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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Qu’est-ce que la diaspora haïtienne ? Par Hugues Saint-Fort

Publié par siel sur 12 Septembre 2013, 13:49pm

Catégories : #H.SAINT-FORT chronique

                                    

 

La diaspora haïtienne. 

Territoires migratoires et réseaux transnationaux

Par Cédric Audebert

Presses universitaires de Rennes PUR 2012

 

Le sous-titre « Territoires migratoires et réseaux transnationaux » du livre « La diaspora haïtienne » précise les objectifs de la recherche entreprise par Cédric Audebert. En effet, le livre décrit les réseaux transnationaux parmi les immigrants haïtiens, leur distribution géographique à travers les Etats-Unis, et la dynamique identitaire à l’œuvre dans leur monde complexe. Le résultat est un superbe traitement de la question de la diaspora haïtienne, sujet qui a reçu une attention particulière de la part des universitaires travaillant en sociologie, anthropologie, et science politique durant ces trente dernières années. En général, la plupart de ces universitaires sont d’origine nord-américaine (Etats-Unis et Canada). Les chercheurs français ne semblent pas particulièrement intéressés à ce type de recherche, peut-être parce que la grande majorité des migrants haïtiens s’est établie dans les grandes villes américaines et canadiennes, telles New York, Miami, Boston, et Montréal. Cependant, les chercheurs haïtiens aussi ont publié des études  extrêmement importantes sur la diaspora haïtienne au cours de ces dernières décennies (Fouron & Glick Schiller 1997 ; Laguerre 1984, 1988 ; Déjean, P. 1978 ; Zéphir 2001).

Cédric Audebert, un chercheur français rattaché au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) connait bien les réseaux transnationaux qui se tissent entre les immigrants haïtiens et leur terre d’origine. Il a enseigné à l’université d’Etat d’Haïti, voyage souvent en Haïti, et écrit depuis 2003 sur la communauté haïtienne qui réside dans l’Etat de la Floride, ce qui fait sans doute de lui l’un des meilleurs connaisseurs de cette communauté vivant dans cette partie des Etats-Unis.

Le terme diaspora « initially referred to the settling of scattered colonies of Jews outside Palestine after the Babylonian exile and has assumed a more general connotation of people settled away from their ancestral homelands. » (Shuval 2000) (a d’abord désigné l’établissement de plusieurs colonies de Juifs éparpillés hors de la Palestine après l’exil babylonien pour évoquer plus tard la connotation plus générale de personnes déplacées loin de leurs terres d’origine.) [ma traduction].  

En créole haïtien (kreyòl) qui est la langue parlée par tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti, le terme diaspora a quelque peu changé sa signification et se réfère soit à une personne d’origine haïtienne mais née ou résidant à l’étranger (Europe, Amérique du Nord…), soit à une personne haïtienne qui a réussi dans un pays étranger, ou plus généralement le groupe d’Haïtiens qui résident à l’extérieur d’Haïti.

Selon la plupart des chercheurs, experts, et observateurs, la diaspora haïtienne aurait un rôle fondamental à jouer dans le développement économique d’Haïti, à la fois comme investisseurs et comme clients. Cependant, malgré les liens émotionnels qui attachent la plupart des migrants haïtiens à leur terre d’origine, les relations entre la diaspora et les Haïtiens vivant sur l’ile n’ont pas toujours été faciles. Ces relations sont marquées par des soupçons mutuels et des fausses perceptions des deux côtés.

Le livre est organisé en sept chapitres. Dans le premier chapitre, Cédric Audebert nous rappelle le contexte historique de la migration haïtienne : l’Occupation américaine (1915-1934) et ses conséquences migratoires, en particulier une augmentation de 400.000 travailleurs agricoles à Cuba et en République dominicaine entre 1915 et 1929 ; la longue dictature de la famille Duvalier (1957-1986) qui a installé une sanglante répression politique et l’élimination de larges espaces de liberté culturelle et économique par le père François (1957-1971), suivie par l’émergence de ce qu’on a appelé les « boat people », c’est-à-dire des paysans haïtiens délaissant la campagne pour inaugurer un exode massif vers les côtes américaines sous la présidence du fils Jean-Claude (1971-1986). Audebert caractérise la migration haïtienne comme un phénomène structurel.

Dans le second chapitre, Audebert présente une analyse politique de la migration haïtienne dans la Caraïbe (République dominicaine, les Bahamas, les iles Turques-et-Caïques, les départements français d’Outre-Mer, Martinique, Guadeloupe, Guyane), et en Amérique du Nord, spécialement en Floride. Son analyse montre que la politique fédérale américaine a mis en place de fortes mesures de discrimination contre les Haïtiens dans les tribunaux d’immigration : entre 1981 et 1991, il n’y a eu que 28 sur les 23.000 Haïtiens interceptés en mer qui ont été autorisés à remplir un formulaire d’asile politique ; d’autre part, d’après un accord signé entre Duvalier et Washington, les garde-côtes américains étaient autorisés à intercepter des bateaux haïtiens à l’intérieur des eaux territoriales haïtiennes.

Les trois chapitres du milieu---trois, quatre, et cinq---constituent le cœur du livre. Audebert examine les thèmes principaux des réseaux transnationaux haïtiens : le rôle des familles haïtiennes dans la distribution d’une aide financière et d’une facilité à s’insérer dans le pays d’accueil, l’importance des réseaux régionaux , les difficultés des immigrants à s’établir dans les grands espaces urbains cosmopolitains pour se voir reléguer au bas de l’échelle socioéconomique. Audebert explique la distinction établie par les immigrants haïtiens entre les pays d’accueil du Nord (Canada, Etats-Unis, et France) et ceux de la Caraïbe. Mais, à l’intérieur des pays caribéens eux-mêmes, un système de hiérarchie a été organisé dans les représentations conçues par la diaspora elle-même : les destinations prestigieuses étaient les Antilles françaises, suivies par les Bahamas et, finalement, la République dominicaine.

Le chapitre 5 s’attarde principalement sur deux composantes essentielles de la vie quotidienne des immigrants haïtiens au pays natal et dans la diaspora : religion et commerce informel. La religion fournit une signification dans la vie des immigrants haïtiens en leur procurant un support psychologique et spirituel. Le commerce informel continue une tradition que les immigrants haïtiens ont ramenée avec eux de l’ile. La plupart de ces immigrants ont été sujets à la discrimination et à des contraintes sociétales. Les Madan Sara (sorte de commerçante internationale d’articles d’occasion) qui ont longtemps été une plaque tournante de l’économie rurale haïtienne ont accumulé assez de capital pour rendre les réseaux transnationaux haïtiens plus complexes en diversifiant leurs lieux d’approvisionnement et de vente ainsi que les produits échangés. D’une manière générale, les entrepreneurs haïtiens ont réussi dans des activités telles l’agro-alimentaire, (Simeus Food au Texas [Dumarsais Simeus est un entrepreneur haïtien propriétaire de cette chaine agro-alimentaire] emploie 400 personnes et contrôle un chiffre d’affaires de plus de $ 150 million par an), le commerce alimentaire, l’import-export.

Le chapitre 6 examine la dynamique identitaire à l’œuvre dans la diaspora haïtienne. Audebert identifie les fondations de l’identité diasporique haïtienne dans les relations entre les liens communautaires et la conscience identitaire, et dans les lieux de prédilection des Haïtiens : en Floride du Sud, c’est Little Haiti et le Nord de Miami ; à New York, c’est le quartier de Flatbush, et à Montréal, c’est le Parc Extension et l’Est de Montréal. Dans une enquête qualitative conduite à Miami au début des années 2000 avec 164 immigrants haïtiens, Audebert rapporte que la moitié d’entre eux  indique le quartier populaire de Little Haïti comme l’espace le plus représentatif de l’identité haïtienne dans la ville. Ce chapitre 6 se termine avec une question pertinente : quel avenir pour l’identité diasporique haïtienne ?

Dans le dernier chapitre, ‘L’intégration de la diaspora : un enjeu majeur pour l’avenir d’Haïti’, l’auteur présente une analyse basée sur des rapports de pouvoir et des relations ambivalentes entre l’Etat haïtien et les immigrants. Il considère le rôle que la diaspora peut jouer dans le développement d’Haïti, son potentiel pour devenir une réelle force politique, et la nécessité d’une réconciliation entre la diaspora et la société haïtienne.

La conclusion est un modèle de synthèse d’une recherche en profondeur menée par un universitaire qui connait son sujet et qui en parle avec clarté. Il n’y a pas de fautes typographiques, ce qui de nos jours, est plutôt rare. En résumant une si longue et complexe recherche conduite aussi bien en Haïti que dans les principaux pays de la diaspora, Audebert a fait un excellent travail. Voici une partie de sa conclusion : « Héritage de la plantation et de la tentative du capital nord-américain de faire d’Haïti un réservoir de main d’œuvre pour les pays voisins, la dynamique migratoire s’est inscrite dans un processus historique de mondialisation où la géopolitique, la géoéconomie et la circulation de modèles culturels ont pesé sur l’ampleur, la nature et l’orientation des flux. Au fil du temps, la migration s’est affirmée comme un élément essentiel, structurel, de la relation de dépendance d’Haïti vis-à-vis de l’extérieur, en particulier des Etats-Unis. Elle est en même temps le produit de relations de domination internes qui rendent compte autant de l’instabilité politique que des multiples fractures qui caractérisent la société haïtienne : monde urbain / monde rural ; « République » de Port-au-Prince / pays en dehors ; élite et bourgeoisie / couches moyennes précarisées / masses populaires urbaines et rurales déshéritées, etc. Aux origines de l'injustice sociale et de l’insécurité structurelle pesant sur le pays, l’articulation entre logiques internes et logiques externes de l’émigration explique la force et la géographie complexe des flux au départ d’Haïti. »

C’est un livre qui vaut la peine d’être lu pour le volume d’information qu’on y trouve. Il sera utile non seulement aux lecteurs qui ne connaissent pas bien Haïti et sa diaspora, mais aussi à tous les spécialistes de la diaspora haïtienne. En fait, c’est une lecture indispensable.

Hugues Saint-Fort 

8 septembre 2013, New York

Références citées :

Déjean, Paul (dir.) (1978) Les Haïtiens au Québec. Montréal, Presses de l’université du Québec.

Fouron, Georges & Glick Schiller, Nina (1997) “Haitian identities at the juncture between diaspora and homeland », in Pessar, Patricia (dir.) Caribbean circuits, New York, Center for Migration Studies, pgs. 127-159.

Laguerre, Michel S., (1984) American Odyssey: Haitians in New York City. Ithaca, NY, Cornell University Press.

__________________ (1998) Diasporic Citizenship: Haitian Americans in transnational America, New York, St. Martin’s Press.

Shuval, Judith, T. (2000) “Diaspora Migration: Definitional Ambiguities and a Theoretical Paradigm”. International Migration, Vol. 38, (5).

Zéphir, Flore (2001), Trends in Ethnic Identification Among Second-Generation Haitian Immigrants in New York City. Wesport, Connecticut. Bergin & Garvey.

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