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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Réponses de Leslie Péan aux questions posées par Elsie Haas

Publié par siel sur 15 Avril 2013, 10:47am

Catégories : #L.PEAN chronique

Je partage avec le lecteur ce texte de Leslie Péan qui fait référence à ça : Brève réflexion sur l'article de Péan. Ce texte m'est parvenu il y a quelques temps de cela. Pour diverses raisons, j'avais programmé de le publier ce lundi. Par pure coïncidence est arrivé, samedi dernier le texte de Hughes Saint-Fort A quand la fin des malentendus autour du kreyòl ? Par Hughes Saint-Fort sur les réseaux sociaux, qui opine sur le texte de Péan Leslie Pean: Retour sur l’article « Économie d’une langue et langue d’une économie » (2ème partie)

Je ne partage pas certaines des analyses, assertions, conclusions incluses dans ces réponses.  Je pensais  présenter mes objections et questions dans  le corps de son texte. D'un commun accord nous avons convenu qu'il serait préférable de les publier séparément.

 

Je vous remercie d’avoir reproduit sur votre blog mes récents articles concernant « Économie d’une langue et langue d’une économie » et d’avoir écrit  « C'est tout à fait correct que Péan ait consacré 2 articles pour préciser sa position et du même coup l'approfondir. » J’apprécie hautement l’indépendance de ce jugement. Je considère les neuf questions que vous posez dans la deuxième partie de votre « brève réflexion » comme une recherche pour mieux consolider votre position et non comme un discours politiquement correct. Une ambivalence si commune dans la culture bien ancrée dans nos mœurs, qui veut toujours dire une chose et son contraire avec les mêmes mots. Je m’en vais donc y répondre pour votre édification, sans prétendre devancer de nouvelles interrogations.

 

1. Peut-on, doit-on imposer aux participants des forum une « ligne de conduite » ?

 

Non, il n’y a pas lieu d’imposer une « ligne de conduite » aux participants des « forum ». Il faut les laisser s’exprimer, ce qui permet de mieux comprendre les représentations mentales de notre société dans ses bons comme dans ses mauvais cotés. C’est à eux de s’imposer une ligne de conduite,  s’ils en ont la capacité. Dans le domaine de l’autolimitation en milieu haïtien, on ne saurait être trop optimiste si l’on pense aux pratiques de destruction de l’environnement.  Quant au plan politique, n’en parlons même pas. Le « voye monte » est la règle d’or ! La démesure règne. Le renard se promène librement dans un poulailler sans clôture !  Il est vraiment dommage que le concept américain de « nétiquette » qui introduit la civilité dans les échanges sur l’internet  ne soit pas encore parvenue jusqu’à nous.

 

2. Est-ce que réellement, passer du temps à rechercher le sens d'un mot créole serait une perte de temps ?

 

Chacun a la liberté d’user de son temps comme bon lui semble, dans la recherche de la compréhension de la marche du monde, des intérêts qui nous manipulent tous dans un sens donné. J’ai entendu en 2004 un mystique de circonstance affirmer en Haïti, avec tout le sérieux possible, qu’il peut être physiquement à Bombardopolis et à Port-au-Prince en même temps. Ce détenteur d’une Maitrise en Administration des Affaires (MBA), défendait sa conception du dédoublement et de la bilocation pas seulement à partir de la théorie de l’espace-temps des adeptes de la Vilokan mais aussi à partir de la mécanique quantique, à savoir qu’une particule peut être en deux endroits en même temps. On a donc tout vu et tout entendu dans notre culture de calbindage.

Ma critique de la posture consistant à discuter ad nauseam du sens d’un mot créole tombé en désuétude opposait le simple bon sens à ce que vous nommez « le tsunami de non-sense »,  pour dire que la société haïtienne a des soucis beaucoup plus importants dans la conjoncture. Et j’en ai profité pour poser une dizaine de questions sur les rapports entre langue et économie auxquelles personne n’a encore répondu. Et si les cercles d’amateurs à tous les degrés qui veulent intervenir sur toutes les questions sans se donner la peine de les étudier sérieusement ont pris la mouche, c’est parce que ces questions vont au cœur du problème. Cela dit, j’applaudis aux travaux et démarches des lexicologues, lexicographes et autres sémioticiens qui se penchent sur les questions du sens et des signes. Le côté poétique de l’être humain m’interpelle, mais je persiste à dire sak vid pa kanpe (un sac vide ne tient pas debout) pour demander qu’on s’occupe d’abord du primum vivere.

 

 

3. Est-ce qu'il n'y aurait pas une autre lecture (dans le cas de cette chasse au signifiant) possible qu'un simple "nivellement par le bas" ?

 

On peut choisir de s’évader devant la réalité macabre de notre société  en se plongeant dans la recherche du sens d’un mot créole. C’est tout à fait possible de choisir de s’occuper de l’accessoire. Mais encore une fois, ce choix n’est pas innocent dans la recherche du signifiant. C’est s’accrocher à une branche qui n’empêchera pas qu’on se noie. Mais plus grave encore, c’est continuer avec la culture qui rend indiscernable le réel de l’irréel. Le réalisme merveilleux est beau en littérature, mais ce n’est pas le cas dans la matérialité de la vie quotidienne.

 

4. Est-ce que, derrière cette recherche de sens d'un mot créole, qui a mobilisé l'intérêt de nombreux commentateurs (phénomène que j'ai suivi avec curiosité) ne se cacherait pas une autre quête, celle d'un désir de comprendre son histoire autrement ?

 

Dans une certaine mesure, oui. Il y a un seuil à partir duquel cette réflexion devient stérile et contreproductive. Elle cache le sens d’une perdition de l’essence des choses, de ce qui est fondamental ou accessoire dans une conjoncture donnée. Haïti ne pourra pas passer de l’état de désert à celui d’un jardin sans que la question des préoccupations de notre population ne soit soulevée. La trivialité et la banalité occupent un espace trop grand dans notre quotidien. L’oisiveté mobilise notre intérêt et fait tout mourir, « les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants » pour répéter le Jacques Roumain du Gouverneurs de la Rosée. Les dominants se sont évertués à vivre de la rente politique et de la rente agricole en morcelant la terre pour donner l’illusion de la propriété aux paysans. Les dominés ont pris au pied de la lettre l’idée que ne pas être esclave signifiait qu’il ne fallait pas travailler. Dans les deux cas, l’échafaudage s’est brutalement écroulé, car la lucidité a fait défaut. Et notre productivité est tombée au point zéro. En ce sens, nous n’avons pas compris notre propre histoire. La réalité nous échappe. D’où cet effondrement du questionnement, cette paresse intellectuelle qui se donne à voir, entre autres, sur les « forums ». Allant à l’encontre de la facilité dans l’analyse du blocage haïtien qui se reflète dans la pesanteur d’une médiocrité arrogante au niveau de la pensée, j’ai posé un certain nombre de questions dans le seul but de tenter d’éclairer l’avenir.

 

5. Ou même de rassembler, en essayant de recoller une identité en morceaux, sérieusement mise à mal ces derniers temps, par le boycott de 2004 et l'occupation du territoire cette même année symbolique pour le peuple haïtien, les peuples Noirs et tous ceux dans le monde qui militent pour la liberté ?

 

La solution à la déréliction de l’Haïtien réside justement dans la nécessité de lui apprendre à penser, pour qu’il sache distinguer l’essentiel de l’accessoire. Pour que justement la question identitaire ne vienne servir à nouveau de subterfuge qui permettra à une nouvelle école de Griots de conduire la société haïtienne dans la délinquance et la gabegie. Haïti n’a pas encore fini de vivre les conséquences de cette dérive culturaliste. Le fanatisme manipulé de la bande à Duvalier a transformé les convictions culturalistes noiristes en folie meurtrière. D’où cette logique inconsciente qui tire notre pays vers le bas et qui explique que de nombreuses victimes du duvaliérisme n’aient pas pu résister au chant des sirènes, quitte à entonner de fausses notes dans le populisme de pagaille.  Une logique qui donne une prime à une racaille qui l’utilise pour refuser au peuple haïtien son droit d’entrée dans les systèmes de pensée de la modernité. 

 

 

6. Est-ce que ce ne serait pas une sorte de chaîne de solidarité virtuelle que les internautes essayaient de créer en s'appuyant sur la recherche du sens d'un mot créole ?

 

Cela est fort possible mais quelle quantité d’énergie faut-il y consacrer ? A cet égard, faut-il mettre sur un pied d’égalité un terme désuet avec un nouveau mot capable de contribuer à une prise de conscience nationale ? Les internautes peuvent rêver debout tout le temps qu’ils voudront. C’est leur droit le plus entier de continuer dans le chemin de l’inféodation au kale wès, à la futilité. Comme le dit cette méringue carnavalesque du groupe Chandèl en 2007, « Yo chita-la yap kale wès, peyi-a an US, sa kap travay se pou de goudin, yap depanse US. » (Ils perdent leur temps dans l’oisiveté pendant que le pays dépense en dollars américains, ceux qui travaillent gagnent des miettes en gourdes alors qu’ils dépensent en dollar US). D’ailleurs la société haïtienne fait les frais de ce kale wès, cette recherche d’une identité illusoire, en tendant son coui à la communauté internationale pour avoir une obole, afin de ne pas mourir de faim. Nous pouvons continuer dans le choix de la déraison jusqu’à notre extinction finale. Une disparition programmée avec les gouvernements fantoches que nous cultivons depuis des décennies. Donc s’il s’agit d’une « chaîne de solidarité virtuelle », elle n’a aucun avenir tant que nous n’aurons pas dépassé cet infantilisme qui nous met en panne.

 

7. Est-ce que cette recherche de définition d'un mot, ne s'inscrit pas dans une recherche de définition de leur identité en tant qu'Haïtiens  ? - ça je l'ai déjà dit en d'autres termes.

 

La recherche identitaire est le piège dans lequel nous nous enfermons pour masquer un culturalisme de mauvais aloi. On l’a vu en 1946 avec le mouvement des “authentiques”. De quoi parlons-nous ? Le citoyen du Cap-Haitien se définit comme un Mounokap face à un Rivanordais (de la Grande-Rivière du Nord), comme Mounnannò  face à un Jacmélien, comme un Haïtien face à un Dominicain, comme un Noir face à un Blanc, comme un catholique face à un protestant, comme un homme face à une femme, comme un créolophone face à un germanophone, comme un élève face à son professeur, comme un employé face à son directeur, comme un malade face à son médecin. Il a donc des multiples identités suivant les conjonctures, sans compter l’identité imaginaire. Nous connaissons tous ces Haïtiens complexés qui se croient des Blancs jusqu’au jour où à l’étranger ils soient victimes du racisme anti-noir ! Au fait, l’identité comme substance atemporelle n’existe pas.

 

8. Est-ce que ce ne serait pas, précisément, le fait que les dits intellectuels aient abandonné la réflexion sur la politique haïtienne et, tout particulièrement, celle du gouvernement actuel, et  qu'ils aient cessé globalement d'être crédibles qui induirait  cette "déviation" ?

 

La propension à accepter de se taire pour survivre, le Pito nou lèd nou la, n’est pas d’aujourd’hui. Le propre de l’intellect est de penser. Qu’on se réfère à la facture des ouvrages de Dantès Bellegarde (Histoire du peuple haïtien, 1492-1952), Jean Price Mars (La République d’Haïti et la République Dominicaine), Joseph Chatelain (La Banque nationale: son histoire, ses problèmes), Rulx Léon (Les maladies en Haïti), Alain Turnier (Les Etats-Unis et le marché haïtien), Pierre Benoit (1804-1954, 150 ans de commerce extérieur d'Haïti) parus en 1954, à l’occasion du Tricinquentenaire. Le savoir gagnait du terrain sur l’ignorance. Mais, le désert a commencé avec le fascisme duvaliérien dès le 22 octobre 1957. On n’oubliera jamais que dès le 18 novembre 1957, Duvalier et ses sbires ferment le journal L’Haïtien libéré, organe du regroupement politiqueL’Alliance Démocratique et emprisonne ses rédacteurs Michel Roumain, Etienne Charlier, Dr Georges Rigaud et Edgar Nérée Numa.

                  La machine de mort est mise en branle contre la pensée et ne s’arrêtera plus depuis. C’est le 5 janvier 1958 que Duvalier fait arrêter et torturer Yvonne Hakime Rimpel, fondatrice de la Ligue Féminine d’Action Sociale et propriétaire-rédactrice du bihebdomadaire Escale. La stratégie d’élimination physique des intellectuels par le fascisme est une constante. Notre pays a été papadocquisé et émasculé. La dépersonnalisation s’est installée avec la castration de la raison dans la conduite des affaires publiques. Le poison tonton-macoute a corrodé notre capacité de révolte. L’absurdité de l’acceptation par le peuple haïtien d’un président de la république âgé de 19 ans nous a mis à nu. Et depuis, nous sautons d’arbre en arbre. Dans un monde de jungle où la régression progresse avec son cortège d’assassinats, de répressions, d’épidémies, de massacres, d’occupations étrangères, etc.

Aucune ressaisie de soi n’est possible en voulant construire des étages sur cette base vermoulue laissée par le duvaliérisme rétrograde et sanguinaire. Notre classe politique a intériorisé un je ne sais quoi de souterrainement duvaliérien. Un virus de destruction massive qu’on retrouve autant dans les discours que dans les silences. C’est à partir de la représentation crochue de la présidence incluant le renoncement à toute révolte envers l’autorité que la dévalorisation des autres pouvoirs parlementaires et judiciaires s’organise. Les dégâts faits dans le psychisme haïtien par une bande de bandits au pouvoir sont incommensurables. Comme le dit le poète Anthony Phelps,  « O mon pays si triste est la saison / Qu’il est venu le temps de se parler par signes». Alors,  le blocage actuel vient justement de l’absence de la conscience de cette prise de conscience de la déchéance duvaliériste.

On ne saurait donc s’étonner qu’on pense à voix basse aujourd’hui, quand penser est au programme. Du refus signifié d’un procès en bonne et due forme du duvaliérisme après 1986  au retour de Jean-Claude Duvalier en Haïti en 2011, c’est l’identification au point de repère de ce fascisme tropical qui perdure. Le contraste entre l’intelligence rayonnante de nos ainés et la faiblesse mentale des générations actuelles s’explique ainsi. Travailler à retrouver cette capacité de penser ne signifie pas cependant qu’il faille rétorquer à toutes les injonctions. L’actuel gouvernement est justement le résultat de la politique ultragauche menée par des courants populistes qui ont avili, peut-être sans le vouloir, les idéaux de progrès social. Il se débat, tout comme un autre, pour continuer dans le jeu des élections truquées.

 

9. Déviation qui serait un détour, devant l'absence de voie tracée et praticable ?

 

La voie de la raison est toujours là. Cette voie est en opposition au système de pouvoir coriace que même l’occupation étrangère et le tremblement de terre n’ont pas pu ensemble changer en 2010 pour avancer vers un horizon du partage des possibles pourtant nécessaires. La voie de la raison est celle du rassemblement de toutes les forces sans exclusive contre le fascisme duvaliérien, pour cette reconquête du temps perdu. C’est justement cette grande alliance de classes qui a manqué à ceux qui ont pensé que c’était la lutte des classes qui était la solution pour un pouvoir populaire en 1990. Avec les piteux résultats que nous connaissons tous.

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