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CHRONIQUES HAITIENNES

Dimanche 15 juillet 2007 7 15 07 2007 21:21

 

Asseyez-vous là ! Ou met chita !
 

Haiti c’est le pays de l’attente. On comprend pourquoi Dieu et son royaume à venir y a une si grande importance.

 

Le temps appartient aux riches et à ceux qui ont le pouvoir d’en user. Les autres n’ont plus qu’à prier et espérer qu’ils auront au moins le temps d’attendre.

 

Seuls les riches possèdent les moyens de communication : grosses cylindrées tous terrains, avion, yacht, internet, téléphone qui leur permettent d’avoir la maîtrise de leur temps.

 

Ils peuvent donc anticiper, aller et venir, régler leurs affaires au mieux dans le temps présent et à venir.

 

D’ailleurs ne disent-ils pas que le temps c’est de l’argent ?

 

Pour les autres, c’est attenteland. A l’intérieur des taps taps (camionettes de transport en commun) jusqu’à ce qu’ils se remplissent : visages et corps fatigués, assis dans l’inconfort d’un espace restreint et surchauffé, attendent sans mot dire ni maudire.

 

Dans les rues, par grappes, debout sous le soleil, jeunes filles et jeunes gens sortant de l’école, hommes et femmes de tous âges ont leur entière attention dirigée sur la nécessité de repérer le bon tap tap et de s’y introduire coûte que coûte.Pas le temps de penser à autre chose, de regarder autre chose, de rêver, de projeter.

 

En attendant le passage d’un éventuel camion, sur les routes toutes de bosses et d’ornières, ce sont surtout les femmes assises sur ou à côté de leurs sacs de marchandises qui regardent sans ciller les 4x4 des particuliers qui, en passant, les baignent de poussière.

 

Dans les institutions publiques, arrivés tôt le matin ils, jeunes hommes et femmes, sont là parfois jusqu’au soir en attendant que la réceptionniste, la secrétaire,le gardien veuillent bien « faire monter » leur nom à qui de droit. Ils et elles restent assis des heures sans montrer aucun signe d’impatience ni de rien du tout même quand d’autres ostensiblement leur passent devant.

 

Dans le soleil toujours et encore, femmes avec nourrissons, bébés et enfants debout serrées les unes contre les autres, pendant que le jeune médecin colombien inspecte et fait son tri de qui aura droit ou pas à une auscultation gratuite ou pas. Femmes, nourrissons, bébés et enfants attendent sous le soleil torride de 11h la décision du petit médecin colombien. Image doublement insupportable -1-quand on sait tous les médecins haïtiens à la retraite qui pourraient venir donner un coup de main mais qui préfèrent crever en Floride devant leur téléviseur -2- parce que de le voir passer entre les rangs de ces corps de Noirs, passifs et résignés renvoie automatiquement aux inspections du temps de l’esclavage. On a beau dire à ce petit médecin colombien qu’il faudrait une tonnelle pour abriter les gens du soleil et de la pluie, il n’écoute pas, il s’en fout, il est venu soigner et c’est bien assez comme ça.

 

Ca ne peut véritablement être que pour des raisons mal intentionnées qu’on décrit Haïti comme l’un des « pays les plus violents de la planète. » C’est un grotesque mensonge qui véritablement fait partie de la campagne de déstabilisation systématique orchestrée par les pays occidentaux depuis l’indépendance de ce pays en 1804. La classe moyenne haïtienne par bêtise et mimétisme se complait dans la répétition de ces mensonges les plus grossiers et participe à ce dénigrement.

 

L’attente haïtienne est spéciale. Elle ne bougonne pas comme celle des Français, ni ne se réfugie dans la lecture comme celle des Anglais, ni ne se répand en plaintes et imprécations comme la russe ni ne se fige dans une dignité outragée ; l’attente haïtienne est toute de culpabilité, on s’excuserait presque d’encombrer l’espace de sa présence. On pénètre dans la salle d’attente, on dit bonsoir et tous les « attendants » répondent en chœur bonsoir, on va pour s’asseoir et chacun se pousse pour faire une place au nouvel arrivant

 

On ne sait pas de quand remonte cette aptitude spéciale à attendre ( et son corollaire faire attendre). De l’esclavage ? –le maître qui a tout pouvoir sur le corps, l’âme et le temps de l’esclave ?- des régimes politiques autoritaires qui se sont succédé tout au long de l’histoire du pays ? - de la structure familiale patriarcale qui veut que seul a de l’importance le temps du père, celui du reste de la famille comptant pour du beurre ?

 

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui en 2007, l’attente comparable à une sorte d’araignée monstrueuse enserre chaque Haïtien, le colle dans une sorte d’infantilisation et pérennise la dépendance. Et ceci à tous les niveaux des relations. Il y a celui qui fait attendre (en général pour rien) et ceux qui attendent (idem pour rien). D’où la place de choix allouée au rien et aux petits riens. Petits riens qui remplissent le vide abyssal de l’impossible dialogue.

 

Parce que entre celui qui attend et celui qui fait attendre il n’y a pas de dialogue possible. Il y a celui qui expose sa requête (dévitalisée par l’attente) et celui qui écoute en attendant que cela se termine.

 

Et cette espèce de carrousel tourne et tourne à n’en plus finir dans Attendeland également appelé Haïti.

 

Ou met chita ! Prenez place !

 

Dans le prochain épisode on évoquera la place des chaises dans Attendeland : chaises basses, chaises hautes, chaises en bois, en plastique, en fer, en paille, chaises sans dossiers, chaises à trois pieds, chaises…

 

 

Par Elsie HAAS
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Mardi 17 juillet 2007 2 17 07 2007 21:24

 

La population haïtienne est totalement prise en otage par les institutions internationales qui veulent tout privatiser. La privatisation sauvage telle qu’elle est appliquée en Haïti apporte de l’argent aux multinationales occidentales et laisse quelques restes à la bourgeoisie locale qui devient de ce fait un client obéissant aux intérêts contraires à ceux de leur nation, de leurs compatriotes et de leurs propres enfants au bout du compte.

 

Les gens sont pris dans un étau dont on ne voit pas très bien comment ils pourraient en sortir sans intervention de l’Etat.

 

Pour commencer le téléphone. Téléphoner est une épreuve de tous les jours. Deux compagnies se disputent le marché des cellulaires : Digicel et Voila.

 

Les Haïtiens essayent tous d’avoir un téléphone. Les compagnies Digicel et Voila ont trouvé un système formidable pour ramasser le plus d’argent possible dans un pays où la majorité des gens sont au chômage.Voici comment :

 

a)le téléphone cellulaire est vendu assez bon marché

 

b) les cartes commencent à 50 gourdes( l’équivalent d’1euros) Même les plus pauvres peuvent espérer un jour ou l’autre pouvoir en acheter une.

 

c) chacune des compagnies a ses propres cartes uniquement utilisables avec leurs téléphones. Ce qui fait que les gens qui le peuvent ont en général deux ou 3 cellulaires : un de Digicel et un de Voila et parfois un troisième appartenant à une autre compagnie Haitel, compagnie à capitaux haïtiens qui semble actuellement rencontrer de gros problèmes.

 

d) pour que le kidnapping, car s’en est un, soit complet, il faut ajouter que même quand vous avez téléphones et cartes, il peut arriver qu’il soit impossible de rentrer le numéro de la carte, le service étant saturé. Vous avez droit à des messages du type : appel échoué non disponible ou bien réseau occupé…

 

Le système est tellement pervers qu’il a mis au point la vente à tous les coins de rue, dans tous les recoins de cours, des cartes par des jeunes gens qui prennent 25 gourdes de commission. Donc une carte de 100 gourdes vous revient à 125 gourdes. C’est à dire que c’est le client qui paie le revendeur et non pas Digicel ou Voila. DU JAMAIS VU AILLEURS QU’EN HAÏTI .Evidemment des boutiques Digicel ou Voila censées vendre les cartes au prix affiché sur ces dernières sont invisibles.

 

Récemment les syndicats des chauffeurs de véhicules de transports en commun ont fait grève pour protester contre la non diminution du prix de l’essence aligné sur celui du marché international. Il s’agissait d’une grève menée contre l’Etat qui fixe les prix du carburant.

 

Ce qui me surprend c’est qu’il n’y ait pas de protestations contre les pratiques commerciales abusives des compagnies privées de cellulaires. On ne lit rien à ce sujet dans les journaux, les organisations de travailleurs telles que Konba Ouvriyé n’abordent pas ce sujet qui pourtant est la cause de beaucoup de problèmes pour des gens dont le budget déjà restreint se retrouve amputé par les frais de téléphone.

 

On dit même ici que certaines personnes se passeraient de manger pour s’acheter une carte…

 

Bref cette histoire de cellulaire est un scandale de plus qui appauvrit les pauvres et enrichit les patrons de Digicel et de Voila qui, rien qu’avec le marché haïtien, doivent être aujourd’hui plus que millionnaires. Aussi, l’argent qu’ils redistribuent en sponsorings d’événements non seulement ne représente que des miettes mais de plus contribue directement à développer une clientèle déjà prise en otage.

 
Le mot de la fin est celui d’une bourgeoise haïtienne : « En Haïti, on ne fait de l’argent qu’avec des pauvres. »

 

Par Elsie HAAS
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Vendredi 27 juillet 2007 5 27 07 2007 17:35

Donc on attend. On attend que la journée passe. Il y a le matin où on espère un coup de fil mais l’écran du cellulaire affiche : « pas de service ». Il y a le midi où on attend – qui sait ?- que la voiture arrive ou bien que le téléphone remarche ou bien que quelqu’un contre toute attente débarque et vous dise joyeusement : si on allait faire un tour à la mer !

 

Mais ici à Port-au-Prince ni la mer, ni des personnes enjouées et aimables n’existent vraiment.

 

Il faut comprendre que le dernier coup d’Etat qui a envoyé manu militari le président Aristide en Afrique est resté comme un os à travers la gorge de l’ensemble de la population et a sonné un coup de glas.

 

Sauf pour les GNB (grennnanbounda ), le G184 et les « zin-tellectuels » du Collectif Non, seuls bénéficiaires (avec la France) de cette opération mais qui ne sont pas visibles dans le paysage haïtien. Il faut aller à la grande messe organisée à la Citadelle Laferrière par le ministre de la Culture, Daniel Elie, sa conseillère et ancienne ministre de la Culture du gouvernement de facto Latortue, Mme Comeau Denis, et avec le concours de la France dans la personne de M. Poivre d’Arvor pour rencontrer ces gens-là. Ou bien, le 14 juillet, au Manoir des Lauriers, dans la résidence de l’ambassadeur de France en Haïti. Ou bien au Musée de la canne autour d’un Syto Cavé, membre du Collectif Non et cependant lecteur de Jacques Roumain.

 

Les aberrations pullulent ici comme des maringouins après la pluie. Le cynisme est le mode de fonctionnement qui paie le plus et le mieux. Ce cynisme est présent dans toutes les institutions privées et publiques, dans les églises, dans les organisations non gouvernementales, dans les familles. C’est une vérité qu’il nous faut admettre. Les plus opportunistes l’utilisent les yeux fermés, les autres à contrecœur d’abord puis avec le temps sans plus y penser. C’est le même Syto Cavé, connu pour être un homme de gauche qui s’allie avec des anciens militaires et macoutes pour faire chuter Aristide et qui va lire Jacques Roumain lequel, le pauvre, doit se retourner cent et une fois dans sa tombe pour les cent une récupérations qui ont été faites de sa personne ces derniers mois.

 

Est-ce que ce n’est pas du pur cynisme d’organiser avec l’aide de la France un raout, une nouba dans la Citadelle construite par le roi Christophe, symbole de l’indépendance d’Haïti, dont il y a trois ans, le gouvernement français s’employait à boycotter la fête du bicentenaire ? Mais surtout considérant la situation économique déplorable dans laquelle se trouve la population, était-ce vraiment le moment de consacrer tant d’argent pour une telle manifestation ? Et le comble du cynisme ne serait-ce pas qu’après avoir terni la célébration d’un bicentenaire qui représentait tant pour le pays, pour l’ensemble des descendants d’esclaves, pour les Noirs et pour les peuples du Sud, d’organiser 3 ans plus tard une fête entre « happy few » dans une Citadelle réduite à un simple décor ?

 

 

 

Par Elsie HAAS
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Mardi 31 juillet 2007 2 31 07 2007 00:58

 

On peut comprendre, sans toutefois l’accepter, pourquoi et comment les intellectuels et artistes se sont ralliés au "Collectif Non" et avec ce qui l’accompagnait à savoir les subsides de l’Europe et des ONG.
Pas seulement à cause du comportement moutonnier et la crainte d'être exclus (qu'il ne faut pas minimiser dans une société aussi sectaire que la portauprincienne)
Mais surtout à cause du fric.
Je pense au livre de Kourouma : Money, outrages…

Parce qu’il faut diablement de l’argent pour fonctionner ici quand on n’a pas de revenus fixes comme c’est le cas pour la majorité des artistes et intellectuels qui vivent de leurs productions. Pas de sécurité sociale, pas d'allocations chomage, pas de subventions, rien que la force du poignet et de l'imagination...

Et il fallait, soit avoir des réserves ( néanmoins ce sont les plus riches qui se sont ralliés en masse) pour se passer des aumônes internationales, soit être organisé en quasi-autarcie, comme quelques rares artistes qui se comptent sur les doigts d'une main , qui vivent de leur art, mangent les fruits et légumes de leur jardin, louent des chambres à des "zétrangers" en dollars ou en euros, viennent rarement à Port-au-Prince et surtout ont des enfants déjà grands dont ils n’ont plus la charge.

Sinon c’est misère - ou ONG - ou crier à la dictature, aux atteintes aux droits de l’Homme etc., (yeux fermés et main tendue.) quand l’Occident le commande et se taire quand le même Occident payeur exige le silence sur les meurtres de pauvres, les procès de criminels notoires qui se terminent en relaxe, (Chamblain) etc. J'ai entendu qu'Edwidge Danticat , l'écrivaine haïtienne, de passage à Jacmel (paradis des GNB) aurait trouvé, en 2004, une certaine personne (faut pas citer de noms) assise sous un cocotier en face de la mer son ordinateur portable sur les genoux qui se plaignait de la dureté de la vie en Haïti.

Personne n’est dupe ici. Sauf le groupe dont chacun connait les itinéraires et qui maintient encore coûte que coûte -bien que la facade de ce groupe soit aussi décrépie que les anciennes belles maisons du Bois Verna- la fable qu’il s'est battu contre un dangereux dictateur, pour la démocratie aux côtés de tout ce que comptait comme forces vives (et intelligentes ) le pays :les Zétudiants, les Zentellectuels, les GNB (Grenn-nan-bounda), les Zex-militaires et les Zex-macoutes qui attendaient d’être réactivés, le G184 formation comprenant les zentellectuels, zélites, zétudiants, artistes, cinéastes, comédiens, employés d’ONG et l’ensemble des partis politiques, qui ont fait quelque chose comme au max 20% aux élections présidentielles de 2006, deux années après cet immense acte héroïque qui consistait à boycotter les célébrations du bicentenaire de l’Indépendance, acte, -comment en douter ?- qui restera célèbre dans les annales de l’histoire d’Haïti.
 

Donc, après deux mois et demie dans ce beau pays d'Haïti, je n’ai pas pu voir et passer un moment avec des gens dont je suis très proche sur le net. Ou bien quand conversation il y a eut, elle était à de rares exceptions, aussi précautionneuse que sous les Duvalier. Ou encore ça se résume à des parlottes entre ivrognes.

 

Patrick Lemoine raconte dans son livre « Fort Dimanche, Fort la Mort » que le macoute ou militaire qui l’a arrêté lui disait : « Pa foure bouch ou nan bagay ki pa gade-w » (Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas.) Ici, dans certains milieux cette parole de lâche est érigée en vertu. On dit il vaut mieux ne rien savoir pour ne pas avoir à prendre position ou à agir. On l'enseigne aux enfants.

De même que les kidnappings comme moyen de s’enrichir rapidement ont contaminé le pays en quelques mois (je suppose que comme pour l’histoire des coopératives les premiers qui se sont lancés dans le business ont dû ramasser le jack pot et plus on descend dans la pyramide plus c’est du petit argent, plus c’est mort dans des circonstances tragiques ou bien prison à perpétuité). Jean Claude Duvalier qui comme son père a commis et cautionné des crimes contre l’humanité, pillé les institutions publiques haïtiennes, détruit la paysannerie avec son deal de cochon rose est considéré dans certains cercles de crétins ici comme un type conséquent, intelligent et je crois bien…honnête. Ce sont ceux -là même qui prêchent à longueur de journée qu'il vaut mieux ne pas trop savoir. En somme pour vivre en paix en savoir le moins possible.

De même que pour les kidnappings et pour les mêmes raisons (faire du fric vite fait mal fait en écrasant tout sur son passage) le virus pro duvaliériste se répand aussi chez ceux qui en bas de l’échelle n’ont absolument rien à gagner ( on a entendu que des gens avaient réclamé 1000, 2000 gourdes pour relacher une victime de kidnapping avant évidemment de se faire prendre) et même aurait plutôt tout à perdre avec le retour des cagoulards. Mais il n’empêche ! Ceux qui n’ont de cesse de comparer Duvalier à Aristide (et aussi les mêmes Duvalier à Castro ou bien Chavez à Hitler oui, oui ça peut aller jusque là !) sont responsables de ce travail systématique de lavage de cerveau (initié par l’école avec sa méthode de jaquotement).

 

Pa foure bouch ou nan bagay ki pa gade-w . Avec ce principe pour guide suprême, vous pouvez imaginer la qualité de la communication, des échanges et des projets. C’est le silence et Dieu y pourvoira qui mènent la danse. Pourvoira à quoi ? A trouver un visa pour l’étranger, des dollars pour payer un voyage clandestin ou bien recevoir l’argent de la famille de l’étranger pour le transport, l'écolage, l'affermage, l'hopital, et le cellulaire...

 

Il faudra revenir sur le retour du silence (cellulaire encourageant les propos brefs ou bien creux = silence) et son corollaire la peur, arme des dictatures Duvalier et dont un ami Noir Colombien me disait que c’était la meilleure arme pour soumettre les Noirs en Colombie : « leur fermer la gueule ».

 

Alors difficile de se connecter à internet, difficile de se déplacer faute de transports en commun et de routes, difficile d’échanger, la plupart des sujets : politique, religion, famille étant tabous. Tout est fait - par qui ?- sciemment pour restreindre la communication à des échanges de base :
« Kijan nou yé ?" « Pa pi mal » ou bien à des zen ( ragots)

 

Comment rêver et faire des projets quand il est interdit d’échanger expériences, réflexions, sentiments ?

 

 

 

 

 

Par Elsie HAAS
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Vendredi 3 août 2007 5 03 08 2007 02:33

Ca y est, j'ai conçu et tourné avec un cameraman, une série de 8 petits films qui s'appelle " Une fenêtre sur la Grand'Anse".
Le tournage s'est bien passé. Le technicien de la TNH connait son métier.
Mais question montage ça a été la galère totale: un logiciel ancien Adobe et une jeune monteuse qui a appris sur le tas et fait un stage de 5 jours avec des Canadiens qui ont créé une structure qui s'appelle " Réseau Libertés".
Bon. J'ai pu en monter un des reportagesavec une musique de Brunache et laisserce "prototype" comme modèle pour les 7 autres que le cameraman fera avec la monteuse; j'ai également laissé un script très détaillé avec la successions d'images et de son.
Sinon "Le Romancero " est passé à plusieurs reprises sur la TNH avec un certain succès qui m'a étonné vu que ce n'est pas un film facile dans lequel trois extraits de livres sont lus: Gouverneurs de la Rosée de J Roumain, "Fort Dimanche, Fort la Mort de Patrick Lemoine et le dernier de Phelps (je ne me souviens moi même plus très bien du titre)
Mon amour de la littérature et du cinéma que j'ai essayé de marier.
On me dit que je parle trop de tout et de rien
J'ai appris récemment que des gens que je connaissais venaient de réaliser une série qui 1 porte un titre proche de la série que j'ai réalisé avec les Films de la Lanterne: Pari Métis et d'une autre série dont j'ai encore tous les papiers mais que je n'ai pas réalisé qui s'intitulait "Paris vu par " et qui offrait à des cinéastes étrangers de décrire le quartier où ils habitent à Paris. Il paraitrait que la bande de réalisateurs a fait un mix des deux.
Autre nouvelle désagréable un autre réalisateur aurait repris des moments de Tango Caraibes, un scénario que j'ai trainé pendant plus de dix ans- aucune télé n'en voulait parce qu'il contenait trop de roles pour Noirs- dont notamment le personnage principal l'été dans Paris (là il s'agit de Bruxelles)est écrivain et qui,détail important, rêve...
Décidément, je parle trop...
J'espère ne pas voir prochainement "Une fenêtre sur Jacmel" une série de ..., réalisée par, etc
Allez, ciao


Par Elsie HAAS
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Lundi 13 août 2007 1 13 08 2007 16:02
Ici le  problème de la liberté se pose de manière aigue, fondamentale, vitale. Le problème de la liberté, c’est en fait le problème de l’absence d'autonomie. Entre les « Grands Dons » (propriétaires terriens), les ONG  tout acabit, tout azimut, les églises catholiques, protestantes et vaudou  (bientôt peut-être l’islam), les politiciens gros «  Zouzoun », les « parinn » (parrains) économiques, les Haïtiens sont englués dans une toile d’araignée qui leur laisse peu de liberté de penser, d’entreprendre, de projeter, de rêver.

L’exil ce n’est pas seulement partir à la recherche d’une mieux être économique mais aussi d’un supplément d’âme, d’une respiration. On croit que les pauvres ne pensent qu’au pain mais c’est totalement érroné. Ils sont les premiers à laisser vagabonder leur imagination. Pour preuve, l’art dit populaire qui dans tous les pays du monde donne des représentations au-delà du réel. C’est pourquoi,  par ailleurs, les gens d’Haïti aiment croire ( ou faire semblant de croire) à toutes sortes de fables fantastiques, qu’ils se laissent subjuguer par n’importe quel charlatan qui leur chante un conte à dormir debout. D’où le soin qu’on met ici à brider, ficeler, enrégimenter les enfants de manière à ce qu'ils soeint de aprfaits exécutants.

Chiquottes, rigoises, fouets,  ceinturons, punitions à genoux au soleil etc, entre autres appareils servent à dresser  les « ti moun se ti bet » ( les enfants sont de jeunes animaux) comme l’exprime de manière si réaliste, un dicton local.


Ici on rencontre pas mal de nostalgiques de la « bamboche dictatoriale ». Du temps où, comme ils aiment à le répéter, il y avait un makout dans chaque famille. Ils en parlent, surtout les plus jeunes qui n’ont pas connu cette époque, comme d’un temps paradisiaque.

Duvalier père et fils, les militaires et les makout, Fort Dimanche, sont habillés des couleurs les plus attrayantes.  On entend une sorte de rengaine nauséeuse : « Du temps de Duvalier… "
 

Quand on leur demande ce qu’ont réalisé de positif les Duvalier, le papa et son bébé, pendant les 29 ans qu’ils ont régné sans opposition et sans partage sur le pays, avec  l’aide bienfaisante de la communauté internationale, ils sont incapables de répondre. Néanmoins ils  continuent à s’agripper  à leur «  Du temps des Duvalier… »

 

Je soupçonne ( sans preuves aucunes) beaucoup de ces jeunes qui se trouvent sans travail de rêver à la carrière qu’ils auraient pu faire en tant que petits makout  locaux. Leurs pères, cousins, oncles ont peut-être été makout ou chefs de sections avec les avantages de rapines et d’abus octroyés par la fonction. De quoi rêver au temps béni où les « chimères » étaient autorisées et avaient une carte officielle de VSN (volontaire  de la sécurité nationale).

 

 On entend aussi beaucoup de ces nostalgiques de la "bamboche dictatoriale", évoquer la perte des valeurs dans la famille haïtienne. C’est assez surprenant puisque ce sont ces  bonnes « valeurs » d’antan qui ont fabriqué les makout, les dénonciations, les délations, les tortures, la peur à outrance, les abus de toutes sortes, la soumission pendant  29 années durant. Toute personne saine d’esprit serait plutôt amener à penser que la société haïtienne (comme la chilienne ou même l’espagnole) n’a pas finit de régler ses problèmes avec les dégâts provoqués par la dictature au sein de la famille et de la société haïtiennes.  Mais hélas, tel n’est pas le cas. Les sociologues, psychologues sont aux abonnés absents par rapport à cette question.

 

Ce sont les mêmes qui critiquent vertement ce qu'ils appellent la « bamboche démocratique ». Je dis critiquent mais pour être plus juste ce serait insultent, crachent sur, haïssent – non pas la saleté, le manque d’eau, d’électricité, de routes et de moyens de transport- mais les gens qui  précisément  sont victimes de cette absence de structure. Cette majorité de gens qui montent et descendent  dans l’eau puante, la poussière et les immondices des villes pour chercher de quoi vivre, les pourfendeurs de la bamboche démocratique souhaiteraient les faire disparaître, les emprisonner  ( l’un d’eux à plaider récemment dans une tribune publique pour la privatisation des prisons), les embastiller à vie, les envoyer au fond de la mer, les zombifier.
 

La population haïtienne est dans son ensemble patiente et non violente. Il faut en faire beaucoup pour la faire sortir de ses gonds, s’énerver et prendre sa machette (elle n'a pas de fusils). En faire beaucoup ça signifie qu’il faut la travailler au corps, la manipuler (il y a des professionnels de cette chose), la provoquer, tuer, violer ses proches pour qu’elle se mette à réagir.

 Jonas, un des chauffeurs qui m’a véhiculée pendant mon séjour a quarante quatre ans. Il me dit : « Quand j’entends ces gens parler du retour de Jean Claude Duvalier, je sens  que je pourrais mettre le pays à feu et à sang si ça arrivait. » Fils et petit-fils de paysan, il raconte comment les cochons noirs représentaient une sorte de banque pour sa famille. Lui aussi avait les siens dont la vente payait ses études. Quand le gouvernement de Jean Claude Duvalier a décidé qu’il fallait abattre tous les cochons noirs de pays, parce qu'ils auraient été  atteints par une maladie, ça a été la fin des études pour Jonas. Il me raconte que «  C’était impossible de les cacher parce que on était dénoncé et quand les makout les trouvaient ils vous mettaient en prison, vous battaient, etc. " C’est cette époque bénie qui a vu une augmentation de l’exode rurale vers les villes, des « boatpeople » vers les rives étrangères, des départs en République Dominicaine pour couper la canne dans les bateys.
 
Jonas, fils  et petit-fils de paysan , quarante trois ans, marié avec enfants, vivant depuis la perte de ses cochons noirs à Port-au-Prince sait qu'il ne retournera jamais vivre à la campagne. Il est une des rares personnes à examiner avec calme et intelligence la situation dans laquelle il se trouve = la course à la recherche d'un emploi pour faire vivre à tout prix sa petite famille et celle du pays = absence d'autonomie et abus d'autorité à tous les niveaux: du pauvre avec son restavek au propriétaire du super marché avec ses employés.

 


 

 

Par Elsie HAAS
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Dimanche 19 août 2007 7 19 08 2007 03:13
 

Kijan nou ye ? Nap lite. Comment ça va ? On lutte.
Il y a différentes réponses au Kijan nou ye/ Comment ca va ? Dans le Plateau Central, du moins dans la région de Pandiassou, c’est : on lutte!

Ca veut dire ce que ça veut dire, sans équivoque. Mais sur un ton si gentil et presque enthousiaste, politesse oblige, que le tranchant et pathétique en est gommé. Parce que sur la route de la promenade mémorable faite avec Edouard, jeune homme français coopérant- mais sympathique- pour aller à une source tout en haut du morne qui s’appelle « Dlo gaye » en français : là où l’eau jaillit ? ou se répand ? ou s’éparpille ? la pauvreté, l’isolement des paysans sont tangibles. Pas la peine de se faire d’illusions, contre la terre soit aride soit détrempée par des pluies violentes, la lutte est sans relâche.

Cette marche aller et retour nous a pris toute la journée. Grimper d’abord dans un camion qui nous a laissé à un carrefour, puis de là, à pied, prendre une autre route qui mène au morne. Tout le long, des visages, paysages, paroles qui rappellent ceux de « Gouverneurs de la Rosée ». On a prétendu que l’auteur, un bourgeois, avait idéalisé la réalité paysanne. Pas du tout, le portrait reste conforme jusqu'à aujourd'hui et même le « nap lite » semble tout droit sorti du roman de Roumain.
 

A un moment tout au début, un homme se propose de nous accompagner. Il est, d’après ce que j’ai compris, une sorte de personnalité morale, président d’une association qui essaie d’apporter de l’aide aux gens. Tout en cheminant il nous raconte qu’il y a une communauté, tout en haut d’un morne, bien plus haut que là où nous nous rendons qui subit une attaque de tiques. Il est allé les voir avec les quelques médicaments qu’il avait à sa disposition, a enlevé les tiques, soigné les plaies mais dit que ça va recommencer parce que faute de sandales les gens vont pied nus. Il s’est adressé aux autorités sanitaires locales mais n’a toujours pas eu de réponses. Quelques semaines plus tard je lirai dans Le Nouvelliste, un des quotidiens de la capitale, qu’une épidémie de tiques frappe les paysans d’une certaine localité dans le Plateau Central. C’est bon signe, son message aura été finalement entendu.

Tout en devisant, nous admirons le paysage serin, le ciel magnifique, eh oui, on n’y peut rien, la nature s’en fout des humeurs des hommes. On croise sans arrêt des gens qui descendent pour se rendre au marché de Hinche à dos d’âne ou à pied comme cette éblouissante jeune femme enceinte jusqu’au cou, qui dévale la pente, panier en équilibre sur la tête, cou dégagé, bras ballants et ventre en avant. Kijan ou ye ? Nap lite. Edouard lui fait un discret compliment sur l’enfant qui ne saurait tarder à venir, elle sourit en retour et déjà elle est hors de vue. C’est samedi et la théorie de femmes surtout, avec leur corps de mannequins, jambes fines, musclées et élancées est incessante. Nous croiserons au retour ces paysans, avec l’animal, cochon, cheval, boeuf qu’il aura acheté ou pas vendu.

Je n’ai malheureusement pas les photos ayant oublié de les demander à Edouard.

La végétation change constamment parfois des petites plantations de maïs et d’haricots à flanc de coteaux, parfois c’est un plateau totalement caillouteux et sans arbres. Déboisement ? Impossible de le savoir. Dans un coin un des arbres serrés les uns contre les autres, isolés au sein de la caillasse forment un bouquet de fraîcheur. Une source ?

Quelques chèvres ici et là, mais pas de véritable troupeaux. Parce que les paysans sont trop pauvres ou bien parce que la terrain est trop restreint ? Habitude culturelle ? Avec mon créole trop francisé je ne peux pas faire deux choses à la fois, avoir une conversation sur un sujet précis et marcher. Surtout que ça grimpe fort et que je n’ai ni les jambes ni l’âge de mes compagnons de route. Alors on parle de tout et de rien sans jamais approfondir.

Il faut remarquer aussi que ici trop de curiosité frôle l’impolitesse. Ne pas oublier : Pa foure bouch ou nan sa ki pa gadew ! Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. Tout propos risque d’être rapporté et déformé selon les besoins et les intentions de celui qui les rapporte. Alors, le paysan est méfiant. Mais néanmoins la nature de mes liens avec Edouard les intéresse. On me demande si c’est mon mari. Le pauvre il a bien 30 ans de moins que moi. Si c’est mon frère . Comme quoi la notion de race est parfois bien bizarre. Finalement je décide de dire que c’est mon fils. "Ou gen ou bel ti milat", me dit-on . Bon voilà en l’espace d’un cillement, Edouard , Blanc tout ce qu’il y a de français de France, changé en mulâtre. Pov Diab! Le pauvre !
 

A un moment, dans une ravine, une rivière et plus loin une superbe cascade qui fait envie. Impossible de descendre c’est à pic. Sur le versant de l’autre côté une maison, et encore plus haut une autre. Comment les gens arrivent à monter là, à y construire leurs habitations et à y vivre presque en équilibre entre le ciel et la ravine ? Ca m’effraie cet isolement total.

Durant le parcours Edouard prend des photos des tuyaux cassés, restes d’une ancienne installation qui distribuait de l’eau potable à la région. Les ingénieurs qui ont commis ce travail n’ont pas enfoui les tuyaux assez profondément, de sorte qu’avec les pluies et les éboulements, ils se sont retrouvés à fleur de terre et ont tous été endommagés. Joli travail de professionnel, n’est ce pas ! L’homme qui nous accompagne (surtout ne pas citer de nom) nous apprend qu’il avait prévenu les entrepreneurs, il connaît son pays. Mais ceux-ci n’en ont fait qu’à leur tête. Et qui il est lui pour s’opposer à des gens qui ont fait des études…!!

Voilà, ça y est. On arrive après tours et détours, montées et descentes, à Dlo Gayé. Magnifique bassin où le frottement de l’eau contre la pierre a créé un banc lisse et courbe comme sculpté, on aurait envie de s’y asseoir pour se laisser masser par le courant. Mais attention ça glisse dangereusement et ça vous entraîne en un rien de temps.
 

La source claire, entourée de grands arbres, l'ombre douce, l’eau froide et limpide et les paysans, femmes, enfants et hommes, avec ânes, bœufs et chevaux. L’ensemble trop beau pour être vrai. On est en Haïti, en 2007. Très, très loin de Port-au-Prince et ses immondices. Je mettrais ma main à couper que ces gens ne sont jamais allés plus loin qu’à Hinche, la capitale du département. Les visages sont à la fois graves et souriants. Leur dignité est naturelle. Aucun d’eux ne tente de nous extirper quoi que ce soit. Edouard fait encore des photos. C’était ça le but de la randonnée, faire un rapport de l'état des lieux en photo parce que le Frère Franklin Armand de la congrégation des Petits Frères de l’Incarnation, qui a entrepris un travail colossal à Pandiassou, voudrait trouver les moyens financiers pour réparer l’installation.

Au retour, le ciel se couvre de nuages. On espère ne pas être surpris par la pluie, on se presse. Edouard qui avait tout prévu me passe un imper. La pluie violente se moque de mon imper ; en un rien de temps nous voici pataugeant dans la boue, mon pantalon couvert de glaise sera irrécupérable. On partage un abri dans une église avec d’autres personnes dans un silence quasi religieux, puis on profite d’une accalmie pour repartir. On croise les gens qui reviennent du marché, ils se moquent sans malice de nous. Mais il n’y a pas de miracle la pluie reprend de plus belle. On s’abrite à nouveau sous la galerie d’une école où on profite pour tordre les vêtements, vider l’eau des chaussures. Mais voici que le miracle arrive, grâce au téléphone cellulaire, en la personne d'une amie d’Edouard prévenue qui vient nous secourir au volant de sa voiture.Il fait déjà presque nuit quand nous sommes de retour à Pandiassou chez les Petits Frères de l’Incarnation.
 

Une expérience inoubliable que je dois Edouard, mon mari, frère, et fils d’une journée, Français de France, qui a fait preuve d’une gentillesse et d’une sollicitude à toute épreuve au cours de cette équipée.

Par Elsie HAAS
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Vendredi 25 janvier 2008 5 25 01 2008 01:38
Un groupe de religieuses. Cinq ou six  femmes de tous les âges, jeunes et moins jeunes, dont Maria la plus âgée. Toutes  sont  Blanches.
Elles sont habillées en civil. Même pas un fichu sur la tête. Mais pas de pantalon. Je les renconte à La Plaine.
Ca fait bien quinze, vingt ans qu'elles sont en Haïti, venues de France, d'Italie et de Belgique.  Elles font partie d'une petite congrégation. Comment elles ont atterri là ? Une histoire particulière les à conduites dans ce pays. J'écoute. Ca ressemble à un roman. Au départ, elles travaillaient dans une ville d'Europe, dans un quartier difficile. Leur mission était et reste de s'immerger dans la vie des deshérités. Dans cete ville d'Europe, elles s'étaient implantées dans  un quartier pauvre et  travaillaient tout particulièrement avec les prostituées. Et puis,  les pauvres ont été chassés du quartier et remplaçés par une nouvelle population. C'en était fini de leur mission.

Et c'est ainsi, pour faire court, qu'elles se sont retrouvées en Haïti. 

Ces cinq religieuses depuis lors, vivent dans un bidonville de Port-au-Prince où elles ont fondé une école primaire. Elles se tiennent avec une grande simplicité, sans compoction, juste des femmes qui ont dévoué leurs vies à un idéal de solidarité.

Cette simplicité jure avec l'ordinaire d'un pays comme Haïti, où qui que se soit qui occupe le  moindre poste, est imbu de sa position et aurait  tendance à en abuser.

Nous parlons de choses et d'autres, de leur vie dans le bidonville, de leur relation avec les résidents, de leurs élèves. Sans cette espèce de réticence, de parler à mots couverts si exaspérant  parfois en Haïti où on a l'impression non pas d'échanger mais de jouer aux devinettes.

C'est vrai qu'elles sont Blanches. Que  ni elles, ni leurs parents, n'ont vécu les 29 ans de duvaliérisme qui exigeaient silence et soumission. Ce qui peut être à la base de cette absence de peur.

Je suis celle qui aborde un sujet qui me tient à coeur : le châtiment corporel dans les écoles. D'autant plus que le veille Mireille Nicolas m'avait raconté cette histoire: elle avait vu une petite fille à genoux au soleil dans la cour d'une école. L'enseignante avait commençé par lui donner une explication tirée par les cheveux. Rendez-vous compte. D'après elle, l'enfant avait trop froid dans la classe, raison pour laquelle elle l'avait flanquée à genoux au soleil. Voyant que Mireille Nicolas n'était pas dupe, cette enseignante avait fini par avouer, que oui, il s'agissait bien d'une punition.

Ce qui m'a frappé c'est que l'enseignante en question savait fort bien que de mettre un enfant de six ans à genoux au soleil n'était pas  la meilleure technique d'éducation puisqu'elle a crû bon d'inventer cette histoire ridicule de chaud et de froid.

On en a donc parlé avec les religieuses. Ce n'était pas facile. Parce que oui, elles sont en principe contre les châtiments corporels, mais que c'est ce qui se fait ici; Elles aussi elles ont connu ça en Europe de leur temps  où ça se faisait aussi. Et  puis en Haïti ce sont les parents qui le demandent. Les parents me disent-elles veulent qu'on frappe leurs enfants pour les dresser. Ils disent : " Ti moun sé ti bèt" (les enfants c'est pareil à de jeunes animaux). Nous discutons  de l'impact de cette éducation sur les enfants.
Est-ce bien ? Est-ce mal ?
Est-ce lié à l'esclavage ?
Non disent-elles, puisqu'en Occident aussi c'était la norme.  C'était. Mais plus maintenant. Est-ce que les enfants en Occident prennnent aujourd'hui un mauvais chemin parce qu'ils ne sont plus frappés ou bien parce que la société telle qu'elle est leur en donne l'opportunité?

On se rencontre à plusieurs reprises et à chaque fois nos échanges sont riches et enjoués. Ce sont les plus jeunes qui  s'expriment, Maria, l'ainée, qui a soixante ans ou plus parle peu. Je sais seulement qu'elle vient de Belgique à cause de son accent.

Quelques temps plus tard, je revois Maria seule. Les autres soeurs sont toutes reparties poour les vacances en Europe. Maria elle, n'a plus de famille en Belgique, ils sont tous morts. Elle n'a plus qu'Haïti.

Et quelle Haïti !

Elle me raconte que deux jeunes dans son bidon ville viennent d'être assassinés. Maria,  profondément choquée,  me dit qu'elle les a connus enfants. Ca s'est passé dans la nuit. Des bandits sont entrés dans la maison où se trouvaient un jeune homme, étudiant en médecine à Cuba, ses parents et sa cousine, tout juste diplomée de l'école d'infirmière. Ce sont des gens totalement modestes. Le père tailleur a dû abandonner le métier avec la concurrence des "kennedy" (vêtements d'occasion) et travaillait comme chauffeur de tap-tap. Leur fils avait eu une bourse pour étudier la médecine à Cuba, il ne lui restait plus qu'une année pour être diplomé.

Les bandits ont forcé la porte. Ils ont violé la jeune fille, le cousin a voulu la défendre ils ont criblé de balles la jeune fille et le garçon. Puis ils ont obligé la mère à accomplir un étrange rituel d'une perversité absolue.

Ils l'on sommé de mettre le peu de biens que possédait la famille dans une cuvette. Puis sous la menace de leurs armes, ils ont obligé cette mère à porter cette cuvette sur la tête et à les accompagner jusqu'à un certain endroit où elle a dû déposer cette cuvette. Puis ils l'ont laissé repartir dans la  nuit noire, dans le silence  terrifié des voisins, comme du temps des macoutes.

Cette famille en une nuit a tout perdu : ses enfants, l'espoir de lendemains meilleurs.

Après l'enterrement pour lequel il aura fallu  faire une quête, le père et la mère du jeune étudiant en médecine, ont quitté la ville pour la province, par peur des représailles. Parce que la police a retrouvé un de leurs agresseurs.

Leur petite maison, construite avec peine, pendant de nombreuses année, ils l'ont fermée, espérant que quelqu'un sera intéresser à l'acheter.

Maria, la religieuse me raconte cette hitoire qui ne sera jamais relayée dans la presse comme tant d'autres de viols, de violences, de crimes commis sur des personnes défavorisées, faibles,  sans protection contre les prédateurs dans le fin fond des corridors  sales de leurs bidonvilles sans téléphone, ni eau, ni électricité.

Maria, ramasse les lambeaux de son coeur déchiré  et  sans mot dire ni maudire, retourne à sa petite maison dans le bidonville qu'elle partage avec les autres soeurs de sa congrégation.

On ouvre le portail et on tombe sur une petite cour avec quelques rares plantes. Il y a si je me souviens bien, un arbuste dans un coin qui donne un peu d'ombre. La toiture est en tôle. A l'intérieur, c'est une fournaise.  Cinq pièces  en tout. Une pour chacune des soeurs et une salle à manger qui fait office de bureau et de salon. Le tout minuscule et assez sombre. Question eau potable, il faut l'acheter. Electricité ? Il n'y en a pas.

Maria me fait visiter sa chambre. Un rectangle dans lequel est suspendu un hamac qu'elle préfère au lit à cause de la chaleur. Sur une table, quelques effets personnels et un petit ventilateur à piles qui apparaît dans ce décor comme un objet d'une grande modernité.

Je suis totalement chamboulée et franchement ne sais pas quoi penser. Je ne comprends pas pourquoi ces femmes ont choisi de vivre dans de telles conditions.

Par amour de dieu ? Par amour de leur prochain ?
Pourquoi une telle abnégation ?

Maria m'explique que la règle de la congrégation est de vivre au milieu des gens et de partager leur mode de vie. Tout ça c'est très bien. Mais beaucoup de questions trottent dans ma tête.

Est-ce que cet immersion dans le vécu des gens améliore les conditions de vie de ces personnes ?
Etre pauvre avec les pauvres, est-ce bon pour les pauvres ?
Comment peut-on espérer sortir  de cette  misère abjecte ?

Je quitte une Maria, apparemment sereine qui va attendre la fin des vacances et le retour de ses  collègues, les autres soeurs parties en Occident dans leurs familles.

Avec un sentiment bizarre, mélange de tristesse, de frustration, de honte, de colère et d'amour, je la quitte et je m'en vais dans dans la voiture climatisée qui traverse sans les voir les misérables masures, envoyant  au passage sur des passants indifférents, des nuées de poussière.





 
Par Elsie HAAS
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