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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Orpaillage en Guyane : Quand réalité et fiction se télescopent. Par René Ladouceur

Publié par siel sur 26 Août 2012, 11:05am

Catégories : #CULTURE

 

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Publié le 24/08/2012

Par René Ladouceur


Un double manuscrit, sans titre, de René Maran, l’écrivain guyanais qui a obtenu le Goncourt, vient d’être retrouvé à Cayenne. Si le premier manuscrit consacre une large place au carnaval guyanais, le second, lui, met l’accent sur l’orpaillage mais avec un luxe de détails historiques qui éclaire d’un jour nouveau le double meurtre de gendarmes à Dorlin, au mois de juin dernier. Ernest Chatelier est le fils de Henry Chatelier, le professeur, ô combien vénéré, au Collège de Cayenne, de Gaston Monnerville, le futur Président du Sénat. Au sein de la rédaction de Temps nouveaux, le journal des partisans du député René Jadfard, Ernest Chatelier tient un rôle de premier plan. Il tient un rôle tout aussi important au sein du Mouvement de la renaissance guyanaise, la formation politique de Jadfard, aux côtés de Léon Gontran Damas, l’un des trois chantres de la négritude, et de Jules Patient, le futur sénateur de la Guyane. C’est dans les archives de la famille d’Ernest Chatelier, à Cayenne, qu’ont été retrouvés, le 28 juin dernier, les deux manuscrits de René Maran, alors le correspondant permanent de Temps nouveaux à Paris. On suppose que René Maran les lui a remis dans l’espoir qu’ils soient publiés dans Temps nouveaux.


Le manuscrit, de plus de 130 pages, est achevé en 1947 mais c’est bien en 1918 que René Maran commence à l’écrire. Pourquoi 1918 ? La date n’est en effet pas innocente. En 1918, il retrouve Félix Eboué à Ouaka, l’une des plus grandes circonscriptions de l’Afrique Equatoriale Française. Les deux hommes ont trois points communs : ils sont guyanais, ont fréquenté au même moment le Lycée Montaigne de Bordeaux et sont fonctionnaires de l’Administration coloniale. A Ouaka ils vont sceller leur amitié et surtout forger leur conviction, notamment sur la politique coloniale de la France. Ainsi de la notion d’assimilation, que l’un et l’autre vont bannir de leur vocabulaire. La raison invoquée est parfaitement résumée par l’historien guyanais Serge Mam-Lam Fouck, dans Histoire de l’assimilation, paru en 2007 : « Mâtinée d’idées généreuses, l’assimilation peut être transformée en instrument de la domination coloniale ». Ainsi également de la notion d’ethnie, d’ethnicisme ou d’ethnicité, utilisée couramment par l’Administration coloniale. Maran va s’appliquer à la déconstruire, cette notion. « Les ethnies ne sont pas des essences mais des processus », va-t-il répéter à Félix Eboué, qui lui-même va s’empresser d’appliquer la formule de Renan sur les nations aux ethnies : « Les nations naissent et meurent. Il en est de même pour les ethnies ».


C’est donc tout naturellement qu’en 1918 René Maran commence à écrire Batouala, grâce auquel il obtient, en 1921, le Prix Goncourt. 1918, c’est aussi l’année où Félix Eboué, le futur Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale Française, publie une étude notamment sur la langue banda, usitée encore aujourd’hui dans toute l’Afrique centrale. L’objet de cette étude ? De montrer que la pensée « des peuples sans machine et sans écriture » ne demeure pas moins une pensée parfaitement élaborée et parfaitement complexe. Claude Lévi-Strauss, dans La pensée sauvage, qu’il publie en 1962, ne dira pas autre chose.


De ces réflexions, le manuscrit de Maran déborde littéralement. Le personnage principal, Richard, un journaliste guyanais dépêché en Afrique, passe le plus clair de son temps à dénoncer le comportement « odieux » des ethnologues et des anthropologues.


Et si le texte n’est repris qu’en 1947, c’est parce que René Maran revient en Guyane en novembre 1946, pour soutenir la candidature à la députation de René Jadfard contre Gaston Monnerville. C’est à cette occasion qu’il rencontre Ernest Chatelier et retrouve son ami Léon Damas qui, à Paris, n’avait de cesse de lui reprocher de ne pas s’intéresser suffisamment à la Guyane. Maran relèvera dans son Journal cette apostrophe de Damas : « Tu es incollable sur la littérature noire américaine mais tu ignores jusqu’à l’existence d’Atipa, qui est pourtant le premier roman écrit en créole, qui plus est en créole guyanais ».

 

René Maran mettra donc à profit ce séjour cayennais pour enrichir son manuscrit de deux nouveaux chapitres : le carnaval et la ruée vers l’or. Ici, Richard, un inconditionnel du carnaval d’antan, est revenu au pays. Il est toujours journaliste mais ses articles sont essentiellement consacrés à la ruée vers l’or, du côté du Maroni. Il raconte par le menu les orpailleurs qui affluent, les villages qui se créent, les maisons qui se construisent, les familles qui naissent, les abattis* qui se multiplient, les commerçants qui s’installent, la vie sociale qui s’organise, le lien social qui se tisse, la cohésion sociale qui se forge. Les orpailleurs sont natifs de la Guyane, bien sûr, mais aussi de la Martinique, de la Guadeloupe, de Sainte-Lucie, du Guyana et, pour une poignée d’entre eux, de l’Hexagone.


Les Amérindiens et les Noirs Marrons ne sont pas en reste. Les premiers approvisionnent les villages alentour en viande et la Guyane entière en poisson tandis que les seconds sont réputés pour être des « médecins » hors pair. Devant les carbets qui leur servent de cabinet, les queues s’allongent. Dans les villages, on ne s’exprime qu’en créole guyanais. Et pour cause. Chacun se sent profondément guyanais. Le placer Paul Isnard, à quelques encablures de Saint-Laurent, est devenu un village tellement important qu’on l’appelle désormais par ses initiales : PI. Un des personnages du manuscrit dira d’ailleurs : « Moi, je suis né à PI ».

 

Ainsi l’intérieur guyanais est parfaitement habité et l’aménagement du territoire prend forme. On peut se rendre de Maripassoula, commune de l’ouest, à Saül, situé au cœur de la Guyane, en empruntant des chemins agrestes et parfaitement entretenus, fréquentés de jour comme de nuit, notamment par des bagnards, qui ont le don d’indisposer les passants parce qu’ils leur demandent à manger « au lieu d’aller travailler ». C’est le seul risque encouru en parcourant la forêt : rencontrer des bagnards qui font la manche.

Mais avec l’avènement de la départementalisation, en 1946, tout se gâte. Les orpailleurs guyanais sont sommés de plier bagage pour regagner le littoral. Les familles s’en vont. Les commerces ferment. Les abattis sont abandonnés. A Saül, le grenier de la Guyane, la production maraîchère tombe à zéro et des garimpeiros, armés de machettes et de fusils, rôdent, menacent les bagnards.


La Guyane abrite alors une importante administration pénitentiaire. La zone côtière se distingue du territoire de l’Inini, placé sous un statut administratif spécial et qui a comme vocation la protection exclusive de la population amérindienne.


A l’évidence, pour écrire ce chapitre sur la ruée vers l’or et la vie sociale dans les placers, René Maran, sur les conseils avisés de Léon Damas, a longuement écouté ceux des Guyanais qui avaient effectivement vécu cette histoire, encore largement méconnue même en Guyane. Et son génie, c’est d’avoir compris dès 1946, pour la dénoncer aussitôt, que cette expulsion des habitants mettrait à mal le développement de la Guyane.

 

René Maran, qui est lui-même opposé à la départementalisation, fait conclure Richard dans son dernier article : Les intérêts de la France et ceux de la Guyane ne sont pas particulièrement convergents ». Cette audacieuse litote prend aujourd’hui un sens tout particulier à la lumière de ce que l’on croit savoir du peu de cas que Paris fait de la Guyane dans ses relations avec le Brésil, pays émergent s’il en est. On peut, en effet, se demander ce que serait aujourd’hui l’orpaillage clandestin brésilien si l’intérieur guyanais n’avait pas été vidé de sa population. Comme par extraordinaire, les deux manuscrits ont été retrouvés au moment même où les deux gendarmes ont été abattus à Dorlin.


*Les abattis sont des terrains agricoles.


SOURCES : link

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