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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Politiques publiques. La Guyanaise du ministère de la Justice

Publié par siel sur 5 Juin 2012, 10:57am

Catégories : #INTERNATIONAL

Publié le 30/05/2012

 

Par René Ladouceur *

Ici, on avait fini par croire que la source était définitivement tarie, que la Guyane avait bien tourné la page, qu’elle était entrée depuis longtemps dans une période maigre, la fin d’une ère, celle des monstres sacrés qu’elle a elle-même tant de fois offerts à la République : les Gaston Monnerville et Félix Eboué mais aussi Jean Martial, Edouard Gaumont, Albert Dabran, Eugène Eutrope, Emmanuel Quintrie, Gustave Stanislas. Avec Christiane Taubira, les Guyanais se sont trompés de manière presque réjouissante. L’histoire, qui peut être tragique, n’est en vérité jamais avare de facétieuses et même poétiques surprises.

Comme pour s’excuser de leur oubli, nombre de Guyanais, pour la circonstance, ont volontiers resurgi de leur bibliothèque ce livre sur Christiane Taubira, qui date de 2002, Une campagne de folie, comment j’en suis arrivée là, pour y découvrir que dans le rôle où, précisément en 2002, elle a eu l’audace de se hisser et où elle a eu le talent de se distinguer, Christiane Taubira a été littéralement en état de grâce. Une lumineuse sérénité, une confiance tranquille en elle-même, une vraie capacité d’émouvoir lorsqu’elle évoquait la détresse de la jeunesse mais aussi ses devoirs, la misère des exclus mais aussi leur dignité, et le racisme dont sont victimes les minorités.

Pour les Guyanais, le grand intérêt de la candidature de Christiane Taubira à la présidence de la République mais aussi de la loi qui, depuis 2001, porte son nom aura été de faire prendre conscience à l’Hexagone les péchés que l’on croyait ineffaçables de l’esclavage et du racisme, tout en conservant ce que la nation française a de meilleur, la méritocratie, et en promettant de bannir ce qu’elle a de pire, la mémoire et l’indignation sélectives. On ne dira jamais assez combien cette candidature a rendu aux Guyanais, et pas seulement d’origine créole, leur fierté et parfois même leur dignité. On mesure leur sentiment lorsque cette même Christiane Taubira, dix ans plus tard, est promue à un ministère aussi régalien que peut l’être celui de la Justice.

Il faut dire que Christiane Taubira fait littéralement corps avec la Guyane. Pour évoquer l’histoire de sa région, la Guyanaise dispose d’un atout maître, une mémoire colossale. Les médecins parleraient d’hypermnésie. Ajoutez à cette érudition une capacité hors pair à mettre les évènements en séquences à défaut de toujours les hiérarchiser, le goût du paradoxe de préférence à l’idée simple et vous obtenez des fresques brillantissimes donnant au visiteur l’impression délicieuse de comprendre les ressorts de la Guyane. Ainsi de Cap sur l’horizon. Dans ce livre, paru en1992, la Cayennaise décortique la problématique guyanaise avec la rigueur et la méticulosité de moines nazaréens.

Socialiste et viscéralement guyanaise, Christiane Taubira cultive le paradoxe d’être à la fois fascinée par l’international et profondément intégrée à l’intérieur de la République. Preuve qu’elle a mué en douceur ; qu’elle a accepté l’idée, sans doute déprimante, que l’émancipation vaut mieux que la révolution, que pour y accéder il suffit d’affronter les contraintes, les obstacles et les embûches. Elle possède toute l’histoire de la gauche guyanaise, tant de mémoires, de référents. Elle s’est longtemps bridée par décence autant que par protection. Elle n’était pas apaisée mais se forçait à l’apaisement. Elle travaillait pour être digne. Elle compensait ses déséquilibres en plaçant au-dessous de tout la raison politique. Un métier.

Une science, si ingrate pourtant. L’ex-députée guyanaise l’a donné à vérifier dans Brûlures, publié en 1998. Un livre inédit par le genre qu’il invente, où se mêlent, se compressent, se répondent l’autobiographie, la correspondance, le journal intime. Brûlures est surtout inédit par l’idée qui le tient, où la fierté le dispute à l’humilité : se mettre à nu, se raconter sans rien cacher de ses disputes conjugales, de sa famille, de sa détresse. Et pour cause. Walwari, la formation politique de Christiane Taubira, va enregistrer cette année-là son premier échec. On est aux élections régionales et Walwari, scindé en deux, est aux abois.

1998 ne reste pas moins l’année où Christiane Taubira construit son propre discours politique. Un verbe déterminé, précis, concret, qui joue sur la compréhension personnelle des électeurs, leurs soucis quotidiens, leurs attentes. Mais aussi un langage où les bons mots ne sont jamais absents, où l’humour tient une place de choix, où les maximes, qu’on appelle en Guyane des dolos, sont élevées au rang de philosophie et sont exprimées en créole, parfois en bushinengué mais aussi en amérindien. On peut tenir cette tactique pour une esquive mais elle fait florès. Et ravit l’électeur. Christiane Taubira est le seul responsable politique guyanais qui sache improviser à ce point sans perdre pour autant le fil de ses véritables objectifs. Quand elle cherche, elle flotte. Quand elle se sent sur la défensive, elle tente de disperser l’adversaire plutôt que de lui opposer un front d’airain. Quand elle sent qu’elle peut gagner, elle bétonne ses positions pour ne pas être prisonnière de ses alliés.

En 2002, lors des législatives, Christiane Taubira est réélue avec près de 65 % des voix. Elle est en apesanteur. L’ancienne prof d’économie ne flotte pas. Elle plane. Elle n’a pas son pareil pour repérer ces courants chauds qui sont aussi ascensionnels. Quand ils ne sont pas là, elle stagne, sans perdre de l’altitude. Mais lorsqu’ils arrivent elle ne les laisse pas passer et c’est ainsi qu’invariablement, à chacune des élections législatives, elle monte. Toujours plus haut. Sans jamais rien forcer. Portée par le mouvement. Avec cette apparence de simplicité qui est en fait le fruit d’une rare dextérité. Il est vrai que ses positionnements sont toujours impeccables. Devant l’échiquier guyanais, les pièces de Christiane Taubira évoluent avec maestria. Pour elle, faire de la politique, c’est d’abord l’art d’imposer ses propres problématiques.

Le cas Taubira, cependant, ne se réduit pas à l’ambition d’une femme. Il dessine doucement le visage d’une Guyane qui, à chaque consultation locale, se borne à esquisser ce dont elle ne veut plus sans jamais oser afficher sa vraie revendication. Derrière le succès de Christiane Taubira, ce qui se joue en Guyane, c’est l’ampleur d’une attente, notamment pour les mandats locaux. Et à ce jeu-là, c’est plutôt Rodolphe Alexandre, l’actuel Président du Conseil régional, qui raflera la mise. Ancien ténor du Parti Socialiste Guyanais, il soutient Nicolas Sarkozy en 2007, remporte la Mairie de Cayenne en 2008, triomphe au Conseil régional en 2010, avant de gagner cette même année la double consultation locale sur le changement de statut de la Guyane.

Cette série de victoires de Rodolphe Alexandre va creuser encore davantage le contentieux qui l’oppose à Christiane Taubira. Pour lui, c’est une pétroleuse doublée d’une virago. Pour elle, c’est un opportuniste recuit dans l’ambivalence, faussement socialiste et franchement clientéliste. Pour autant, ils ne manquent pas de points de ressemblance, ces deux adversaires irréductibles !

Taubira et Alexandre partagent le même logiciel. Ce sont des leaders d’ordre. Ils conçoivent mal que le paysage politique puisse durablement rester en friche. Nouvelles aspirations, nouvelles pratiques militantes donc nouvelles formations politiques. Rodolphe Alexandre créé en 2010 Guyane 73 et Christiane Taubira, en 1993, Walwari. Et -étrange coïncidence- chacun parviendra à triompher de l’autre l’année même de la création de sa formation et grâce précisément à ladite formation. Si « Christiane », comme on l’appelle à Cayenne, a fini par prendre l’ascendant c’est certainement parce qu’en inscrivant sa stratégie dans la durée elle a fait le pari de l’avenir. Taubira n’est pas du genre angoissé. C’est sa force. Quand elle ne plane pas elle flotte mais ne coule jamais. C’est en se retournant qu’elle mesure les périls qu’elle a su traverser.

On ne comprendra jamais rien au bonheur qui l’a saisie au moment de sa nomination au ministère de la Justice si l’on ignore tout de ce parcours fondateur. Joie et revanche. Joie d’une revanche parsemée d’interrogations. Triomphe d’une ambition sans faille et d’une conviction désormais forgée dans le marbre. Tout le reste en découle. Cette manière d’expliquer qu’elle ne se représente pas aux législatives pour mieux se consacrer à sa nouvelle fonction. Cette façon de parler de la Guyane qui rappelle celle de Gaston Monnerville au moment de son conflit avec le Général de Gaulle. Cette modestie un brin surjouée. Ces appels à la transparence et à la démocratie retrouvée. Ce goût de l’exemplarité destiné à faire le lien, demain, entre un exercice ministériel et la gestion de la future Assemblée unique en Guyane.

Christiane Taubira, qui conçoit la politique comme des livres, a publié peu avant la présidentielle Mes météores. On y trouve des souvenirs, des regrets, beaucoup d’anecdotes, mais très peu d’aveux. Car la femme, passionnée de René Char, est une pudique que seuls les livres inclinent, la nuit tombée, à sortir de sa réserve naturelle. Il lui faut toujours vaincre un scepticisme étincelant et une complaisante inclination pour le paradoxe. Pour elle, il y a assez d’utopie visible dans l’avenir. En lisant Félix Eboué, elle a appris que l’intelligence consiste à prévoir et que la politique n’est rien d’autre qu’une sorte de réformisme visionnaire. Ce double précepte, on peut parier qu’elle a déjà commencé à l’appliquer au ministère de la Justice.

Journaliste de formation et diplômé d’une école de communication, l’auteur est actuellement attaché au Pôle communication de la Chambre de Commerce et d’Industrie de la Guyane

Sources : link

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