imposée aux Haïtiens et conçue à Washington par les Etats-Unis, annulait les lois que Dessalines avait donné à la République en 1804 pour empêcher les occidentaux de devenir propriétaires de terres en Haïti. Cet asservissement du pays permit aux sociétés des Etats-Unis de prendre ce qu’elles voulaient.

La mise en place d’une agriculture de plantations dominées par les étrangers et notamment par les Nord-américains, nécessita la destruction du système de tenure de la terre en minifundia, avec ses innombrables paysans libres propriétaires qui furent forcés de devenir journaliers. Dans ce cas, comme dans tous les cas d’occupation d’un pays, les forces d’occupation s’appuyaient sur une minorité de collaborateurs issus de l’élite locale. Souvent, ces collabos étaient fort heureux de servir l’ennemi et plein de mépris envers leurs propres frères. Aveuglés dans leur servilité, ils ne se rendaient même pas compte que les envahisseurs dans leur mépris de tout ce qui n’est pas blanc, ne faisaient pas la différence trop subtile entre un Nègre pur sang et un sang mêlé dit mulâtre, ou entre un Noir très cultivé et un autre complètement analphabète.

Il va sans dire qu’après 20 ans sous occupation des Etats-Unis, la richesse agricole d’Haïti était détruite, la population saignée à blanc et le redressement économique du pays sévèrement compromis, pour utiliser un euphémisme. Nous ignorons quelle aurait été l’évolution de ce pays si seulement ce peuple avait été laissé en liberté de gérer ses affaires sans l’interventionnisme des forces impérialistes. Or, cela n’a jamais été possible au peuple haïtien. Ainsi, en 1941, les autorités des Etats-Unis décident la création de la Société américano-haïtienne pour le développement agricole (SAHDA), conçu comme projet d’aide sous le gouvernement des agronomes nord-américains qui rejetèrent avec le mépris habituel, les avis et les protestations des experts haïtiens. Avec des millions de dollars de crédits gouvernementaux nord-américains, la SAHDA entreprit de cultiver du sisal et du caoutchouc, alors nécessaire pour les besoins de la guerre. Dans le cadre de ce projet, on acquit 5 pour cent des meilleures terres haïtiennes dont on expulsa 40.000 paysans avec leurs familles, lesquels, avec un peu de chance, étaient réengagés comme journaliers. Après quatre années de production, on réussit à récolter le volume dérisoire de cinq tonnes de caoutchouc. Le projet fut alors abandonné, en partie parce que le marché n’existait plus. Quelques paysans retournèrent sur leurs anciennes terres, mais ils ne parvinrent pas à reprendre la culture, parce que le sol avait été abîmé par le projet de la SAHDA. Beaucoup ne purent même pas retrouver leurs propres champs, les travaux de terrassement ayant fait disparaître arbres, collines et buissons.

Et pour que l’indigence de ce peuple ne connaisse aucun répit, il ne manquait plus que la cerise sur le gâteau : en 1978, les experts nord-américains s’inquiétèrent de ce que la fièvre porcine qui sévissait en République dominicaine pouvait mettre en danger l’industrie porcine nord-américaine. Alors, les Etats-Unis investirent 23 millions de dollars dans un programme d’extermination et de remplacement des 1,3 millions de porcs en Haïti. Il est important de savoir que ces porcs comptaient parmi les biens les plus importants des paysans : on les considérait même comme un ’compte en banque’ en cas de besoin. Quoiqu’on ait découvert certains porcs contaminés, peu d’entre eux étaient morts. Certains experts croyaient que c’était peut-être dû à leur remarquable résistance à la maladie. Les paysans étaient sceptiques, ils se demandaient s’il ne s’agissait pas d’un coup monté pour permettre aux Nord-américains de s’enrichir en vendant leurs propres porcs. Le programme fut lancé en 1982, bien après la disparition des dernières traces de maladie. Deux ans plus tard, il n’y avait plus un seul porc en Haïti. Ce fut la destruction d’un cheptel qui valait plus de 600 millions de dollars. Pour remédier à ce désastre, un programme commun de la USAID (US Agency for International Development) et de l’Organisation des Etats américains (OEA) envoya alors des porcs de l’Iowa, ce qui pour beaucoup de paysans ne faisait que confirmer leurs soupçons. Ces faits, souvent méconnus par l’honnête citoyen, sont en revanche suffisamment connus par des chercheurs grassement payés pour savoir.

Il y a quelque chose de troublant dans cette démarche qui consiste à se déguiser en ami pour demander aux Haïtiens d’assumer leur part de responsabilités (au pluriel) dans la dégringolade qui aurait fait passer en deux siècles, la colonie la plus riche du monde à son actuel état de misère. En effet, cette belle époque où le pays était prospère et la colonie était la plus riche du monde, corresponde à la période pendant laquelle neuf cent mille Noirs, parce que Noirs, étaient asservis, bestialisés et brutalisés, en toute légalité, du matin au soir, par une poignée de Blancs qui avaient poussé la cruauté et la barbarie au-delà de tout ce que les mots peuvent exprimer.

C’était l’époque où l’on débarquait, frénétiquement, les cargaisons d’Africains déportés dans la fameuse Perle des Antilles, pour remplacer ceux qui mouraient très vite à la tâche. Il fallait les remplacer très souvent parce que les conditions effrayantes qui leur étaient imposées pour produire le maximum de richesses, ne leur permettait pas de se reproduire. Mais leur remplacement ne posait aucun problème aux colons français car, d’après leurs propres aveux, un an après l’achat d’un Noir, son prix pouvait se trouver amorti.

Autrement dit, cette production de richesse souvent vantée avec un mélange d’admiration et de nostalgie, fut possible au prix et seulement au prix d’une politique génocidaire dont la portée a toujours été systématiquement banalisée. D’habitude, il n’est jamais question des souffrances infligées au peuple de Saint-Domingue mais plutôt de son incapacité à maintenir la production de richesses de la belle époque. Comme si l’Etat français avait laissé aux survivants de ce génocide un pays prospère et non un territoire ravagé par le feu et par l’extermination de presque 60% de sa population sacrifié à la barbarie esclavagiste.

Quant aux auteurs de ce génocide et pour ce qui concerne la responsabilité civile de leurs héritiers à l’égard des victimes, voyons ce que proposent les membres du Comité. Toujours à la page 10, nous pouvons lire : « Il serait injuste, cela va sans dire, de ne pas exiger de nous le même exercice de vérité (.). Puissions-nous saisir l’occasion de nous rappeler que nous fûmes des esclavagistes, et nous débarrasser du poids que la servitude impose aux maîtres. C’est l’utilité des dates commémoratives : en faisant émerger des souvenirs enfouis, permettre à chacun de faire son deuil de ses humiliations comme de ses triomphes ».

Pour les crimes de génocide que l’Allemagne nazie commit en Europe pendant quelques années, comme nous savons, la République fédérale d’Allemagne à partir de 1945, fit bien plus que saisir quelques dates commémoratives pour se débarrasser de ses mauvais souvenirs et faire le deuil de ses triomphes et humiliations. Cette plaisanterie n’aurait pas été possible par respect à la mémoire des victimes et à l’égard des survivants. Si bien que dans l’Allemagne officielle il fut surtout question de restitution d’au moins une partie des biens volés aux victimes, ainsi que de réparations financières versées dans le cadre d’une responsabilité civile assumée par l’Allemagne. C’est toute la différence que caractérise la démarche des Européens, selon qu’ils ont affaire à des êtres humains comme les victimes européennes de la barbarie nazie ; ou qu’ils ont affaire à des groupes dont l’appartenance à l’espèce humaine fut contestée et demeure sujette à caution.

A propos de la dette
Entre les pages 11 et 17, se trouve un sous chapitre intitulé « Quelle sorte de dette ? ». Il y a d’abord un discours sur les motivations tordues qu’aurait eu le Président Aristide pour demander au gouvernement français le remboursement de la rançon extorqué aux Haïtiens, en plus des réparations pour deux siècles d’esclavage. Puis, à la page 13 les membres du Comité ont écrit ceci : « Quelles que soient nos aversions et empathies personnelles, force nous a été de prendre acte, après consultation des meilleurs experts, que la requête haïtienne n’a pas de fondement juridique, sauf à requalifier juridiquement des actes appartenant au passé et à admettre une inadmissible rétroactivité des lois et normes. Le droit international exige qu’un acte ou un traité soit apprécié au regard du droit en vigueur au moment où cet acte ou ce traité se sont produits. Il est certes à nos yeux scandaleux que Haïti ait dû en quelque sorte acheter en francs/or sa reconnaissance internationale après avoir conquis son indépendance au prix du sang, mais faut-il rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’existait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre l’humanité, née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. »

Certes, les souffrances et les actes de barbarie infligés aux Noirs dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, ne violaient aucune norme juridique. Ces actes étaient légaux parce qu’ils se déroulaient à l’intérieur d’un système juridique qui avait dépouillé les Noirs de leur appartenance à l’espèce humaine et autorisait leur anéantissement quotidien. Mais justement, cette codification du crime, cette manière de rendre légale la négation de l’humanité des victimes, est une des caractéristiques et spécificités qui font du génocide africain-américain, le génocide le plus glacé de la modernité.

Il est pour le moins préoccupant qu’aujourd’hui, des juristes qui disent agir de bonne foi, puissent s’appuyer sur un système juridique dont la monstruosité fut poussée jusqu’à rendre licite la négation de l’humanité des victimes. Il est indécent de s’appuyer sur ce système pour contester la légitimité des réparations liées à ces crimes contre l’humanité. Il est une insulte à la mémoire des victimes, ainsi qu’à l’égard de leurs descendants, qu’on puisse opposer aux Noirs, comme un argument valable, les normes d’un système juridique qui demeure à ce jour, le plus grand monument à l’ignominie.

Les personnalités qui ont rédigé ce rapport affirment avoir consulté les meilleurs experts avant de conclure que la requête haïtienne n’a pas de fondement juridique. Ce serait une insulte à la compétence juridique des meilleurs experts, si nous imaginons qu’ils puissent ignorer ce que beaucoup d’autres savent sans être pour autant des experts. Par exemple, que les droits humains dont le droit à la vie et le droit à la dignité, n’ont pas été inventés par la Révolution française ou par tel ou tel législateur qui les a reconnus. Que le droit et en conséquence la norme juridique, sont et ont toujours été le résultat d’un rapport de forces. Et précisément, un des crimes majeurs des anciennes puissances colonisatrices, négrières et esclavagistes, est d’avoir pendant trop longtemps utilisé la brutalité de la force, avec tout leur pouvoir de destruction et de mort pour asservir et anéantir d’autres peuples dont le seul tort était leur infériorité militaire.

Ainsi, après avoir nié tout fondement juridique à la requête haïtienne, les membres du Comité veulent clore leur démonstration avec une question qui se veut définitive : « faut-il rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’existait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre l’humanité, née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. »
Ce mélange d’arrogance et de falsification dans le discours des auteurs de ce rapport ne devrait plus impressionner personne, puisqu’à présent nous savons que toute leur assurance repose sur l’ignorance qu’on a toujours maintenue parmi les victimes de l’oppression. Et nous savons maintenant que le droit à l’autodétermination des peuples, n’a pas été inventé au XX siècle. Pas plus que les droits humains n’ont pas été inventés par la Révolution. La reconnaissance de ces droits, dans un cas comme dans l’autre, a été arrachée aux oppresseurs souvent par des moyens violents, et grâce à un rapport de force favorable aux principes de Justice et aux droits des peuples. Parce que la domination, esclavagiste ou coloniale, ne recule que le couteau à la gorge et face à une force encore plus efficace que la sienne. Cela a toujours été comme ça et ce principe fut encore validé en Algérie, en Viet Nam et ailleurs.

Quant à la notion de crime contre l’humanité qui serait née au lendemain de la deuxième guerre mondiale, nous sommes bien placés pour savoir qu’il s’agit là de définitions juridiques récentes pour typifier des actes très anciens. Et nous savons aussi que si ces définitions n’avaient pas été juridiquement utilisées auparavant, c’est tout simplement à cause de la faiblesse des victimes et la supériorité militaire des bourreaux. De la même manière que si au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la définition juridique du crime contre l’humanité est devenue techniquement opératoire, c’est surtout et avant tout parce que les bourreaux nazis furent vaincus, parce que le théâtre de leurs atrocités fut l’Europe et parce que leurs victimes étaient des citoyennes et des citoyens d’Europe.

A la lumière de cette analyse, forcement incomplète et insuffisante, chacun aura compris combien il est important, dans l’intérêt du peuple haïtien, d’étudier avec attention les propositions avancées dans ce rapport, par les membres du Comité de réflexion et de propositions sur les relations Franco-Haïtiennes.

Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE
Ivry, le 05 juin 2004

NOTES:

[1] Toussaint Louverture (1743-1803) est le leader des insurgés décidés à créer un république noire. En 1802, il fut battu par l’armée de Leclerc envoyée par Bonaparte, arrêté et interné en France. (ndlr)

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Par Elsie HAAS
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Lundi 1 janvier 2007
par Mireille Nicolas


Mireille Nicolas, l’auteure de cet article, est professeur de lettres et ethnologue. Elle a enseigné dans plusieurs pays et écrit plusieurs livres. Elle a travaillé notamment en Haïti au Lycée Alexandre Dumas de 1988 à 1992. Les éditions Alternatives ont publié en 1994 son ouvrage « JISTIS, murs peints d’Haïti ». A la suite de ce livre, le Président Aristide l’a invitée à travailler pour lui ; ce qu’elle a pu faire pendant quelques mois. Elle écrivait des lettres, des discours.

L’article d’opinion que nous publions est une réponse aux propos tenus le mercredi 21 avril 2004 par Régis Debray sur la radio France Culture.

Comme pour beaucoup de gens de ma génération, le nom de Régis Debray a signifié, à un moment, la lutte contre les puissances d’argent et la recherche d’une vie meilleure dans un ordre international plus juste ; un jeune homme était parti pour l’Amérique du Sud et, de sa rencontre avec Che Guevara, il en était revenu porteur d’un espoir humaniste. Il était donc resté dans ma mémoire comme une preuve de réflexion et d’honnêteté intellectuelle ; aussi quand j’appris qu’il serait à une conférence à la Sorbonne le 23 janvier 2004 sur le problème haïtien, je m’y rendis vite, sûre qu’il nous éclairerait de détails sur la société haïtienne et sur son évolution.

Cela me paraissait d’autant plus nécessaire que le lynchage médiatique contre le président Aristide avait commencé et que je le trouvais excessif, sans aucune réelle analyse de la situation, avec au contraire l’impression qu’on voulait faire porter au président tout ce que son pays avait accumulé depuis deux cents ans d’échecs, d’erreurs et de maux. Trop de nouvelles me paraissaient fausses, trop d’informations prouvaient que les journalistes avaient dû se suffire d’un verre à la terrasse d’un grand hôtel s’ils ne s’étaient pas contentés de bégayer, comme les pseudo-savants que Fontenelle dénonce dans L’Histoire des Oracles, se recopiant les uns les autres au lieu d’aller vérifier ce qu’ils affirmaient.

Je constatai vite à La Sorbonne que j’étais dans un tribunal où on jugeait le président Aristide, absent, et où on le condamnait sans lui avoir fait la grâce d’un avocat. Quand je pus parler à Régis Debray, je comparai cette sorte de mise à mort métaphorique à la fin du roman Le Rouge et le Noir, quand Julien Sorel voit qu’il n’y a dans le prétoire que des ennemis pour le juger, des ennemis de classe sociale. Régis Debray sourit et dit : « Je suis bien obligé de reconnaître avec vous que ce n’est pas dans des salles de conférence qu’on rencontrera des partisans d’Aristide, ni sur des écrans d’Internet »

J’aimai cette phrase car je la compris ainsi : « Ceux qui soutiennent Aristide sont les pauvres des bidonvilles, sont toujours les pauvres les plus pauvres ». Et c’est bien ce que je crois, même si de plus en plus, des voix se font enfin entendre et surtout sur internet.

Oui, cette phrase me fit du bien, car on avait peu avant essayé de me convaincre qu’il n’y avait plus nulle part un seul Titidien [1] ; que Régis Debray reconnaisse à voix haute, dans ce cadre solennel de la Sorbonne, que le problème haïtien relève de la lutte des classes, est, en son fond véritable, une lutte des classes, quelle satisfaction intellectuelle !

Mais pourquoi alors, sur aucun réseau d’informations français n’y a-t-il eu analyse de la société haïtienne ? Si elle avait été faite, on aurait vu qu’en Haïti la violence n’a jamais cessé et que la plus lourde est la misère dans laquelle on a maintenu la grande majorité de ses habitants ; et cette misère, oui, elle est la plus abjecte des violences, car elle est sournoise, imposée par l’oligarchie locale et quelques pays qui avaient intérêt à la cultiver ; si Aristide était vraiment un dictateur, mais il serait toujours en place, Duvalier y est bien resté trente ans, avec l’aval de la France, des USA, du Vatican et bien d’autres !

C’est pourquoi, je viens m’opposer à vous, monsieur Debray, qui, fort de la réputation que vous avez en France, présentez les choses de façon si biaisée : je viens d’écouter, en effet, mercredi 21 avril, en fin d’après-midi, votre interview sur France-Culture ; tout était noyé dans des généralités, vous ne donniez aucun exemple précis, ajoutant ainsi à la désinformation française -je dis bien française , car il n’est que de cliquer sur Internet pour trouver un grand nombre d’articles qui font une étude documentée, référencée du coup d’état contre le président Aristide. Au cas, Régis Debray, où vous n’en connaîtriez aucun, je vous donne le site de l’un de ceux qui m’a paru et le plus clair et le plus complexe : http://risal.collectifs.net/imprimer.php3 ?id_article=879

Mais déjà dans Le Courrier International du 4 au 10 mars 2004, Jeffrey Sachs demandait si de nos jours on apprenait aux journalistes à mentir [2].

Et moi je me dis : quoique vous ne soyez pas journaliste, pourquoi continuer à faire croire que le président Aristide est parti de son plein gré ?

Vous dites, lors de cette interview : « Aristide est parti de son plein gré ; il l’a demandé lui-même aux Américains ; maintenant il se tait, il a toutes raisons de le faire. J’ai vu Aristide à plusieurs reprises. Seul. Je lui ai dit que les choses allaient se passer mal pour lui. J’ai du respect pour ce qu’il a été ; je lui ai proposé de démissionner en restant sur place dans la vie politique ; l’opposition refusait de parler avec lui ; quand je me suis rendu compte qu’il n’était pas crédible, qu’il était couvert d’insultes, je lui ai dit de faire ce qu’Allende aurait dû faire, comme De Gaulle a fait. C’est une précaution que je lui demandais de prendre (...) Aristide, c’est le grand mystère qui résume peut-être toute l’époque. On commence dans la liberté et on finit dans l’oppression. Ce petit prêtre des pauvres a risqué sa vie à Saint Jean Bosco, s’est trouvé ensuite à Washington et a voulu mettre l’argent et la manipulation au service des pauvres. Il est devenu une sorte de Duvalier. »

Ah, vraiment, monsieur Debray, dire de telles phrases, les lancer à tous vents à des auditeurs qui, pour la plupart ne connaissent pas grand-chose d’Haïti ; vous le déploriez vous-même un peu plus tard, en parlant de Napoléon et de sa réhabilitation de l’esclavage. Besoin de retourner en arrière pour ne pas regarder le présent ? On ne connaît pas Haïti en France disiez-vous ; certes, parce que les media n’en parlent pas ou quand ils s’y lancent disent presque tous la même chose puisqu’ils sont dans l’ensemble tous achetés par les mêmes groupes de presse. [3]

« Aristide est parti de son plein gré »...C’est déjà ce que le commandant Raoul Cédras, à qui le président avait donné sa confiance, déclara, en octobre 1991, et avec lui toute une cour, quand huit mois après l’installation démocratique d’Aristide eut lieu contre lui le deuxième coup d’état qui l’a écarté du pouvoir jusqu’en octobre 1994. [4] Le deuxième, car au premier [5], le peuple avait barré la route, courant du haut des mornes jusqu’aux rues de Port-au-Prince pour arrêter la forfaiture. Il n’avait pu agir de même au deuxième ; les putschistes avaient vu les failles de leur système ; le brouillon raté allait être fort utile...

Quelques années après, en 2004, ils ont encore su mieux faire ; d’abord le dénigrement, la médisance systématique, l’avanie continuelle...le reste suivrait...

Et vous, Régis Debray, vous faites partie de la curée. « Maintenant il se tait », dites-vous, « il a toutes raisons de le faire ! »

Mais il ne se tait pas ! Pourquoi n’avez-vous pas dit aux auditeurs qu’il se tait tellement peu qu’il a porté plainte contre vous en France et qu’un avocat le défendra sous peu ? Appelle-t-on « se taire » parce que la télévision ne raconte pas à vingt heures tout ce qu’elle devrait ? Porter clairement plainte contre vous, est-ce se taire, cela ?

Au moment du lynchage médiatique français des mois de janvier et février, j’ai d’abord, moi aussi, cru qu’il se taisait ; et puis j’ai su qu’au Canada, aux USA, les informations étaient variées, qu’il s’y exprimait et que la France, elle, faisait barrage.

Mais pourquoi ? Pourquoi la France, à quelques exceptions près, a-t-elle fait barrage ? Seriez-vous capable, Régis Debray, de me le dire, puisque vous êtes capable d’affirmer qu’Aristide aujourd’hui se tait comme un être honteux qui, par là-même, reconnaîtrait sa culpabilité, qu’il cuve ses erreurs, tapi dans un coin obscur de la planète... « Il a toutes raisons de le faire » ! Et vous, quelles raisons avez-vous d’aller porter vos conseils à Allende dans sa tombe et à Aristide dans celle où beaucoup croient qu’il demeurera, dans celle de l’exil et de la calomnie !

Merci, en tous cas, Régis Debray, d’avoir associé ces deux noms, Allende et Aristide ; ces deux hommes ont bien des points communs, l’illusion d’avoir cru que tout le monde dans leurs pays allaient s’essayer à la démocratie, l’illusion de croire qu’il n’y a rien de plus important en politique que de vouloir changer l’ordre des choses, de détruire le carcan de la misère imposée par des gens souvent si polis, si gentils, si bien élevés, parlant en Haïti ce français si châtié qui vous est allé au cœur, allant si correctement à la messe de certaines églises en Haïti comme au Chili...

Et alors, monsieur Debray, vous avez transformé l’exigence aristidienne de « passer d’une misère abjecte à une pauvreté digne » en cette phrase pitoyable aux sous-entendus sournois : « Je lui ai dit de faire ce qu’Allende aurait dû faire ».

Alors voici, Régis Debray, ce que vous tirez comme bilan de l’expérience chilienne des années 70 : Allende aurait dû se retirer. Il a voulu s’acharner, il a été tué à La Moneda, tant pis pour lui, bien fait !... Mais peut-être que vous, vous diriez, comme les autres, qu’il s’est suicidé à La Moneda ; peut-être qu’il est parti de son plein gré, un suicide c’est un acte de volonté personnelle, peut-être qu’il a demandé lui-même aux Américains s’il pouvait se suicider...Se suicider pour Allende, se taire pour Aristide...A chacun sa forme de démission toute libre !...

Si je vous comprends bien (puisque c’est vous qui avez abordé un parallèle entre ces deux hommes, vous me permettrez bien de le continuer), peut-être fallait-il que l’un et l’autre abdiquent devant leurs oppositions, (ou leur opposition, puisqu’elles se ressemblaient fort.) « L’opposition refusait de parler avec Aristide », dites-vous. C’est quand même quelque chose, ces démocraties où l’opposition refuse de discuter avec son président élu...

Je croyais au contraire que la démocratie c’était la mise en place de la discussion ; mais peut-être que l’opposition d’Aristide ne le savait pas, ça s’apprend très lentement la démocratie quand on a toujours fait la pluie et le beau temps chez soi...Oui, c’est ce que vous pensez qu’Allende aurait dû faire. Et Titid.

Dire : oui, j’ai été démocratiquement élu, s’il y avait un nouveau vote, je serais encore démocratiquement élu, parce que, zut alors, les pauvres, ils sont toujours plus nombreux que les riches, et de plus en plus nombreux, mais, non, finalement, il vaut mieux que je parte puisque ça convient à mon opposition, et surtout en dehors des urnes...

Je me souviens de Santiago du Chili en septembre 1972, Septiembre la primavera...Allende à la Universidad Técnica del Estado le mercredi 30 août 1972.

Aucune censure, journaux, radios, télévisions ; de plus en plus, on lisait pis que pendre contre Allende ; la burguesia avait tout acheté et manifestait et le bruit des casseroles couvrait les meurtres de la CIA afin que démocratiquement, légalement les camionneurs paralysent le pays.

Le pays le plus démocratique de toutes les Amériques ; le plus fiable général de l’armée, Augusto Pinochet, les mains coupés de Victor Jarra, le plus engagé des chanteurs d’une révolution pacifique et démocratique.

Et il aurait fallu, Régis Debray, qu’Allende sache s’en aller pour ne pas obliger burguesia et CIA à couper les mains d’un guitariste et répandre dans le courant du Mapocho tant de cadavres !

Allende et Aristide voulaient la même chose et vous osez dire en ce XXIème siècle de richesses démesurées, d’abîme de misères, de complots multiformes, vous osez dire, pour feindre de lui rendre hommage, en parlant du second : « Ce petit prêtre des pauvres a risqué sa vie à Saint Jean Bosco ».

Permettez-moi d’abord d’expliquer ; parce que c’est en n’expliquant rien que les journalistes, que vous avez d’ailleurs critiqués pour leur manque de professionnalisme, et les conférenciers, biaisent la réalité : « Ce petit prêtre a risqué sa vie à Saint Jean Bosco » ; vous faites référence à un attentat dont Pè Titid a réchappé, un attentat néo-duvaliériste [6] ; d’ailleurs, Régis Debray, je sens que vous auriez probablement beaucoup aimé que Pè Titid retourne à sa cure, même si déjà beaucoup le détestaient ; « C’est un prêtre qui ne prêche pas le pardon », me dit une commerçante ; c’était en octobre 91, il fallait bien sortir malgré le couvre-feu et faire quelques courses, en rasant les murs même à Pétionville... Ah, le Vatican accepterait qu’il redevienne prêtre [7]... Une sorte d’Abbé Pierre, par exemple, dont pourtant la violence est certaine... Ah, comme on l’aimerait alors Titid, on lui apporterait plein de « pèpè » [8] pour ses miséreux... Et Allende, lui, s’il avait accepté de partir, où il aurait bien pu aller ?... Mais oui, le bon docteur des pauvres, lui-même très pauvre puisqu’il ne les fait pas payer... Ah, les vraies valeurs se perdent décidément partout...

Oui, donc le bon petit Pè Titid avait réchappé à l’attentat en 1988... Mais non, ce n’était pas un bon petit prêtre au sens bondieuserie habituelle du mot ; l’eût-il été, rien de bien neuf ne se serait passé...

Mais voici, Régis Debray, que vous continuez : « Ce petit prêtre (...) s’est retrouvé ensuite à Washington et a voulu mettre l’argent et la manipulation au service des pauvres ».

Puisque vous-même, Régis Debray, vous soulignez combien en général la France ne connaît rien d’Haïti, pourquoi n’avez-vous pas rappelé — quelques mots auraient suffi, vous êtes un bon orateur, vous maniez bien les concepts — pourquoi il était à Washington. Etait-ce un voyage d’agrément, les riches en Haïti vont faire leurs courses à Miami ou à New York ; ils y ont même parfois leur docteur et leur coiffeur. Etait-il à un stage politique ? Un cours de démocratie auprès d’un pays qui est sûr d’être la plus grande puissance démocratique ? Pourquoi pas ? Ou un stage à la CIA pour perdre un peu de la naïveté de tout humaniste qu’il soit croyant, agnostique ou athée ? Ou, comme la France est bien plus loin que les Etats-Unis, un séjour d’apprentissage politique, pour être digne des grands roublards manitous du civisme et de ses détournements ? C’est ce que vous sous-entendez ? « Il s’est trouvé ensuite à Washington et a voulu mettre l’argent et la manipulation au service des pauvres ».

Vouloir mettre l’argent au service des pauvres, voici, Régis Debray, une inconvenance qui nuit en général à tout gouvernement ; c’est connu ; dès qu’un gouvernement décide d’être humain, il lui est plus difficile qu’avant de tenir le cap ; de la même façon, il est sûr que Louis XVI était moins coupable que Louis XIV... mais j’extrapole, c’est plus fort que moi, Régis Debray, vous me donnez envie de plaisanter... Je disais donc que vouloir mettre l’argent au service des pauvres, en Haïti, voici bien une inconvenance ; d’ailleurs, vous rejoignez en cela, une fois de plus, une large frange de la société haïtienne ; lors du deuxième coup d’Etat contre Titid en septembre 1991, l’alibi était le Père Lebrun, le collier enflammé ; la vérité s’est faite ensuite : la demande du Président aux patrons d’usine d’augmenter leurs ouvriers de quelques gourdes ; l’oligarchie qu’Aristide s’amusait à appeler les « patripoches » ne la supporta pas. Je repense à une phrase récente dite le 19 mars 2004 à une conférence à l’Institut de géographie à Paris ; Mme B., une Haïtienne de la diaspora, heureuse, malgré ses déclarations démocrates, du coup d’Etat qui venait de renverser Aristide le 29 février, prouva à l’assistance la bonne volonté de la société qui n’allait pas manquer de naître et nous fit remarquer que celle des riches était entière puisqu’ils « avaient accepté de payer les impôts »...

Régis Debray, et si Titid avait appris à Washington que les riches, même là, doivent les impôts... A propos de cette ville-phare, nous n’avons encore dit, ni vous ni moi, pourquoi Aristide était à Washington d’octobre 1991 à octobre 1994. Trois ans. Trois ans, il a mis trois ans pour arriver à reprendre le mandat qui lui avait été volé, malgré tous les grands discours des nations ! Combien de temps mettra-t-il cette fois-ci, Régis Debray, pour finir les deux ans de mandat que vous avez contribué à lui usurper en tenant vos propos outranciers : « Il est devenu une sorte de Duvalier » ?

Une sorte de... Alors Dominique de Villepin serait-il une sorte de Napoléon ? Régis Debray, une sorte de Victor Hugues ? Et les soucougnans des nuits haïtiennes, des sortes de loups-garous et René Depestre, une sorte de Pythie somnolente ? Et les mystères du vaudou, des sortes de mystère du christianisme ? Et les « délivreurs d’Haïti », des sortes d’escadrons de la mort, mitonnés aux petits fusils en Dominicanie, pendant que se mûrissait la situation dans la grande cuisine internationale ?

On n’en finirait pas...

En tous cas, Titid était en exil à Washington parce qu’un coup militaire, comme il y en a tant eu en Amérique latine, lui avait volé la démocratie ; en exil, dans la tanière des loups ? Oui, grâce au soutien du Black Caucus ; le gouvernement fut bien forcé de l’accepter s’il voulait se démarquer de la CIA qui avait signé le putsch.

C’est faux quand on dit que les expériences ne servent pas ; les expériences sont utiles ; et la France et l’Amérique ont exilé Aristide, le président Aristide, à Bangui d’abord ; on avait amené tes ancêtres dans les Amériques, regarde comme on est bon, on te ramène vers l’Afrique...Et ce serait, lui, Aristide, qui a appris la manipulation ! Bel effet de cape, monsieur Debray ! Vous avez redonné une politique haïtienne à la France qui n’en avait plus depuis longtemps ; quand un intellectuel n’oublie pas qu’il doit servir sa nation, quel style !

J’ai bien écouté votre interview sur France-Culture, ce mercredi 21 avril 2004 ; eh bien, vous m’avez déçu ; vous devenez bien sobre ; vous n’avez pas dit qu’Aristide s’était enrichi, vous n’avez pas dit que c’était un gwo nèg narcotrafiquant ; pourtant, ça plaisait, ça, aux Français ! Et la corruption... Les Argentins cherchent à faire entrer Carlos Menem pour le juger à ce sujet ; lui, s’en garde bien ; et vous vous pactisez avec des gens qui, au lieu de juger Aristide, l’évacuent pour ne pas avoir à le faire...Bizarre, bizarre...Non, vous avez été même modéré puisque vous avez continué « C’est un homme très cultivé, Haïti est le dernier pays où on parle français, il ne faut pas le mépriser, ce n’est pas une brute, jusqu’à la fin, il me citait la Bible ; mystique de jour, bandit de nuit ; il n’était pas un pacifiste, il faisait la guerre au nom de la paix ; il avait peu de respect pour ses adversaires ». Alors là, Régis Debray, seriez-vous capable de dire combien il y avait d’opposants politiques en prison ? Non, eh bien parce qu’il n’y en avait pas ! Jean Dominique a été assassiné mais sa femme elle-même n’a pas accusé Titid ; elle lui a reproché de ne pas avoir été capable de trouver l’assassin de son mari... Vous avez opté pour les grandes formules « mystique de jour, bandit de nuit », vous préférez rester dans le vague parce que vous entendez déjà tous les textes qui donnent des faits des versions bien différentes et bien plus riches et nuancées que tout ce que vous avez pu écrire ; alors, puisque vous avez sûrement commencé ces lectures, je vous laisse devant votre ordinateur, puissiez-vous vous en imprégner pour pouvoir un jour nous raconter comment le FMI et la Banque mondiale [9] ont acculé à la faillite la politique du « petit prêtre défroqué », pourquoi lui qui a plus lutté contre la drogue que tous les présidents précédents réunis [10] a échoué devant les diktats américains, pourquoi il a été obligé d’avoir recours aux lobbying américains tant il était acculé par le refus de ce gouvernement à continuer son aide.

Cependant, je ne dirai pas « Se pa fôt li » [11], malgré tout : mais bien sûr, monsieur Debray, vous seriez capable de me traiter de néo-colonialiste.... [12]
Notes:

[1] Partisan d’Aristide. (ndlr)

[2] Article P.21, Ne pas tomber dans le piège de Washington, de Jeffrey Sachs, Directeur of the Earth Institute de l’université de Columbia et conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU. L’auteur dit exactement : «  La crise haïtienne est un nouvel exemple de manipulation cynique d’un petit pays pauvre par les Etats-Unis, les journalistes s’abstenant quant à eux de s’intéresser à la vérité. »

[3] Lire Le Canard Enchaîné du mercredi 17-3-04 : Les papivores marchands de canons : La conclusion revient aux Echos(12/3), propriété, il est vrai, du groupe britannique Pearson, qui dresse ce constat : « Aujourd’hui, Dassault partage avec Lagardère la particularité d’être à la fois un grand groupe de presse et un grand groupe d’armement. A eux deux, ils possèdent plus des trois quarts de la presse française. »

[4] Extrait de Mon Journal du Coup d’Etat : Radio Métropole, mercredi 2-10-91, 14h30 : « René Préval dément qu’Aristide ait démissionné de son poste ». C’est en effet ce que la junte affirme, qu’il est parti de son plein gré et qu’il a signé une lettre de démission.

[5] Les 6 et 7 janvier 199I — Aristide ne prendra le pouvoir que le 7 février prochain ! -tentative de coup d’état par Roger Lafontant.

[6] Septembre 1988.

[7] Le Vatican a exclu Aristide de la prêtrise en fin d’année 94.

[8] « Pèpè », vieux vêtements. La friperie est une des grandes activités commerciales d’Haïti.

[9] Il faudrait citer ici de nombreux articles ; je choisis celui de Michel Chossudovsky : La déstabilisation de Haïti : un coup d’état orchestré et financé par les Etats-Unis (http://risal.collectifs.net/imprimer.php3 ?id_article=879), 4-4-2004, 15 pages.

On peut y lire notamment, p.8 : « Dans une logique particulièrement tordue, les salaires effroyablement bas pratiqués à Haïti qui avaient fait partie du cadre de la politique de la « main-d’œuvre bon marché » du FMI et de la Banque mondiale, étaient considérés comme un moyen d’améliorer le niveau de vie. En d’autres termes, les conditions inhumaines des industries d’assemblage (dans un environnement complètement dérégulé) et les conditions de travaux forcés dans les plantations agricoles haïtiennes sont considérées par le FMI comme la clé pour arriver à la prospérité économique ; en raison de « l’attrait exercé sur les investisseurs étrangers ». Le pays était coincé dans la spirale de sa dette extérieure. Par une ironie amère, des mesures d’austérité dans les secteurs sociaux, soutenues par le FMI et la Banque mondiale, furent imposées à un pays qui compte à peine 1,2 médecin pour 10000 habitants et où la grande majorité de la population est illettrée. Les services sociaux de l’Etat, virtuellement inexistants durant la période Duvalier se sont effondrés.

La conséquence des directives du FMI fut que le pouvoir d’achat poursuivit sa dégringolade, laquelle avait également affecté les groupes à revenus moyens. Dans un même temps, les taux d’intérêt avaient atteint des hauteurs astronomiques. Dans les parties Nord et Est du pays, les hausses brutales des prix du carburant s’étaient traduites par une paralysie virtuelle des transports et des services publics, y compris l’eau et l’électricité. Alors qu’une catastrophe humanitaire menace grandement, l’effondrement de l’économie supervisé par le FMI servit à accroître considérablement la popularité de la Plate-Forme démocratique, qui accusa Aristide de « mauvaise gestion économique ». Inutile de dire que les dirigeants de la Plate-Forme démocratique, y compris Andy Apaid, actuel propriétaire des usines aux conditions si déplorables, sont les principaux protagonistes de l’économie des bas salaires. »

[10] Un Haïtien me disait, en mars 2004, que la drogue existe depuis longtemps en Haïti , lors du coup d’état de 1991, drogue et embargo créèrent vingt familles milliardaires de plus. « Elle existe depuis longtemps et pendant la présidence d’Aristide, jamais il ne fut arrêté autant de dealers, les deux frères Kétan, le groupe Guy Philippe qu’on appelait le gang des Equatoriens, ceux-là, il les a tous eus ; mais certains, ce fut impossible ; le gouvernement des USA lui-même a déclaré : « Il nous a donné plein de trafiquants » ; les journalistes ne peuvent dire le contraire ; Aristide devait lutter même autour de lui ; à l’intérieur de la police, évidemment, il y avait beaucoup de complicité ; il fallait constamment vider les gens et en prendre d’autres, car la présidence ayant peu d’argent, la police était peu payée. Une des raisons qui a amené ce dernier coup d’état, c’est justement qu’Aristide ne voulait pas se plier aux volontés américaines concernant la drogue ; elle constitue une source de revenus et la CIA s’en réjouit surtout pour financer des insurrections armées ; l’establishment financier de Wall Street a intérêt à maintenir le trafic de drogue haïtien, tout en mettant en place une narco-démocratie fiable qui protègera les voies d’acheminement depuis la Colombie. ; le remplacement d’Aristide par un individu plus docile a toujours été le désir de l’administration Bush. »

[11] « Se pa fôt li. » Allusion à un article d’André Linard, dans Le Monde Diplomatique de février 2004 : « Trois interprétations circulent. Les uns estiment avoir été dupés par M.Aristide en 1990. D’autres, moins nombreux, pensent que le coup d’Etat qui l’a écarté en 1991, son exil aux Etats-Unis, puis son retour en 1994 l’ont changé. D’autres enfin le voient prisonnier de contraintes : « Se pas fôt li »( « ce n’est pas de sa faute »), dit le langage populaire, renvoyant à l’entourage du président mais aussi à la communité internationale. :[ Note : Haïti subit toujours un embargo de l’aide publique internationale, tant qu’il ne se conforme pas à des résolutions de l’OEA sur la démocratisation. Lire Paul Farmer, Haïti, l’embargo et la typhoïde, Le Monde Diplomatique, juillet 2003.)

[12] Courrier International, N°699, du 25 au 31 mars 2004. Article de Frank Davies, The Miami Herald (extraits) : Quand Aristide faisait du lobbying aux Etats-Unis : « Selon le ministère de la justice américaine, le gouvernement haïtien aurait versé près de cinq millions de dollars à des groupes de pression et à des avocats américains depuis le retour au pouvoir du président Jean-Bertrand Aristide, en 2OOO. Ainsi le cabinet d’avocats Ira Kurzban, de Miami, aurait perçu quelque trois millions de dollars du gouvernement Aristide au cours des trois dernières années. Et certains groupes de pression ont reconnu avoir touché 1,8 million de dollars pour plaider la cause de l’ancien président auprès du gouvernement américain, de certains diplomates étrangers et des medias. Le gouvernement Aristide aurait tenté ( sans aucun succès) d’obtenir par ce biais la reprise de l’aide américaine, suspendue après les élections controversées de l’an 2000.

Haïti n’est certes pas le seul pays à recourir à des groupes de pression pour obtenir un meilleur accès à Washington, explique Robert Maguire, spécialiste de Haïti au Trinity College de Washington, qui estime cependant que ceux-ci feraient mieux de miser sur leurs ambassades : « Ce n’est pas en faisant appel à des gens qui défendent votre affaire moyennant finance que vous augmenterez votre crédibilité ».

Selon les documents officiels, le gouvernement Aristide aurait donné 945227 dollars à des avocats et à des groupes de pression pour les seuls six premiers mois de l’année 2003. A titre de comparaison, son voisin, la République Dominicaine, n’a consacré que 171000 dollars à ces postes.

Autre scandale, l’opposition haïtienne a bénéficié, à l’inverse, de certaines largesses américaines. L’International Republican Institute (IRI), un organisme lié au Parti républicain, aurait financé des séminaires de « création de parti » en République dominicaine et à Miami à l’attentiondesopposantsaurégimed’Aristide. Les fonds nécessaires, 1,2 million de dollars, provenant de l’Agence américaine pour le développement international. Certains démocrates, emmenés par Chris Dodd, sénateur du Connecticut, accusent les membres de l’IRI d’avoir entretenu des liens avec les anciens dictateurs militaires de Haïti, et d’avoir collaboré avec l’opposition pour saper la position d’Aristide.

Pour Robert Maguire et Alex Dupuy, de la Wesleyan University, les liens étroits que le gouvernement américain a réussi à établir avec la Convergence démocratique, un regroupement de divers partis d’opposition haïtiens, ont incité cette dernière à refuser un partage du pouvoir avec Aristide au mois de février, à l’heure où le pays était balayé par une révolte sanglante. « En un sens, les Etats-Unis ont acheté leur allégeance en les dorlotant », explique Maguire. Selon lui, il est possible que l’opposition ait reçu des messages de Washington lui conseillant explicitement de ne pas négocier avec Aristide. »

4 juin 2004
| Sources :Réseau d'information et de solidarité avec l'Amérique latine |
www.risal.collectifs.net/article.php3?id_article=992
Par Elsie HAAS
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Lundi 1 janvier 2007
    par Rosa A Plumelle-Uribe


Quelques remarques sur la responsabilité des victimes.

Chacun se rappellera que lors du bicentenaire de la mort de Toussaint Louverture [1] en avril 2003, le Président haïtien, Jean Bertrand Aristide, demanda au gouvernement français la restitution de la rançon extorquée au peuple haïtien par l’Etat français à partir de 1825. Cette rançon de 150 millions de francs, était destinée à dédommager les anciens bourreaux français privés de leur bétail humain à Saint-Domingue à cause de la révolution nègre. En effet, cette révolution avait mis fin à la barbarie esclavagiste, à la domination coloniale et avait créé la première République libre d’hommes libres dans tout le continent américain.

Suite aux exigences du Président haïtien, le gouvernement français, par une initiative du Président Chirac, décida la création d’un Comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes. Au cours du mois de janvier 2004, ce Comité a donc présenté un rapport au ministre des affaires étrangères.

Celles et ceux qui possèdent ce document, pourront vérifier qu’à la page 4, il est précisé que « Ce rapport concerne le devenir des relations franco-haïtiennes dans leur ensemble. » Et plus loin « La conjoncture politique de ce pays a fait ou fera l’objet d’autres types d’intervention de la part des membres du Comité ». Il en découle que ce rapport donne le cadre officiel à l’intérieur duquel se développeront désormais les relations entre l’ancienne métropole et ses anciennes victimes. Il en découle aussi que les membres du Comité comptent bien accomplir d’autres types d’intervention en Haïti.

Ce rapport est donc très important parce qu’il traduit la perception que les membres du Comité ont du peuple haïtien et fixe, côté français, les critères qui commanderont les relations franco-haïtiennes. Dès lors, il mérite une analyse très serrée pour que les Haïtiens, en tant qu’acteurs concernés par leur propre destin, puissent identifier les avantages et ou les inconvénients des propositions et recommandations contenues dans ce rapport.

Bien qu’aujourd’hui il ne soit pas question d’une étude vraiment approfondie de ce document, nous allons néanmoins souligner quelques unes de ses affirmations et propositions juste pour mettre en évidence la nécessité de mener une réflexion à ce sujet.

A la page 6 de ce rapport, nous pouvons lire que Haïti « n’est pas seulement pour nous Français un demi-frère qu’on a laissé au bord de la route parce que trop loin, trop coûteux, trop agité. C’est aussi un témoin. D’abord, de ce que peut devenir à terme n’importe quel pays précurseur et prospère, quand ses élites s’en sont exonérés et que l’Etat vient à disparaître. »

Dire que Haïti est un demi-frère que la France a laissé au bord de la route parce qu’il est trop loin et trop coûteux, semble pour le moins, trop loin de la vérité. D’abord parce que ce n’est pas la France qui aurait décidé de quitter Haïti à cause de sa distance en kilomètres. La Martinique, Guadeloupe ou Guyane sont tout aussi loin. Ensuite, Haïti n’a jamais rien coûté à la France. C’est la France qui coûtait cher trop cher à Haïti. Jusqu’à 1789, les mouvements d’affaires à Saint-Domingue, importations et exportations s’élevaient à 716.715. 962 livres sur lesquelles le trésor de la métropole percevait 21.597.180 livres de droit directs ou indirects.

Quant à dire que Haïti est un témoin de ce que peut devenir à terme n’importe quel pays prospère, quand ses élites ne sont pas à la hauteur, il y a là un raccourci qui fait abstraction de quelques réalités trop graves pour les passer à la trappe : n’importe quel pays n’a pas été confronté au désastre que la naissante République haïtienne a dû surmonter dès le départ.

Dans les temps contemporains, nous ne connaissons pas beaucoup de cas où la naissance de la République a coûté l’extermination de 60% environ de sa population. Ce prix dont le poids se passe de commentaire, fut pourtant payé par le peuple haïtien confronté à la férocité et la barbarie de ceux qui le niaient son humanité. Dans son livre sur la vie de Toussaint Louverture, Victor Schoelcher rappelle que "des neuf cent mille noirs que comptait la colonie à la veille de la révolte, il n’en reste que quatre cent mille au moment de la libération." Ce prix en vies humaines, véritable hécatombe, fut le résultat d’une guerre d’extermination voulue par Napoléon Bonaparte, déclenchée par Leclerc et continuée par Rochambeau.

Les survivants de cette hécatombe n’eurent pas beaucoup de facilité pour faire leur deuil ou fêter leur victoire sur la barbarie esclavagiste. Dire que l’économie du pays se trouvait ruinée, est un euphémisme. Le pays transformé en champ de bataille pendant la guerre, était devenu un champ de ruine et de cendres lorsqu’en 1804 les survivants proclamèrent la naissance de la première république libre d’hommes libres en lutte contre l’esclavage et la domination coloniale dans l’univers concentrationnaire d’Amérique.

On se rappellera qu’après 1945, les anciennes puissances négrières qui avaient souffert des dégâts provoqués par la guerre, bénéficièrent d’un plan Marshall qui devait les aider à redresser une économie mise à mal par les inconvénients de la guerre. Eh bien, Haïti non seulement n’eut jamais le bonheur de recevoir une telle aide, mais de plus, la jeune République fut victime d’un embargo décrété par l’Etat français et bannie du concert des nations. Tous les gouvernements de tous les Etats, y compris ceux qui étaient en guerre contre la France, se sont alignés sur cet embargo vis-à-vis d’Haïti pour éliminer jusqu’à la plus petite possibilité de viabilité de son économie.

A la lumière de ces faits, absolument vérifiables, chacun peut mesurer la légèreté d’une affirmation suivant laquelle, Haïti serait un demi-frère laissé par la France parce que trop loin et trop cher.

D’après les auteurs du Rapport, Haïti serait le témoin de ce que peut devenir n’importe quel pays du fait de l’incompétence et de la corruption de ses élites. Bien sûr, il ne s’agit pas d’ignorer que les féodalités haïtiennes, sur lesquelles se sont toujours appuyés les intérêts étrangers, portent une lourde responsabilité dans les crimes commis encore contre le peuple haïtien.

A la dernière ligne de la page 9 et au début de la page 10, les auteurs de ce rapport ont écrit ceci à l’adresse des Haïtiens : « Il est juste de demander à cette collectivité-mémoire des Antilles, aux migrations forcées, de se tourner vers un futur enfin praticable au lieu de caresser ses stigmates et de ressasser ses griefs. Puissent nos amis haïtiens assumer leur part de responsabilités dans l’invraisemblable dégringolade qui a fait passer en deux siècles la « Perle des Antilles », la colonie la plus riche du monde, qui assurait le tiers du commerce extérieur de la France, à un niveau de malédiction sahélien, avec des indices concordants. »
Demander aux Haïtiens de se tourner vers le futur et les accuser de caresser ses stigmates et de ressasser ses griefs, est un insulte dont la mauvaise foi frôle l’indécence. Aucun esprit sain ne saurait prétendre que le peuple haïtien aurait fait le choix de s’installer à tout jamais dans le passé. En revanche, tout a été fait pour que le champ de ruines et de misère auquel était réduit Saint-Domingue à la fin d’une guerre d’extermination, se pérennise et devienne le seul symbole permettant d’identifier le pays de ceux qui, dès 1791 avaient osé mettre à mal et finalement ébranler le système esclavagiste et colonial de la France révolutionnaire.

Ceux qui ont rédigé ce rapport savent pertinemment, que la rançon extorquée au peuple haïtien par l’Etat français à partir de 1825, a lourdement pesé dans le devenir haïtien. Que pendant plus d’un siècle ce peuple s’est trouvé écrasé par le poids de cette rançon étouffante qui vampirisait ses énergies et celles de leurs enfants.

De plus, les auteurs de ce rapport ont ignoré les ravages provoqués par l’invasion, conquête et occupation d’Haïti par les troupes nord-américaines pendant près de 20 ans à partir de 1915. Dans son livre « L’an 501. La conquête continue », Noam Chomsky rappela que cette invasion fut encore plus sauvage et destructrice que l’invasion de la République dominicaine, à la même époque. Les troupes nord-américaines assassinèrent et détruisirent, rétablirent pratiquement l’esclavage et liquidèrent le système constitutionnel.

Le gouvernement nord-américain, agissant comme un Etat voyou, s’empara des douanes haïtiennes, contrôlant ainsi l’unique source de revenus du pays. Il enleva le fond de retraite de la BNRH et le transporta à New York. Le drapeau haïtien fut remplacé par celui des Etats-Unis et très rapidement les envahisseurs exproprièrent les paysans au fur et à mesure que les sociétés nord-américaines s’emparaient du butin. Ils légalisèrent l’occupation par une déclaration unilatérale et imposèrent une nouvelle Constitution au peuple haïtien après que l’Assemblée nationale eut été dissoute par les Marines pour avoir refusé de la ratifier. La nouvelle Constitution imposée aux Haïtiens et conçue à Washington par les Etats-Unis, annulait les lois que Dessalines avait donné à la République en 1804 pour empêcher les occidentaux de devenir propriétaires de terres en Haïti. Cet asservissement du pays permit aux sociétés des Etats-Unis de prendre ce qu’elles voulaient.

La mise en place d’une agriculture de plantations dominées par les étrangers et notamment par les Nord-américains, nécessita la destruction du système de tenure de la terre en minifundia, avec ses innombrables paysans libres propriétaires qui furent forcés de devenir journaliers. Dans ce cas, comme dans tous les cas d’occupation d’un pays, les forces d’occupation s’appuyaient sur une minorité de collaborateurs issus de l’élite locale. Souvent, ces collabos étaient fort heureux de servir l’ennemi et plein de mépris envers leurs propres frères. Aveuglés dans leur servilité, ils ne se rendaient même pas compte que les envahisseurs dans leur mépris de tout ce qui n’est pas blanc, ne faisaient pas la différence trop subtile entre un Nègre pur sang et un sang mêlé dit mulâtre, ou entre un Noir très cultivé et un autre complètement analphabète.

Il va sans dire qu’après 20 ans sous occupation des Etats-Unis, la richesse agricole d’Haïti était détruite, la population saignée à blanc et le redressement économique du pays sévèrement compromis, pour utiliser un euphémisme. Nous ignorons quelle aurait été l’évolution de ce pays si seulement ce peuple avait été laissé en liberté de gérer ses affaires sans l’interventionnisme des forces impérialistes. Or, cela n’a jamais été possible au peuple haïtien. Ainsi, en 1941, les autorités des Etats-Unis décident la création de la Société américano-haïtienne pour le développement agricole (SAHDA), conçu comme projet d’aide sous le gouvernement des agronomes nord-américains qui rejetèrent avec le mépris habituel, les avis et les protestations des experts haïtiens. Avec des millions de dollars de crédits gouvernementaux nord-américains, la SAHDA entreprit de cultiver du sisal et du caoutchouc, alors nécessaire pour les besoins de la guerre. Dans le cadre de ce projet, on acquit 5 pour cent des meilleures terres haïtiennes dont on expulsa 40.000 paysans avec leurs familles, lesquels, avec un peu de chance, étaient réengagés comme journaliers. Après quatre années de production, on réussit à récolter le volume dérisoire de cinq tonnes de caoutchouc. Le projet fut alors abandonné, en partie parce que le marché n’existait plus. Quelques paysans retournèrent sur leurs anciennes terres, mais ils ne parvinrent pas à reprendre la culture, parce que le sol avait été abîmé par le projet de la SAHDA. Beaucoup ne purent même pas retrouver leurs propres champs, les travaux de terrassement ayant fait disparaître arbres, collines et buissons.

Et pour que l’indigence de ce peuple ne connaisse aucun répit, il ne manquait plus que la cerise sur le gâteau : en 1978, les experts nord-américains s’inquiétèrent de ce que la fièvre porcine qui sévissait en République dominicaine pouvait mettre en danger l’industrie porcine nord-américaine. Alors, les Etats-Unis investirent 23 millions de dollars dans un programme d’extermination et de remplacement des 1,3 millions de porcs en Haïti. Il est important de savoir que ces porcs comptaient parmi les biens les plus importants des paysans : on les considérait même comme un ’compte en banque’ en cas de besoin. Quoiqu’on ait découvert certains porcs contaminés, peu d’entre eux étaient morts. Certains experts croyaient que c’était peut-être dû à leur remarquable résistance à la maladie. Les paysans étaient sceptiques, ils se demandaient s’il ne s’agissait pas d’un coup monté pour permettre aux Nord-américains de s’enrichir en vendant leurs propres porcs. Le programme fut lancé en 1982, bien après la disparition des dernières traces de maladie. Deux ans plus tard, il n’y avait plus un seul porc en Haïti. Ce fut la destruction d’un cheptel qui valait plus de 600 millions de dollars. Pour remédier à ce désastre, un programme commun de la USAID (US Agency for International Development) et de l’Organisation des Etats américains (OEA) envoya alors des porcs de l’Iowa, ce qui pour beaucoup de paysans ne faisait que confirmer leurs soupçons. Ces faits, souvent méconnus par l’honnête citoyen, sont en revanche suffisamment connus par des chercheurs grassement payés pour savoir.

Il y a quelque chose de troublant dans cette démarche qui consiste à se déguiser en ami pour demander aux Haïtiens d’assumer leur part de responsabilités (au pluriel) dans la dégringolade qui aurait fait passer en deux siècles, la colonie la plus riche du monde à son actuel état de misère. En effet, cette belle époque où le pays était prospère et la colonie était la plus riche du monde, corresponde à la période pendant laquelle neuf cent mille Noirs, parce que Noirs, étaient asservis, bestialisés et brutalisés, en toute légalité, du matin au soir, par une poignée de Blancs qui avaient poussé la cruauté et la barbarie au-delà de tout ce que les mots peuvent exprimer.

C’était l’époque où l’on débarquait, frénétiquement, les cargaisons d’Africains déportés dans la fameuse Perle des Antilles, pour remplacer ceux qui mouraient très vite à la tâche. Il fallait les remplacer très souvent parce que les conditions effrayantes qui leur étaient imposées pour produire le maximum de richesses, ne leur permettait pas de se reproduire. Mais leur remplacement ne posait aucun problème aux colons français car, d’après leurs propres aveux, un an après l’achat d’un Noir, son prix pouvait se trouver amorti.

Autrement dit, cette production de richesse souvent vantée avec un mélange d’admiration et de nostalgie, fut possible au prix et seulement au prix d’une politique génocidaire dont la portée a toujours été systématiquement banalisée. D’habitude, il n’est jamais question des souffrances infligées au peuple de Saint-Domingue mais plutôt de son incapacité à maintenir la production de richesses de la belle époque. Comme si l’Etat français avait laissé aux survivants de ce génocide un pays prospère et non un territoire ravagé par le feu et par l’extermination de presque 60% de sa population sacrifié à la barbarie esclavagiste.

Quant aux auteurs de ce génocide et pour ce qui concerne la responsabilité civile de leurs héritiers à l’égard des victimes, voyons ce que proposent les membres du Comité. Toujours à la page 10, nous pouvons lire : « Il serait injuste, cela va sans dire, de ne pas exiger de nous le même exercice de vérité (.). Puissions-nous saisir l’occasion de nous rappeler que nous fûmes des esclavagistes, et nous débarrasser du poids que la servitude impose aux maîtres. C’est l’utilité des dates commémoratives : en faisant émerger des souvenirs enfouis, permettre à chacun de faire son deuil de ses humiliations comme de ses triomphes ».

Pour les crimes de génocide que l’Allemagne nazie commit en Europe pendant quelques années, comme nous savons, la République fédérale d’Allemagne à partir de 1945, fit bien plus que saisir quelques dates commémoratives pour se débarrasser de ses mauvais souvenirs et faire le deuil de ses triomphes et humiliations. Cette plaisanterie n’aurait pas été possible par respect à la mémoire des victimes et à l’égard des survivants. Si bien que dans l’Allemagne officielle il fut surtout question de restitution d’au moins une partie des biens volés aux victimes, ainsi que de réparations financières versées dans le cadre d’une responsabilité civile assumée par l’Allemagne. C’est toute la différence que caractérise la démarche des Européens, selon qu’ils ont affaire à des êtres humains comme les victimes européennes de la barbarie nazie ; ou qu’ils ont affaire à des groupes dont l’appartenance à l’espèce humaine fut contestée et demeure sujette à caution.

A propos de la dette
Entre les pages 11 et 17, se trouve un sous chapitre intitulé « Quelle sorte de dette ? ». Il y a d’abord un discours sur les motivations tordues qu’aurait eu le Président Aristide pour demander au gouvernement français le remboursement de la rançon extorqué aux Haïtiens, en plus des réparations pour deux siècles d’esclavage. Puis, à la page 13 les membres du Comité ont écrit ceci : « Quelles que soient nos aversions et empathies personnelles, force nous a été de prendre acte, après consultation des meilleurs experts, que la requête haïtienne n’a pas de fondement juridique, sauf à requalifier juridiquement des actes appartenant au passé et à admettre une inadmissible rétroactivité des lois et normes. Le droit international exige qu’un acte ou un traité soit apprécié au regard du droit en vigueur au moment où cet acte ou ce traité se sont produits. Il est certes à nos yeux scandaleux que Haïti ait dû en quelque sorte acheter en francs/or sa reconnaissance internationale après avoir conquis son indépendance au prix du sang, mais faut-il rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’existait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre l’humanité, née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. »

Certes, les souffrances et les actes de barbarie infligés aux Noirs dans l’univers concentrationnaire d’Amérique, ne violaient aucune norme juridique. Ces actes étaient légaux parce qu’ils se déroulaient à l’intérieur d’un système juridique qui avait dépouillé les Noirs de leur appartenance à l’espèce humaine et autorisait leur anéantissement quotidien. Mais justement, cette codification du crime, cette manière de rendre légale la négation de l’humanité des victimes, est une des caractéristiques et spécificités qui font du génocide africain-américain, le génocide le plus glacé de la modernité.

Il est pour le moins préoccupant qu’aujourd’hui, des juristes qui disent agir de bonne foi, puissent s’appuyer sur un système juridique dont la monstruosité fut poussée jusqu’à rendre licite la négation de l’humanité des victimes. Il est indécent de s’appuyer sur ce système pour contester la légitimité des réparations liées à ces crimes contre l’humanité. Il est une insulte à la mémoire des victimes, ainsi qu’à l’égard de leurs descendants, qu’on puisse opposer aux Noirs, comme un argument valable, les normes d’un système juridique qui demeure à ce jour, le plus grand monument à l’ignominie.

Les personnalités qui ont rédigé ce rapport affirment avoir consulté les meilleurs experts avant de conclure que la requête haïtienne n’a pas de fondement juridique. Ce serait une insulte à la compétence juridique des meilleurs experts, si nous imaginons qu’ils puissent ignorer ce que beaucoup d’autres savent sans être pour autant des experts. Par exemple, que les droits humains dont le droit à la vie et le droit à la dignité, n’ont pas été inventés par la Révolution française ou par tel ou tel législateur qui les a reconnus. Que le droit et en conséquence la norme juridique, sont et ont toujours été le résultat d’un rapport de forces. Et précisément, un des crimes majeurs des anciennes puissances colonisatrices, négrières et esclavagistes, est d’avoir pendant trop longtemps utilisé la brutalité de la force, avec tout leur pouvoir de destruction et de mort pour asservir et anéantir d’autres peuples dont le seul tort était leur infériorité militaire.

Ainsi, après avoir nié tout fondement juridique à la requête haïtienne, les membres du Comité veulent clore leur démonstration avec une question qui se veut définitive : « faut-il rappeler que le droit à l’autodétermination des peuples n’existait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre l’humanité, née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. »
Ce mélange d’arrogance et de falsification dans le discours des auteurs de ce rapport ne devrait plus impressionner personne, puisqu’à présent nous savons que toute leur assurance repose sur l’ignorance qu’on a toujours maintenue parmi les victimes de l’oppression. Et nous savons maintenant que le droit à l’autodétermination des peuples, n’a pas été inventé au XX siècle. Pas plus que les droits humains n’ont pas été inventés par la Révolution. La reconnaissance de ces droits, dans un cas comme dans l’autre, a été arrachée aux oppresseurs souvent par des moyens violents, et grâce à un rapport de force favorable aux principes de Justice et aux droits des peuples. Parce que la domination, esclavagiste ou coloniale, ne recule que le couteau à la gorge et face à une force encore plus efficace que la sienne. Cela a toujours été comme ça et ce principe fut encore validé en Algérie, en Viet Nam et ailleurs.

Quant à la notion de crime contre l’humanité qui serait née au lendemain de la deuxième guerre mondiale, nous sommes bien placés pour savoir qu’il s’agit là de définitions juridiques récentes pour typifier des actes très anciens. Et nous savons aussi que si ces définitions n’avaient pas été juridiquement utilisées auparavant, c’est tout simplement à cause de la faiblesse des victimes et la supériorité militaire des bourreaux. De la même manière que si au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la définition juridique du crime contre l’humanité est devenue techniquement opératoire, c’est surtout et avant tout parce que les bourreaux nazis furent vaincus, parce que le théâtre de leurs atrocités fut l’Europe et parce que leurs victimes étaient des citoyennes et des citoyens d’Europe.

A la lumière de cette analyse, forcement incomplète et insuffisante, chacun aura compris combien il est important, dans l’intérêt du peuple haïtien, d’étudier avec attention les propositions avancées dans ce rapport, par les membres du Comité de réflexion et de propositions sur les relations Franco-Haïtiennes.

Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE
Ivry, le 05 juin 2004

NOTES:

[1] Toussaint Louverture (1743-1803) est le leader des insurgés décidés à créer un république noire. En 1802, il fut battu par l’armée de Leclerc envoyée par Bonaparte, arrêté et interné en France. (ndlr)

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Par Elsie HAAS
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Vendredi 5 janvier 2007
Pour ceux qui ont le temps, la patience et qui sont  de surcroit anglophones voici une vidéo passionnante.On y découvre l’économiste M Jeffrey Sachs, l'actuelle porte parole du Secrétaire général de l'ONU de l'ONU M. Ban Ki-moon, Mme Michèle Montas et les deux big bosses de l’époque, l’ancien  ambassadeur étatsunien en Haïti, M. Carney et Mark Foley, sénateur républicain de Floride (récemment mis en cause dans un scandale à connotation sexuellle) dans une discussion sur la situation haïtienne. Cela se passe quelques jours après l’éviction d’Aristide. Michèle Montas fait preuve comme à son habitude d'un grand courage (on comprend qu'elle ait été obligée de fuir Haïti), M. Jeffrey Sachs, en brillant économiste, n'y va pas par quatre chemins, quant aux deux autres... Il y a un passage dans lequel est mentionnée la proposition de la Caricom de mettre en place un gouvernement avec à sa tête un Premier ministre de l'ex-opposition à Aristide  et le pourquoi du rejet de cette proposition. D'après M. Foley, la France et le Canada auraient  opposé un refus total, radical " si Aristide reste, nous ne donnerons pas un sou au gouvernement haïtien" auraient déclaré ces deux pays. Très instructif  pour l'avenir.

 VOIR: http://video.google.com/videoplay?docid=-7089602484058470996&q=mark+foley#1m00
Par Elsie HAAS
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Mardi 9 janvier 2007


   Ce texte est assez long mais si riche que j’ai  voulu le présenter dans son intégralité aux lecteurs du Monde du Sud- bien qu’on le trouve facilement sur le réseau Risal.
En 2004, peu d’Haïtiens et d’étrangers avaient suffisamment de recul pour étudier à tête reposée les événements qui ont conduit à la « sortie » d’Aristide. Bon nombre  d’intellectuels des USA et du Canada ont eu une lecture radicalement différente de celle présentée par les médias internationaux et leurs « supplétifs »  nationaux.
 Il y avait une telle propagande concernant les « crimes des chimères » de Cité Soleil (Le film de Najman « La fin des Chimères est sorti au cours de cette période sur Arte et a fait le tour des festivals interantionaux) que toute personne qui osait avoir une opinion différente que l’officielle se faisait « chimériser » et risquait sur simple dénonciation de se retrouver sans autre forme de procès en prison… et d’y  pourrir encore si nos informations sont bonnes.
 Trois années plus tard, la peur s’étant  très légèrement  et très provisoirement retranchée, il   semble qu’il devrait être possible pour des hommes et femmes honnêtes et de bonne volonté d’ouvrir leurs yeux, de  lire et de réfléchir à partir de faits réels et non de zen. Je ne cesserai de répéter  que la culture du Zen (développement de la rumeur) alliée à une culture du silence( rétention de l’information)  sont de véritables cancers  qui ont une grande responsabilité dans la propagation de la culture de la violence en Haïti.

Etats-Unis-Haïti

par Noam Chomsky

Ceux qui se préoccupent d’Haïti voudront naturellement comprendre comment sa tragédie la plus récente s’est déroulée. Pour ceux qui ont eu le privilège d’avoir des contacts avec les gens de ce pays torturé, ce n’est pas seulement naturel, mais c’est inévitable. Néanmoins, nous ferions une grave erreur si nous nous concentrions trop étroitement sur les évènements récents ou même simplement sur Haïti. La question essentielle pour nous, c’est ce que nous devrions faire par rapport à ce qui se passe. Ce serait vrai même si nous avions des choix et des responsabilités limités ; et encore plus lorsqu’ils sont énormes et décisifs, comme dans le cas d’Haïti. Ils le sont même plus parce que le déroulement de cette terrible histoire était prévisible depuis longtemps (si nous n’avions pas manqué d’agir pour l’en empêcher). Et manquer d’agir, c’est ce que nous avons fait. Les leçons sont claires et tellement importantes qu’elles devraient être le sujet d’articles à la une des quotidiens de la presse libre.

En passant en revue les évènements en Haïti peu de temps après que Clinton ait mis en place sa « démocratie rétablie » en 1994, j’ai malheureusement été obligé de conclure dans le Z Magazine, qu’« il ne serait pas vraiment surprenant si les opérations haïtiennes devenaient une autre catastrophe » ; si c’était le cas, « c’est facile de réciter les expressions consacrées qui permettront d’expliquer l’échec de notre mission de générosité dans cette société ratée. » Les raisons étaient évidentes pour tous ceux qui avaient choisi de voir. Les expressions habituelles retentissent à nouveau tristement et sans surprise.

Aujourd’hui, un débat très sérieux explique convenablement que la démocratie signifie plus qu’un simple tirage de levier de temps en temps. Des conditions sont nécessaires pour qu’une démocratie fonctionne. L’une d’entre elles, c’est que la population doit avoir un moyen de savoir ce qui se passe dans le monde ; le monde véritable, pas ce portrait égoïste que nous propose la « presse de l’ordre établi », portrait défiguré par son « asservissement au pouvoir d’état » et « l’hostilité habituelle envers les mouvements populaires », pour citer les termes de Paul Farmer, dont l’ouvrage sur Haïti est, à sa façon, peut-être aussi remarquable que ce qu’il a accompli dans le pays. En examinant les commentaires et les comptes-rendus habituels sur Haïti, il a écrit en 1993 un article scandaleux qui va de l’époque de l’invasion brutale et destructrice de Wilson en 1915 jusqu’à aujourd’hui. Les faits sont très solidement documentés, épouvantables et déplorables. Ils sont jugés hors de propos pour les raisons habituelles : ils ne sont pas en conformité avec l’image obligatoire, et sont ainsi enterrés profondément dans notre mémoire, même si ceux ayant un peu d’intérêt pour le vrai monde peuvent les déterrer.

Ces faits, on les trouve, néanmoins, rarement dans la « presse de l’establishment ». Si on suit l’extrémité plus libérale et cultivée de l’échiquier politique, la version standard des événements est qu’avec les « Etats en échec » comme Haïti et l’Irak, les Etats-Unis doivent s’engager dans une généreuse « construction nationale » pour « étendre la démocratie », un « but noble » mais un but qui peut aller au-delà de nos moyens à cause des insuffisances des objets de notre sollicitude. En Haïti, malgré les efforts dévoués de Washington, de Wilson à Franklin D. Roosevelt, lorsque le pays était occupé par les Marines, « la nouvelle aube de la démocratie haïtienne n’est jamais arrivée. » « Aucun bon souhait américain, ou ses Marines, ne parviendront à installer [la démocratie aujourd’hui] tant que les Haïtiens ne le feront pas eux-mêmes » (H.D.S Greenway, Boston Globe). En 1994, lorsqu’il retraçait deux siècles d’histoire, le correspondant du New York Times R.W. Apple réfléchissait aux tentatives alors en cours de Clinton pour « restaurer la démocratie » : « Comme les Français au 19ème siècle et les Marines qui ont occupé Haïti de 1915 à 1934, les forces américaines qui essaient d’imposer un nouvel ordre feront face à une société complexe et violente sans aucun antécédent démocratique. »

Apple semble s’écarter un peu de la norme avec sa référence à l’agression brutale de Napoléon, qui a laissé Haïti en ruines pour empêcher le crime de la libération dans la colonie la plus riche au monde, source d’une grande partie de la fortune française. Mais peut-être cette entreprise répondait-elle au critère fondamental de la générosité : elle était soutenue par les Etats-Unis, qui étaient naturellement indignés et effrayés par « la première nation au monde à faire valoir la liberté universelle pour toute l’humanité, révélant ainsi la définition limitée de la liberté adoptée par les révolutions française et américaine. » Voilà ce qu’écrit l’historien haïtien Patrick Bellegarde-Smith, décrivant avec exactitude la terreur dans les états esclavagistes voisins, terreur peu soulagée par le combat de Haïti pour sa libération, avec pertes et fracas, qui avait ouvert la voie à l’expansion vers l’ouest en forçant Napoléon à accepter l’achat de la Louisiane. Les Etats-Unis continuèrent à faire tout ce qu’ils pouvaient pour étouffer Haïti, allant jusqu’à soutenir la France dans son insistance pour que l’île paie un lourd tribut pour avoir commis le crime de se libérer, fardeau auquel elle n’a jamais échappé. Bien sûr, la France, a rejeté avec un dédain élégant la récente demande d’Haïti, sous Aristide, qu’elle octroie au moins des indemnités, oubliant ainsi les responsabilités qu’une société civilisée accepterait normalement.

Le contexte qui a conduit à la tragédie actuelle est assez clair. Si on commence simplement avec l’élection d’Aristide en 1990, Washington était consterné par la sélection d’un candidat populiste par une circonscription électorale locale comme elle l’avait été par la perspective du premier pays libre de l’hémisphère à sa porte deux siècles plus tôt. Les alliés traditionnels de Washington étaient bien entendu d’accord. « La crainte de la démocratie existe, par nécessité définitionnelle, parmi les groupes d’élite qui monopolisent les pouvoirs économique et politique, » observe Bellegarde-Smith dans sa pénétrante histoire d’Haïti. Que cela soit en Haïti, aux Etats-Unis ou partout ailleurs.

La menace démocratique en 1991 était encore plus inquiétante à cause de la réaction favorable des institutions financières internationales (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement) aux programmes d’Aristide, ce qui réveilla des inquiétudes traditionnelles de l’effet « virus » d’une indépendance réussie. Ce sont des thèmes habituels dans les affaires internationales : l’indépendance américaine avait suscité les mêmes inquiétudes chez les dirigeants européens. On perçoit généralement les dangers comme particulièrement graves dans un pays comme Haïti, nation ravagée par la France puis réduite à une misère extrême par un siècle d’intervention américaine. Si des gens dans des circonstances aussi extrêmes peuvent prendre leur destin en main, qui sait ce qui pourrait se passer ailleurs lorsque la « contagion se répandra ».

L’administration Bush I a réagi au désastre de la démocratie en transférant l’aide au gouvernement élu démocratiquement vers ce qu’on appelle les « forces démocratiques » : les élites riches et les milieux d’affaires qui, avec les assassins et les tortionnaires des forces militaires et paramilitaires, avaient été applaudis par les dirigeants actuels à Washington, dans leur phase reaganienne, pour les progrès réalisés dans le processus d’« évolution démocratique », ce qui justifiait une nouvelle aide considérable. Les éloges répondaient à la ratification par le parlement haïtien d’une loi accordant au tueur et tortionnaire client de Washington Baby Doc Duvalier la possibilité de suspendre les droits de tout parti politique sans raisons. La loi fut votée par une majorité de 99,98 %, ce qui marquait donc une étape positive vers la démocratie si on la compare aux 99 % de la loi de 1918 autorisant les sociétés américaines à transformer le pays en plantation américaine, votée par 5 % de la population après la dispersion du parlement haïtien sous la menace des armes des Marines de Wilson parce que ses membres avaient refusé d’accepter cette « mesure progressive », essentielle au « développement économique. » L’attitude des « Reaganiens » à Baby Doc et à son encouragement à la démocratie était caractéristique (partout dans le monde) des visionnaires qui enchantent maintenant l’opinion éduquée avec leur dévouement à apporter la démocratie dans un monde qui souffre, bien que, c’est certain, leurs véritables exploits soient réécris avec goût pour satisfaire les besoins actuels.

Les réfugiés fuyant aux Etats-Unis la terreur des dictatures soutenues par ces derniers ont été renvoyés par la force, en violation flagrante des lois humanitaires internationales. La politique a été inversée lorsqu’un gouvernement élu démocratiquement est arrivé au pouvoir. Bien que le flot de réfugiés se soit considérablement réduit, ils se sont vus, pour la plupart, accorder l’asile politique. Tout est revenu à la normale lorsqu’une junte militaire a renversé le gouvernement d’Aristide au bout de sept mois ; les atrocités terroristes d’Etat ont atteint de nouveaux records. Les auteurs étaient l’armée (héritiers de la Garde Nationale laissée par les envahisseurs de Wilson pour contrôler la population) et ses forces paramilitaires. La plus importante d’entre elles, FRAPH, avait été fondée par le pion local de la CIA, Emmanuel Constant - qui vit maintenant tranquillement dans le Queens - Clinton et Bush II qui ont rejeté les demandes d’extradition, parce qu’il révèlerait les liens entre les Etats-Unis et la junte meurtrière. Les contributions de Constant à la terreur d’Etat avaient été maigres, après tout : il n’est que le principal responsable du meurtre de 4 à 5000 pauvres noirs.

Souvenons-nous de l’élément essentiel de la doctrine Bush, qui est « déjà devenue une règle de facto des relations internationales », écrit Graham Allison d’Harvard dans Foreign Affairs : « Ceux qui hébergent les terroristes sont aussi coupables que les terroristes eux-mêmes, » selon les paroles du Président, et doivent être traités en conséquence, par un bombardement et une invasion massifs.

Lors du renversement d’Aristide par le coup d’Etat militaire de 1991, l’Organisation des Etats américains (OEA) déclara un embargo. Bush I annonça que les Etats-Unis le violerait en exemptant les sociétés américaines. Selon le New York Times, il « réglait avec précision » l’embargo au bénéfice de la population souffrante. Clinton autorisa même de plus grandes violations : le commerce américain avec la junte et ses sympathisants fortunés augmenta brusquement. L’élément crucial de l’interdiction était, bien entendu, le pétrole. Pendant que la CIA déclarait solennellement au Congrès que la junte « se retrouvera probablement sans carburant et électricité très rapidement » et que « les efforts de nos services de renseignements sont axés sur la détection des tentatives de faire échouer l’embargo et surveiller son impact, » Clinton autorisait en secret la Texaco Oil Company à expédier illégalement du pétrole à la junte en violation des instructions présidentielles. Cette remarquable révélation fut à la une des télégrammes d’AP le jour précédent l’envoi par Clinton de Marines pour « rétablir le démocratie, » impossibles à rater, (je les surveillais justement ce jour-là et je l’ai vu répété maintes et maintes fois) et fut évidemment d’une importance immense pour tous ceux qui voulaient comprendre ce qui se passait. Cette information fut supprimée avec une discipline véritablement impressionnante, bien que les journaux de l’industrie en parlent tout comme la mention insuffisante enterrée dans la presse d’affaires.

Ce qui fut aussi supprimé avec efficacité, ce sont les conditions essentielles que Clinton avait imposées au retour d’Aristide : qu’il adopte le programme du candidat perdant des élections de 1990 (soutenu par les Etats-Unis), un ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, qui avait récolté 14 % des votes. Nous appelons cela « rétablir la démocratie, » une illustration primordiale de la façon dont la politique étrangère américaine est entrée dans une « période noble » avec une « auréole sainte, » selon la presse nationale. Le programme néolibéral sévère qu’Aristide avait été obligé d’adopter garantit pratiquement la démolition des parcelles restantes de la souveraineté économique, étendant la législation progressive de Wilson et les mesures similaires imposées par les Etats-Unis depuis.

Alors que la démocratie était, de ce fait, rétablie, la Banque mondiale annonça que « l’Etat restauré doit se concentrer sur une stratégie économique centrée sur l’énergie et l’initiative de la Société civile, plus particulièrement le secteur privé, national comme étranger. » Cela a le mérite d’être honnête : la Société civile haïtienne comprend une minuscule élite privilégiée et des sociétés américaines, mais pas la grande majorité de la population, les paysans et les habitants des taudis qui avaient commis le grave crime de s’organiser pour élire leur président. Les fonctionnaires de la Banque mondiale expliquèrent que le programme néolibéral bénéficierait à la « classe d’affaires plus ouverte, éclairée » et aux investisseurs étrangers, tout en nous assurant qu’il « ne va pas faire de mal aux pauvres comme dans d’autres pays » sujets à l’ajustement structurel, parce que les pauvres haïtiens manquaient déjà de la protection minimale d’une bonne politique économique, telle que les subventions pour les produits de base. Le ministre d’Aristide en charge du développement rural et des réformes agraires ne fut pas avisé des projets à imposer sur cette société majoritairement paysanne pour la faire retourner par les « bons souhaits de l’Amérique » sur les rails desquels elle avait dévié brièvement après l’élection regrettablement démocratique de 1990.

Les affaires ont ensuite poursuivi leur cours prévisible. En 1995, un rapport de l’USAID expliquait que le « commerce par les exportations et la politique d’investissements » que Washington imposait allait « inexorablement faire pression sur les riziculteurs nationaux » qui seraient obligés de se tourner vers l’agro-exportation, avec des bénéfices accessoires pour l’agrobusiness et les investisseurs américains. En dépit de leur extrême pauvreté, ces riziculteurs sont plutôt efficaces mais ne pourraient pas du tout rivaliser avec l’agrobusiness américain, même si ce dernier ne tirait pas 40 % de ses profits des subventions gouvernementales, brusquement augmentées avec les Reaganiens [Bush II] de retour au pouvoir, qui continuent d’offrir une rhétorique éclairée sur les miracles du marché. On lit maintenant qu’Haïti ne peut pas se nourrir, autre signe d’un « Etat en faillite. »

Quelques petites industries pouvaient encore fonctionner, comme par exemple, la production de morceaux de poulet. Mais les conglomérats américains ont un énorme excédent de dark meat [la chair des cuisses de la volaille utilisées comme nourriture] et exigèrent donc le droit de le déverser en Haïti. Ils essayèrent de faire la même chose au Canada et au Mexique, mais là le dumping illégal pouvait être interdit. Pas en Haïti, obligé de se soumettre aux principes de marché efficaces du gouvernement américain et des sociétés qu’il sert.

On pourrait remarquer que le proconsul du Pentagone en Irak, Paul Bremer, avait donné l’ordre d’y établir un programme tout à fait identique, avec les mêmes bénéficiaires en tête. On appelle cela aussi « améliorer la démocratie ». En fait, ce dossier, hautement révélateur et important, date du 18ème siècle. Des programmes identiques avaient eu un énorme rôle à jouer dans la création du Tiers Monde actuel. Pendant ce temps, les puissants ignorèrent les règles, sauf quand ils pouvaient en tirer profit, et réussirent à devenir de riches sociétés développées. De façon spectaculaire, les Etats-Unis, qui ont montré la voix du protectionnisme moderne, plus particulièrement depuis la Deuxième guerre mondiale, se sont appuyés impérativement sur le secteur public dynamique pour l’innovation et le développement, socialisant ainsi le risque et les coûts.

La punition contre Haïti devint plus sévère sous Bush II - il existe des différences à l’intérieur du champ restreint de la cruauté et de la cupidité. L’aide fut supprimée et les institutions financières subirent la pression pour faire de même, sous des prétextes trop saugrenus pour mériter discussion. Le livre de Paul Farmer, Uses of Haiti, et quelques commentaires de la presse actuelle, notamment ceux de Jeffrey Sachs (Financial Times) et Tracy Kidder (New York Times), les étudient en profondeur.

Si l’on met les détails de côté, ce qui s’est passé depuis est étrangement identique au renversement du premier gouvernement démocratique haïtien de 1991. Le gouvernement d’Aristide, une fois encore, a été ébranlé par les planificateurs américains, qui avaient compris, sous Clinton, que l’on peut triompher de la menace de la démocratie si la souveraineté économique est éliminée, tout comme ils avaient sans doute compris que le développement économique serait aussi une faible lueur d’espoir dans de telles conditions, une des leçons les mieux confirmées de l’histoire économique. Les planificateurs de Bush II sont encore plus dévoués à saper la démocratie et l’indépendance, et méprisent Aristide et les organisations populaires qui l’ont amené au pouvoir peut-être encore plus que leurs prédécesseurs. Les forces qui ont reconquis le pays sont principalement des héritières des terroristes militaires et paramilitaires installées par les Etats-Unis.

Les personnes résolues à détourner l’attention du rôle des Etats-Unis feront valoir que la situation est plus complexe - comme c’est toujours vrai - et qu’Aristide était lui aussi coupable de nombreux crimes. C’est vrai, mais s’il avait été un saint, la situation aurait évolué d’une façon peu différente, comme c’était évident en 1994, quand le seul véritable espoir était qu’une révolution démocratique aux Etats-Unis rende possible le changement de politique dans une direction plus civilisée.

Ce qui se passe en ce moment est épouvantable, peut-être irréparable ; et toutes les parties ont de nombreuses responsabilités à court terme. Mais la bonne façon de procéder pour les Etats-Unis et la France est très claire. Ils devraient commencer par payer d’énormes réparations à Haïti (la France est peut-être encore plus hypocrite et scandaleuse que les Etats-Unis à cet égard). Néanmoins, cela demande de construire des sociétés démocratiques qui fonctionnent et dans lesquelles, au minimum, les gens ont la chance de savoir ce qui se passe. Les commentaires sur Haïti, l’Irak et les autres « sociétés en faillite » sont plutôt vrais parce qu’ils soulignent l’importance de surmonter le « déficit démocratique » qui réduit considérablement l’importance des élections. Néanmoins, le corollaire évident n’est pas établi : la leçon s’applique par excellence à un pays où « la politique est l’ombre jetée sur la société par les grandes entreprises » selon les paroles de John Dewey, le philosophe social américain le plus important, qui décrit son propre pays à une époque où le fléau était loin de s’être répandu comme aujourd’hui.

Pour ceux qui se sentent concernés par la démocratie et les droits humains, les tâches élémentaires chez eux sont aussi suffisamment claires. Elles ont été accomplies auparavant, sans le moindre succès, et dans des conditions difficilement comparables ailleurs, comme les bidonvilles et les collines de Haïti. Nous ne sommes pas obligés d’accepter, volontairement, de vivre dans un Etat en faillite qui souffre d’un énorme déficit démocratique.



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Source : Znet (http://www.zmag.org/), 9 mars 2004.

Traduction : Cendrine Marrouat.

Par Elsie HAAS
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Jeudi 11 janvier 2007

mise en ligne: mercredi 3 mars 2004


Le dispositif « d’urgence » envoyé par la France en Haïti se compose actuellement d’environ 350 hommes :

-  un état-major tactique interarmées,

-  un groupe d’une cinquantaine d’hommes du 33e Régiment d’infanterie de marine (33e RIMa), venus de Fort de France (Martinique),

-  une compagnie de 140 légionnaires du 3e Régiment étranger d’infanterie (3e REI) en provenance de Kourou (Guyane française),

-  un détachement d’une centaine de gendarmes mobiles de Mont de Marsan.

La mission de ce contingent est d’assurer la sécurité de l’Ambassade de France de Port au Prince, capitale haïtienne, la résidence de l’ambassadeur et la protection des ressortissants français.

L’opération, baptisée "CARBET" (case sans murs, abri de forêt ou de bord de mer en créole), a été placé sous le commandement du Général Henry CLEMENT-BOLLEE Commandant des Forces armées aux Antilles, en poste à Fort de France.

Ces troupes font partie de l’avant-garde d’une force internationale dont le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé le déploiement pour trois mois au maximum jusqu’à l’envoi de casques bleus.


Sources APMC (http://www.phila-colmar.org/breve.php3?id_breve=103)
Par Elsie HAAS
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Mercredi 31 janvier 2007
Le scandale  qui vient d'éclater autour du rachat par la Banque de la République d'Haïti (BRH) des actifs de la Socabank, une banque privée, mérite un petit retour en arrière.  Il y a eu une OPA sur la banque d'Etat, dès le 1er avril 2004,  (non, non ce n'est pas un poisson d'avril) quelques temps après l'arrivée de Latortue aux commandes. (voir les articles ci-dessous qui date d'avril 2004)
Maintenant ce qu'il faudrait savoir c'est  la nature des  liens entre la nouvelle administration de BRH (Magloire, Lahens et Castel) et l'administration de la  Socabank de l'époque.  D'après ce qu'on  rapporte les liens seraient particulièrement étroits. Comme les journalistes haïtiens font rarement des investigations, le plus souvent de peur d'être mal vus de leurs employeurs  ou bien d'être victimes d'un "accident "de voiture, ne sont pas rendus publics, comme par exemple ici en France, lors du scandale du Crédit Lyonnais, les noms des dirigeants et les responsabilités qu'ils occupaient dans la banque.
De sorte que le jeu de passe-passe qui consiste à ce qu'une bande de copains à la tête d'une banque  en faillite fasse acheter par une autre bande de copains -qui se retrouvent  par hasard à la tête de la banque nationale-  des actions qui ne valaient pas un kopeck, ne peut pas être compris du grand public. il s'agit d'une opération totalement frauduleuse. Au nom de quels principes économiques, une banque d'Etat peut-elle racheter une banque privée en faillite ? Pour quel motif, l'Etat haïtien rembourserait les pertes, dues à des "erreurs" de gestion, d'une banque privée. Du jamais vu!

















A gauche M.  Raymond Magloire, à ses côtés M.  Philippe Lahens

ECONOMIE ET FINANCE (sources HPN)
Installation d'un nouveau conseil de gestion à la BRH
Posté le 1 avril 2004

Un nouveau conseil d'administration a été installé jeudi à la Banque de la République d'Haïti. Raymond Magloire, le nouveau gouverneur de la Banque centrale, promet de relever le niveau de change et de conduire une gestion transparente.

Le nouveau gouverneur de la Banque de la République d'Haïti (BRH), l'économiste Raymond Magloire, a été investi le jeudi 1er avril 2004. Philippe Lahens et Charles Castel, respectivement gouverneur-adjoint et directeur général, ont été également appelés dans la nouvelle administration de la Banque centrale.

Les économistes Remy Montas et Georges Henry Fleury complètent cette équipe qui remplace le précédent conseil dont le gouverneur et les membres sont frappés d'interdiction de départ.

Le Premier ministre Gérard Latortue, qui a affirmé que le gouvernement accordait la priorité à la compétence et l'honnêteté en procédant à ces nominations, a estimé que les administrateurs sont tenus de réussir.

« Nous n'interviendrons pas dans votre gestion », a promis le chef du gouvernement, conscient des déséquilibres que provoquent les recours de l'Etat aux fonds de réserve en cas de déficit. M. Gérard Latortue a souhaité qu'avec l'apport de la BRH le gouvernement arrive à jeter de vraies bases pour renforcer les institutions et favoriser la relance des investissements.

Le chef de la Primature a également annoncé l'ouverture prochaine d'une succursale de la Banque mondiale en Haïti. Il considère déjà ce projet comme l'expression de la volonté des puissances internationales de collaborer avec le gouvernement de transition.

« Nous avons pour mission de faire maintenir à l'intérieur et à l'extérieur la valeur de la monnaie. Notre administration saura dans la transparence et l'honnêteté faire remonter le PIB qui a diminué de 20 % durant les 10 dernières années », a laissé entendre Raymond Magloire. Le gouverneur de la Banque centrale a promis de formuler et de conduire de concert avec le ministère des Finances une politique monétaire capable de combattre et l'inflation et favoriser l'augmentation des capacités d'achat.

M. Magloire a reconnu qu'il était difficile d'anticiper. Il a toutefois relevé les priorités de son administration. La BRH, a-t-il dit, tentera dans les meilleurs délais de relever niveau des réserves de change, avec l'appui, espère-t-il, des bâilleurs de fonds. Des discutions seront bientôt engagés avec le Fonds monétaire international (FMI) sur cette question, a annoncé M. Magloire.

L'économiste a également promis un audit de son institution. Un état des lieux sera établi en vue de relever les dérives de la précédente administration, a-t-il précisé. Le spécialiste financier prévoit enfin de rencontrer des représentants du secteur privé sur le dossier des violences et pillages enregistrés après le départ de d'Aristide.

Bien que conscient de la complexité de la conjoncture, l'économiste qui a travaillé, comme l'actuel Premier ministre, à l'Organisation des Nations unies pour le développementi industriel (ONUDI), voit la réussite de son équipe comme une obligation. Il veut à tout prix poursuivre des programmes économiques du gouvernement de transition.

Sources HPN

Nouveau Conseil à la tête de la Banque de la République d’Haïti

vendredi 2 avril 2004

P-a-P., 2 avr. 04 [Alter Presse] --- Le Premier Ministre Gérard Latortue a procédé ce 1er avril àl’installation du nouveau conseil d’administration de la Banque de la République d’Haïti (BRH) en présence des membres du cabinet ministériel et des représentants d’organismes internationaux dont la Banque Mondiale.

Raymond Magloire, gouverneur ; Philippe Lahens, vice-gouverneur ; Charles Castel, directeur ; Rémy Montas et Georges Henry Fils, membres : telle est la composition de la nouvelle équipe qui doit administrer la BRH.

Raymond Magloire, économiste et banquier, est ancien cadre de la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et de l’Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel (ONUDI).

Dans son discours de circonstances, Gérard Latortue dit avoir envoyé un signal clair que le gouvernement connaît les besoins du secteur privé. « Le développement du pays est lié au dynamisme du secteur privé », a-t-il indiqué.

Le Premier Ministre Gérard Latortue qui a affirmé sa volonté de créer des structures pour lutter contre la corruption a souligné au nouveau conseil de la BRH la lourde tache qui les attend. « Nous voulons rentrer dans les chemins de la modernité », a-t-il martelé.

Le nouveau gouverneur de la BRH, Raymond Magloire a dressé un tableau sombre de la situation financière du pays. Le Produit Intérieur Brut (PIB), a-t-il expliqué, perd 20% de sa valeur par rapport aux années 80, l’Etat haïtien accuse une faillite monétaire avec un déficit budgétaire dans l’ordre de 4 milliards de gourdes et le taux d’inflation est de 40% l’an.

Raymond Magloire a rappellé que le principal objectif de la Banque Centrale est de maintenir la valeur de la monnaie nationale et la stabilité des prix. Il a promis de travailler àla relance de l’économie du pays avec des considérations spéciales pour les banques commerciales victimes lors des pillages qui ont eu lieu dans le contexte du départ de l’ancien président Jean Bertrand Aristide le 29 février dernier.

Par ailleurs l’ancien gouverneur de la Banque Centrale, Vénel Joseph, l’un des bras droit d’Aristide, le vice-gouverneur, Ansy Pierre-Louis ainsi que plusieurs autres cadres de la Banque, sont sur la liste de dignitaires de l’ancien régime qui ne peuvent pas quitter le pays.


Sources Alterpresse
Note: dans le papier de HPN,  l'économiste qui complèt l'équipe est désigné sous lenom de Georges Henry Fleury, dans celui d'Alterpresse, il s'appelle George Henry  Fils. Lequel est le bon ?
Par Elsie HAAS
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Vendredi 2 février 2007



Louis-Jodel Chamblain (à gauche) et Guy Philippe accompagnés de combattants rebelles, 29 février 2004.

© AP Graphics Bank

Les prisonniers duvaliéristes, ex-militaires, s'échappent de prison le 29 février  2004. Amnesty international lance un cri d'alarme qui tombe totalement dans le vide.
La communauté internationale, les associations des Droits de l'Homme de Bajeux et Lespérance ne s'intéressent pas à des criminels d'un aussi gros calibre, ils se préoccupent uniquement  des
« chimères » assimilées aux macoutes (Aristide, lui, étant assimilé  par un réalisateur haïtien à Attila, le roi des Huns/ voir la note sur Attila qui suit).
Pendant ce temps, les macoutes se font la malle, se réorganisent et vont rejoindre leurs anciens complices, exactement le scénario que craignait Amnesty International Dans ce même temps (2004-2006) les zentellectuels repentis de  gauche, alliés à Apaid et Boulos, transmutés en messagers de la répression, continuent à se pavaner de colloques en colloques, de mensonges en mensonges, de prix en prix.
A propos d'Attila et de son utilisation par le réalisateur haïtien,  la note  qui suit de Wikipédia:

L'image légendaire et mythologique d'Attila 

Attila est surtout connu dans l'historiographie et dans la tradition chrétienne occidentale pour avoir été le fléau de Dieu, ce qui lui a conféré une image des plus sombres.

En réalité, ce fils du roi Moundzouk, souverain d'un des peuples les plus puissants de son temps, est devenu aux yeux des Européens occidentaux l'image emblématique du souverain-guerrier nomade, se confondant dans l'imaginaire populaire avec les traits que l'on prêtera plus tard à Gengis Khan : sanguinaire, aimant la guerre et les pillages par dessus tout, cruel et rusé.

Or, cette vision est en grande partie inexacte : non seulement les Huns d'Attila étaient un peuple turc qui accueillait de nombreux Germains en son sein, à tel point que ces derniers étaient largement majoritaires dans la coalition qui l'assistait lors de la bataille des champs catalauniques, mais aussi la cour d'Attila était sans doute l'une des plus raffinées de son temps, ayant repris nombre d'usages romains.


AMÉRIQUES  CARAÏBES  HAÏTI
Index AI: AMR 36/013/2004              3 Mars 2004

HAÏTI

Les auteurs de violations et d’exactions commises ces dernières années menacent les droits humains et le rétablissement de l’État de droit

AMNESTY INTERNATIONAL
DOCUMENT PUBLIC
Index AI : AMR 36/013/2004
ÉFAI
Londres, mars 2004
Résumé

Amnesty International a exprimé à de nombreuses reprises, ces dernières semaines, la profonde inquiétude que lui inspirait la présence, à la tête des forces rebelles qui circulent aujourd’hui librement dans Port-au-Prince, la capitale haïtienne, d’auteurs notoires d’atteintes aux droits humains, condamnés comme tels par la justice, comme Louis Jodel Chamblain ou Jean-Pierre Baptiste (dit «Jean Tatoune»). D’autres anciens chefs militaires ou paramilitaires, inculpés ou reconnus coupables des mêmes faits ou de faits tout aussi graves, figurent parmi les prisonniers qui se sont échappés le dimanche 29 février du Pénitencier national de Port-au-Prince, à la faveur du désordre qui régnait après le départ pour l’étranger du président Jean-Bertrand Aristide. Dans le présent rapport, Amnesty International dresse le portrait détaillé de six d’entre eux et fait le compte des actions en justice dont ils ont déjà fait l’objet pour atteintes aux droits humains. L’organisation craint que les détenus évadés n’aillent rejoindre leurs anciens complices au sein des forces rebelles, ce qui leur donnerait la possibilité d’obtenir des armes et, éventuellement, d’accéder à des responsabilités qui pourraient leur permettre de commettre de nouvelles atrocités.
Amnesty International redoute que ces criminels évadés ne se livrent à des actes de représailles et appelle la communauté internationale et la force multinationale intérimaire qui vient d’être déployée à garantir la sécurité des magistrats, des procureurs, des policiers, des témoins et des défenseurs des droits
Par Elsie HAAS
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Communication

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Vient de sortir ...
Un document inédit sur la mémoire haïtienne
Les textes de Roland Paret et Frantz Voltaire
 sont accompagnés de photos de l'époque.
Prix: 10 euros
En vente au restaurant  haïtien:
Le Rond Point des Artistes/Tel 01 48 09 88 40

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