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Haiti c’est le pays de l’attente. On comprend pourquoi Dieu et son royaume à venir y a une si grande importance.
Le temps appartient aux riches et à ceux qui ont le pouvoir d’en user. Les autres n’ont plus qu’à prier et espérer qu’ils auront au moins le temps d’attendre.
Seuls les riches possèdent les moyens de communication : grosses cylindrées tous terrains, avion, yacht, internet, téléphone qui leur permettent d’avoir la maîtrise de leur temps.
Ils peuvent donc anticiper, aller et venir, régler leurs affaires au mieux dans le temps présent et à venir.
D’ailleurs ne disent-ils pas que le temps c’est de l’argent ?
Pour les autres, c’est attenteland. A l’intérieur des taps taps (camionettes de transport en commun) jusqu’à ce qu’ils se remplissent : visages et corps fatigués, assis dans l’inconfort d’un espace restreint et surchauffé, attendent sans mot dire ni maudire.
Dans les rues, par grappes, debout sous le soleil, jeunes filles et jeunes gens sortant de l’école, hommes et femmes de tous âges ont leur entière attention dirigée sur la nécessité de repérer le bon tap tap et de s’y introduire coûte que coûte.Pas le temps de penser à autre chose, de regarder autre chose, de rêver, de projeter.
En attendant le passage d’un éventuel camion, sur les routes toutes de bosses et d’ornières, ce sont surtout les femmes assises sur ou à côté de leurs sacs de marchandises qui regardent sans ciller les 4x4 des particuliers qui, en passant, les baignent de poussière.
Dans les institutions publiques, arrivés tôt le matin ils, jeunes hommes et femmes, sont là parfois jusqu’au soir en attendant que la réceptionniste, la secrétaire,le gardien veuillent bien « faire monter » leur nom à qui de droit. Ils et elles restent assis des heures sans montrer aucun signe d’impatience ni de rien du tout même quand d’autres ostensiblement leur passent devant.
Dans le soleil toujours et encore, femmes avec nourrissons, bébés et enfants debout serrées les unes contre les autres, pendant que le jeune médecin colombien inspecte et fait son tri de qui aura droit ou pas à une auscultation gratuite ou pas. Femmes, nourrissons, bébés et enfants attendent sous le soleil torride de 11h la décision du petit médecin colombien. Image doublement insupportable -1-quand on sait tous les médecins haïtiens à la retraite qui pourraient venir donner un coup de main mais qui préfèrent crever en Floride devant leur téléviseur -2- parce que de le voir passer entre les rangs de ces corps de Noirs, passifs et résignés renvoie automatiquement aux inspections du temps de l’esclavage. On a beau dire à ce petit médecin colombien qu’il faudrait une tonnelle pour abriter les gens du soleil et de la pluie, il n’écoute pas, il s’en fout, il est venu soigner et c’est bien assez comme ça.
Ca ne peut véritablement être que pour des raisons mal intentionnées qu’on décrit Haïti comme l’un des « pays les plus violents de la planète. » C’est un grotesque mensonge qui véritablement fait partie de la campagne de déstabilisation systématique orchestrée par les pays occidentaux depuis l’indépendance de ce pays en 1804. La classe moyenne haïtienne par bêtise et mimétisme se complait dans la répétition de ces mensonges les plus grossiers et participe à ce dénigrement.
L’attente haïtienne est spéciale. Elle ne bougonne pas comme celle des Français, ni ne se réfugie dans la lecture comme celle des Anglais, ni ne se répand en plaintes et imprécations comme la russe ni ne se fige dans une dignité outragée ; l’attente haïtienne est toute de culpabilité, on s’excuserait presque d’encombrer l’espace de sa présence. On pénètre dans la salle d’attente, on dit bonsoir et tous les « attendants » répondent en chœur bonsoir, on va pour s’asseoir et chacun se pousse pour faire une place au nouvel arrivant
On ne sait pas de quand remonte cette aptitude spéciale à attendre ( et son corollaire faire attendre). De l’esclavage ? –le maître qui a tout pouvoir sur le corps, l’âme et le temps de l’esclave ?- des régimes politiques autoritaires qui se sont succédé tout au long de l’histoire du pays ? - de la structure familiale patriarcale qui veut que seul a de l’importance le temps du père, celui du reste de la famille comptant pour du beurre ?
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui en 2007, l’attente comparable à une sorte d’araignée monstrueuse enserre chaque Haïtien, le colle dans une sorte d’infantilisation et pérennise la dépendance. Et ceci à tous les niveaux des relations. Il y a celui qui fait attendre (en général pour rien) et ceux qui attendent (idem pour rien). D’où la place de choix allouée au rien et aux petits riens. Petits riens qui remplissent le vide abyssal de l’impossible dialogue.
Parce que entre celui qui attend et celui qui fait attendre il n’y a pas de dialogue possible. Il y a celui qui expose sa requête (dévitalisée par l’attente) et celui qui écoute en attendant que cela se termine.
Et cette espèce de carrousel tourne et tourne à n’en plus finir dans Attendeland également appelé Haïti.
Ou met chita ! Prenez place !
Dans le prochain épisode on évoquera la place des chaises dans Attendeland : chaises basses, chaises hautes, chaises en bois, en plastique, en fer, en paille, chaises sans dossiers, chaises à trois pieds, chaises…
La population haïtienne est totalement prise en otage par les institutions internationales qui veulent tout privatiser. La privatisation sauvage telle qu’elle est appliquée en Haïti apporte de l’argent aux multinationales occidentales et laisse quelques restes à la bourgeoisie locale qui devient de ce fait un client obéissant aux intérêts contraires à ceux de leur nation, de leurs compatriotes et de leurs propres enfants au bout du compte.
Les gens sont pris dans un étau dont on ne voit pas très bien comment ils pourraient en sortir sans intervention de l’Etat.
Pour commencer le téléphone. Téléphoner est une épreuve de tous les jours. Deux compagnies se disputent le marché des cellulaires : Digicel et Voila.
Les Haïtiens essayent tous d’avoir un téléphone. Les compagnies Digicel et Voila ont trouvé un système formidable pour ramasser le plus d’argent possible dans un pays où la majorité des gens sont au chômage.Voici comment :
a)le téléphone cellulaire est vendu assez bon marché
b) les cartes commencent à 50 gourdes( l’équivalent d’1euros) Même les plus pauvres peuvent espérer un jour ou l’autre pouvoir en acheter une.
c) chacune des compagnies a ses propres cartes uniquement utilisables avec leurs téléphones. Ce qui fait que les gens qui le peuvent ont en général deux ou 3 cellulaires : un de Digicel et un de Voila et parfois un troisième appartenant à une autre compagnie Haitel, compagnie à capitaux haïtiens qui semble actuellement rencontrer de gros problèmes.
d) pour que le kidnapping, car s’en est un, soit complet, il faut ajouter que même quand vous avez téléphones et cartes, il peut arriver qu’il soit impossible de rentrer le numéro de la carte, le service étant saturé. Vous avez droit à des messages du type : appel échoué non disponible ou bien réseau occupé…
Le système est tellement pervers qu’il a mis au point la vente à tous les coins de rue, dans tous les recoins de cours, des cartes par des jeunes gens qui prennent 25 gourdes de commission. Donc une carte de 100 gourdes vous revient à 125 gourdes. C’est à dire que c’est le client qui paie le revendeur et non pas Digicel ou Voila. DU JAMAIS VU AILLEURS QU’EN HAÏTI .Evidemment des boutiques Digicel ou Voila censées vendre les cartes au prix affiché sur ces dernières sont invisibles.
Récemment les syndicats des chauffeurs de véhicules de transports en commun ont fait grève pour protester contre la non diminution du prix de l’essence aligné sur celui du marché international. Il s’agissait d’une grève menée contre l’Etat qui fixe les prix du carburant.
Ce qui me surprend c’est qu’il n’y ait pas de protestations contre les pratiques commerciales abusives des compagnies privées de cellulaires. On ne lit rien à ce sujet dans les journaux, les organisations de travailleurs telles que Konba Ouvriyé n’abordent pas ce sujet qui pourtant est la cause de beaucoup de problèmes pour des gens dont le budget déjà restreint se retrouve amputé par les frais de téléphone.
On dit même ici que certaines personnes se passeraient de manger pour s’acheter une carte…
Bref cette histoire de cellulaire est un scandale de plus qui appauvrit les pauvres et enrichit les patrons de Digicel et de Voila qui, rien qu’avec le marché haïtien, doivent être aujourd’hui plus que millionnaires. Aussi, l’argent qu’ils redistribuent en sponsorings d’événements non seulement ne représente que des miettes mais de plus contribue directement à développer une clientèle déjà prise en otage.
Donc on attend. On attend que la journée passe. Il y a le matin où on espère un coup de fil mais l’écran du cellulaire affiche : « pas de service ». Il y a le midi où on attend – qui sait ?- que la voiture arrive ou bien que le téléphone remarche ou bien que quelqu’un contre toute attente débarque et vous dise joyeusement : si on allait faire un tour à la mer !
Mais ici à Port-au-Prince ni la mer, ni des personnes enjouées et aimables n’existent vraiment.
Il faut comprendre que le dernier coup d’Etat qui a envoyé manu militari le président Aristide en Afrique est resté comme un os à travers la gorge de l’ensemble de la population et a sonné un coup de glas.
Sauf pour les GNB (grennnanbounda ), le G184 et les « zin-tellectuels » du Collectif Non, seuls bénéficiaires (avec la France) de cette opération mais qui ne sont pas visibles dans le paysage haïtien. Il faut aller à la grande messe organisée à la Citadelle Laferrière par le ministre de la Culture, Daniel Elie, sa conseillère et ancienne ministre de la Culture du gouvernement de facto Latortue, Mme Comeau Denis, et avec le concours de la France dans la personne de M. Poivre d’Arvor pour rencontrer ces gens-là. Ou bien, le 14 juillet, au Manoir des Lauriers, dans la résidence de l’ambassadeur de France en Haïti. Ou bien au Musée de la canne autour d’un Syto Cavé, membre du Collectif Non et cependant lecteur de Jacques Roumain.
Les aberrations pullulent ici comme des maringouins après la pluie. Le cynisme est le mode de fonctionnement qui paie le plus et le mieux. Ce cynisme est présent dans toutes les institutions privées et publiques, dans les églises, dans les organisations non gouvernementales, dans les familles. C’est une vérité qu’il nous faut admettre. Les plus opportunistes l’utilisent les yeux fermés, les autres à contrecœur d’abord puis avec le temps sans plus y penser. C’est le même Syto Cavé, connu pour être un homme de gauche qui s’allie avec des anciens militaires et macoutes pour faire chuter Aristide et qui va lire Jacques Roumain lequel, le pauvre, doit se retourner cent et une fois dans sa tombe pour les cent une récupérations qui ont été faites de sa personne ces derniers mois.
Est-ce que ce n’est pas du pur cynisme d’organiser avec l’aide de la France un raout, une nouba dans la Citadelle construite par le roi Christophe, symbole de l’indépendance d’Haïti, dont il y a trois ans, le gouvernement français s’employait à boycotter la fête du bicentenaire ? Mais surtout considérant la situation économique déplorable dans laquelle se trouve la population, était-ce vraiment le moment de consacrer tant d’argent pour une telle manifestation ? Et le comble du cynisme ne serait-ce pas qu’après avoir terni la célébration d’un bicentenaire qui représentait tant pour le pays, pour l’ensemble des descendants d’esclaves, pour les Noirs et pour les peuples du Sud, d’organiser 3 ans plus tard une fête entre « happy few » dans une Citadelle réduite à un simple décor ?
On peut comprendre, sans toutefois l’accepter, pourquoi et comment les intellectuels et artistes se sont ralliés au "Collectif Non" et avec ce qui l’accompagnait à savoir les
subsides de l’Europe et des ONG.
Pas seulement à cause du comportement moutonnier et la crainte d'être exclus (qu'il ne faut pas minimiser dans une société aussi sectaire que la portauprincienne)
Mais surtout à cause du fric.
Je pense au livre de Kourouma : Money, outrages…
Et il fallait, soit avoir des réserves ( néanmoins ce sont les plus riches qui se sont ralliés en masse) pour se passer des aumônes internationales, soit être organisé en
quasi-autarcie, comme quelques rares artistes qui se comptent sur les doigts d'une main , qui vivent de leur art, mangent les fruits et légumes de leur jardin, louent des chambres à des
"zétrangers" en dollars ou en euros, viennent rarement à Port-au-Prince et surtout ont des enfants déjà grands dont ils n’ont plus la charge.
Sinon c’est misère - ou ONG - ou crier à la dictature, aux atteintes aux droits de l’Homme etc., (yeux fermés et main tendue.) quand l’Occident le commande et se taire quand le même Occident
payeur exige le silence sur les meurtres de pauvres, les procès de criminels notoires qui se terminent en relaxe, (Chamblain) etc. J'ai entendu qu'Edwidge Danticat , l'écrivaine haïtienne, de
passage à Jacmel (paradis des GNB) aurait trouvé, en 2004, une certaine personne (faut pas citer de noms) assise sous un cocotier en face de la mer son ordinateur portable sur les genoux qui se
plaignait de la dureté de la vie en Haïti.
Donc, après deux mois et demie dans ce beau pays d'Haïti, je n’ai pas pu voir et passer un moment avec des gens dont je suis très proche sur le net. Ou bien quand conversation il y a eut, elle était à de rares exceptions, aussi précautionneuse que sous les Duvalier. Ou encore ça se résume à des parlottes entre ivrognes.
De même que les kidnappings comme moyen de s’enrichir rapidement ont contaminé le pays en quelques mois (je suppose que comme pour l’histoire des coopératives les premiers qui se sont lancés dans le business ont dû ramasser le jack pot et plus on descend dans la pyramide plus c’est du petit argent, plus c’est mort dans des circonstances tragiques ou bien prison à perpétuité). Jean Claude Duvalier qui comme son père a commis et cautionné des crimes contre l’humanité, pillé les institutions publiques haïtiennes, détruit la paysannerie avec son deal de cochon rose est considéré dans certains cercles de crétins ici comme un type conséquent, intelligent et je crois bien…honnête. Ce sont ceux -là même qui prêchent à longueur de journée qu'il vaut mieux ne pas trop savoir. En somme pour vivre en paix en savoir le moins possible.
Chiquottes, rigoises, fouets, ceinturons, punitions à genoux au soleil etc, entre autres appareils servent à dresser les « ti moun se ti bet » ( les enfants sont de jeunes animaux) comme l’exprime de manière si réaliste, un dicton local.
Quand on leur demande ce qu’ont réalisé de positif les Duvalier, le papa et son bébé, pendant les 29 ans qu’ils ont régné sans opposition et sans partage sur le pays, avec l’aide bienfaisante de la communauté internationale, ils sont incapables de répondre. Néanmoins ils continuent à s’agripper à leur « Du temps des Duvalier… »
La population haïtienne est dans son ensemble patiente et non violente. Il faut en faire beaucoup pour la faire sortir de ses gonds, s’énerver et prendre sa machette (elle n'a pas de fusils). En faire beaucoup ça signifie qu’il faut la travailler au corps, la manipuler (il y a des professionnels de cette chose), la provoquer, tuer, violer ses proches pour qu’elle se mette à réagir.
Kijan nou ye ? Nap lite. Comment ça va ? On lutte.
Il y a différentes réponses au Kijan nou ye/ Comment ca va ? Dans le Plateau Central, du moins dans la région de Pandiassou, c’est : on lutte!
A un moment tout au début, un homme se propose de nous accompagner. Il est, d’après ce que j’ai compris, une sorte de personnalité morale, président d’une association qui essaie d’apporter de l’aide aux gens. Tout en cheminant il nous raconte qu’il y a une communauté, tout en haut d’un morne, bien plus haut que là où nous nous rendons qui subit une attaque de tiques. Il est allé les voir avec les quelques médicaments qu’il avait à sa disposition, a enlevé les tiques, soigné les plaies mais dit que ça va recommencer parce que faute de sandales les gens vont pied nus. Il s’est adressé aux autorités sanitaires locales mais n’a toujours pas eu de réponses. Quelques semaines plus tard je lirai dans Le Nouvelliste, un des quotidiens de la capitale, qu’une épidémie de tiques frappe les paysans d’une certaine localité dans le Plateau Central. C’est bon signe, son message aura été finalement entendu.
A un moment, dans une ravine, une rivière et plus loin une superbe cascade qui fait envie. Impossible de descendre c’est à pic. Sur le versant de l’autre côté une maison, et encore plus haut une autre. Comment les gens arrivent à monter là, à y construire leurs habitations et à y vivre presque en équilibre entre le ciel et la ravine ? Ca m’effraie cet isolement total.
La source claire, entourée de grands arbres, l'ombre douce, l’eau froide et limpide et les paysans, femmes, enfants et hommes, avec ânes, bœufs et chevaux. L’ensemble trop beau pour être vrai. On est en Haïti, en 2007. Très, très loin de Port-au-Prince et ses immondices. Je mettrais ma main à couper que ces gens ne sont jamais allés plus loin qu’à Hinche, la capitale du département. Les visages sont à la fois graves et souriants. Leur dignité est naturelle. Aucun d’eux ne tente de nous extirper quoi que ce soit. Edouard fait encore des photos. C’était ça le but de la randonnée, faire un rapport de l'état des lieux en photo parce que le Frère Franklin Armand de la congrégation des Petits Frères de l’Incarnation, qui a entrepris un travail colossal à Pandiassou, voudrait trouver les moyens financiers pour réparer l’installation.
Une expérience inoubliable que je dois Edouard, mon mari, frère, et fils d’une journée, Français de France, qui a fait preuve d’une gentillesse et d’une sollicitude à toute épreuve au cours de cette équipée.
