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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Ni français, ni sénégalais : identité haïtienne et bovarysme.Michael DASH

Publié par siel sur 20 Novembre 2012, 12:50pm

Catégories : #CULTURE

Un duvaliérisme sans Duvalier

1Si l’on se souvient aujourd’hui de l’écrivain, diplomate et politicien Léon Laleau, c’est grâce au court poème « Trahison » qui a paru pour la première fois en 1931. Ce poème aurait aussi bien pu sombrer dans l’oubli s’il n’avait été inclus en 1948 par Léopold Sédar Senghor dans son Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache, très certainement à cause de ses dernières lignes, qui évoquent explicitement la souffrance de l’aliénation culturelle, projetée dans un quatrain rimé :

D’Europe, sentez-vous cette souffrance

Et ce désespoir à nul autre égal

D’apprivoiser, avec des mots de France,

Ce cœur qui m'est venu du Sénégal1 ?

2

Ce poème formule peut-être un peu trop joliment le dilemme, et même la tragédie du mulâtre : il resterait à se demander combien le francophile Laleau se considérait lui-même comme un exilé culturel. On ne sait en effet pas s’il a jamais été associé au mouvement indigéniste ou à la politique radicale des années 1920. On a en revanche toutes les raisons de regarder cette « souffrance » stylisée non comme un supplice personnel, mais comme une manipulation habile de la rhétorique du temps. En effet, il s’agit là du lamento (non dépourvu de maniérisme) d’un homme touché par le mal psychique que Jean Price-Mars avait identifié quelques années auparavant : le bovarysme collectif de l’élite haïtienne.

 

3Au fil du temps, on a perdu de vue l’influence de Price-Mars et de ses idées. Pourtant, dans l’Haïti d’après Duvalier, la pensée de Price-Mars est toujours d’actualité, même si plus de 80 ans nous séparent de la parution d’Ainsi parla l’Oncle, en 1928. Ce livre a constitué un texte fondateur aussi bien de l’indigénisme haïtien que de la négritude parisienne – Senghor qualifiait Price-Mars de « père de la négritude ». L’absence relative de Price-Mars dans les débats contemporains autour de la négritude tient en partie à la réappropriation du texte et de son auteur par la dictature de Duvalier en Haïti. Car l’essai de Price-Mars était en fait le produit d’un mouvement ethnologique qui faisait partie intégrante du nationalisme produit par l’occupation américaine d’Haïti entre 1915 et 1934. Ce que l’on cherchait dans les années 1920 était une définition claire de l’identité haïtienne et de sa différence culturelle. Dans cette quête, Price-Mars s’est élevé contre l’idée de la « mentalité latine » du peuple haïtien, qu’il considérait comme une trahison de sa vraie nature. Cette idée était défendue par une petite minorité francophile de la société haïtienne – son élite. Price-Mars posait qu’il y avait une identité authentique, rurale et afro-haïtienne, que l’élite urbaine et assimilée préférait ignorer ou réprimer. Bien des pages d’Ainsi parla l’Oncle sont ainsi consacrées à l’analyse de la religion populaire, notamment de la façon dont le Vaudou ne constitue pas seulement une survivance du passé africain d’Haïti, mais aussi une clé pour comprendre la mentalité haïtienne. Les concepts de Price-Mars – le « moi collectif » et l’« unité spirituelle » sont rapidement devenus des points de ralliement pour les nationalistes militants en Haïti, et se sont répandus chez les nationalistes noirs du mouvement de la négritude. C’est précisément l’argument de l’authenticité noire qui allait être utilisé par François Duvalier pour conférer une légitimité à sa dictature et attaquer l’élite mulâtre, accusée d’être traître à la nation haïtienne.

 

4Or le terme de « bovarysme », dû à Jules de Gaultier, est central dans l’argumentation de Price-Mars – c’est-à-dire dans sa promotion d’un idéal d’authenticité culturelle et dans sa réaction contre la présence coloniale américaine, certes modernisatrice, mais surtout agressive. La notion apparaît notamment dans la préface à Ainsi parla l’Oncle. Si quelque chose est à retenir de cet essai, c’est bien l’usage que Price-Mars fait du « bovarysme » pour critiquer l’aliénation culturelle de l’élite haïtienne elle-même, qui, telle une Emma des tropiques, éblouie par les lumières de la civilisation européenne, s’est trouvée condamnée à une imitation aveugle et stérile de la modernité européenne. Voici la description que fait Price-Mars de l’histoire haïtienne qui a suivi l’indépendance :

[…] la communauté nègre d’Haïti revêtit la défroque de la civilisation occidentale au lendemain de 1804. Dès lors, avec une constance qu’aucun échec, aucun sarcasme, aucune perturbation n’a pu fléchir, elle s’évertua à réaliser ce qu’elle crut être son destin supérieur en modelant sa pensée et ses sentiments, à se rapprocher de son ancienne métropole, à lui ressembler, à s’identifier à elle2.

 

5Aux yeux de Price-Mars, cela s’est produit précisément parce que l’Haïti d’après l’indépendance souffrait de « cette curieuse démarche que la métaphysique de M. de Gaultier appelle un bovarysme collectif, c’est-à-dire la faculté que s’attribue une société de se concevoir autre qu’elle n’est ». L’incapacité de l’élite à gouverner était due à cette faute première : un mimétisme servile pour lequel la nation payait de prix fort, celui de l’occupation étrangère. Pour Price-Mars, l’identité haïtienne était fixe, inhérente et inaltérable, et il considérait le bovarysme comme la forme ultime du déni. Le mépris dans lequel il tient les bovarystes de l’élite est manifeste :

(Aussi) tout ce qui est authentiquement indigène – langage, mœurs, sentiments, croyances – devient-il suspect, entaché de mauvais goût aux yeux des élites éprises de la nostalgie de la patrie perdue. À plus forte raison, le mot nègre, jadis terme générique, acquiert-il un sens péjoratif. Quand à celui « d’Africain », il a toujours été, il est l’apostrophe la plus humiliante qui puisse être adresse a un Haïtien. À la rigueur, l’homme le plus distingué de ce pays aimerait mieux qu’on lui trouve quelque ressemblance avec un esquimau, un samoyède ou un toungouze plutôt que de lui rappeler son ascendance guinéenne ou soudanaise3.

 

6Son usage du terme de Jules de Gaultier pour désigner l’aliénation raciale et culturelle permet d’ailleurs d’expliquer le rapprochement, durant les années 1930, entre Price-Mars et l’ethnographe américain Melville Herskovits. Celui-ci est l’auteur d’une théorie de « l’ambivalence socialisée » (socialized ambivalence) qui a été utilisée pour expliquer le déséquilibre psychique résultant du heurt entre les valeurs africaines fondamentales et la culture européenne assimilée dans la psyché afro-américaine. Voilà ce que Laleau dramatisait dans son poème : l’état psychologique conflictuel d’une élite haïtienne euro-centrée, une arène où le Moi cartésien et le Ça sénégalais étaient censément pris dans une lutte sans fin, continûment affaiblissante.

 

7L’Haïti idéale que Price-Mars envisageait était une sorte d’idylle rurale, d’Arcadie tropicale peuplée de laitières et de bergers qui contrastait profondément avec l’univers perturbé d’une élite urbaine qui niait ses racines africaines. Au terme d’Ainsi parla l’Oncle, il décrit le village de Kenscoff comme un microcosme pastoral et serein, l’Eden d’une Haïti sans trace de l’aliénation bovaryste :

Kenscoff est un frais pâturage. Le bétail s’y développe sain et vigoureux. À cause même de sa configuration en creux et de sa haute altitude, la terre de Kenscoff retient une très grande quantité d’humidité… Et c’est plaisir de voir combien, à la faveur de l’altitude et de la fécondité du sol, croissent en exubérance les plantes potagères et les arbres fruitiers originaires des pays tempérés… En résumé, la vie paysanne prend ici un aspect d’aisance tout à fait frappant, et cela est dû autant à la richesse du terrain qu’à la fraîcheur exceptionnelle du climat4.

 

8Léon Laleau partageait cette vision d’Haïti comme jardin paradisiaque, lorsqu’en 1937 il écrivait qu’en Haïti, « la vie est simple, amusante, souriante » et que l’« étranger y éprouve la sensation que c’est peut-être l’un des rares pays civilisés où les problèmes économiques et la lutte pour la vie n’ont pas cette acuité carnassière qui imprime à certaines parties du monde le redoutable aspect de la jungle »5. Cette description condescendante d’Haïti est très surprenante, non seulement parce qu’au moment où Laleau écrit cela, l’occupation américaine a laissé derrière elle une paysannerie en état de complète dispersion, mais aussi parce que ce texte a été publié l’année même où des milliers d’ouvriers haïtiens migrants ont été massacrés à la frontière dominicaine par l’armée de Trujillo. Cela serait probablement resté inaperçu si Jacques Roumain ne s’était élevé contre cette réinscription mensongère d’Haïti dans la réclusion d’une sorte de paradis rustique. Dans l’article où il s’attache à lui répondre, Roumain cite Laleau en épigraphe et déplace résolument l’attention depuis Petionville, le Parnasse de Laleau, vers la frontière entre Haïti et la République dominicaine, soulignant ainsi la situation d’Haïti dans l’hémisphère Sud ; l’ouvrier migrant, le génocide dominicain et l’impérialisme américain balaient ainsi la fiction pastorale :

Ce qui sépare Ouanaminthe du village dominicain de Dajabon, c’est un mince cours d’eau : la rivière du Massacre, au nom atrocement prophétique… Il est douteux que la différence de race suffise à expliquer l’explosion de haine qui fit de la région de Dajabon-Montechristi le théâtre d’une orgie sanglante. Je crois, de préférence, que ce peuple exacerbé par la détresse à laquelle l’a réduite la dictature de Trujillo, a obéi aux mêmes mobiles obscurs qui poussent, dans le sud des États-Unis, une meute de « poor whites » à lyncher un nègre, et en Hitlérie un petit bourgeois ruiné à maltraiter un juif. Les classes dirigeantes et les dictatures s’entendent à entretenir, à provoquer ces sentiments qui détournent d’elles, à la manière de paratonnerres, la fureur des misérables6.

 

9

Il importait peu à Roumain qu’Haïti soit africaine ou européenne ; Roumain s’opposait avant tout violemment à la vision de Laleau, celle d’une oasis de calme dans le monde moderne, et considérait que cette célébration de l’exception haïtienne était à la fois injurieuse et réactionnaire. À ses yeux, un processus irréversible faisait de la société haïtienne une société de plus en plus fragmentée et cosmopolite. C’est cette même idée qui l’a conduit à collaborer avec le mouvement indigéniste ; car l’expérience de masse de la population ne devait, à ses yeux, être camouflée ou marginalisée ni au nom d’un passé ancestral, ni au nom d’un pittoresque pré-moderne. Effectivement, à la fin de l’occupation américaine les paysans haïtiens étaient des citoyens toujours moins visibles, dans une partie du globe profondément transformée par l’impérialisme. Comme Roumain le montre dans son roman, Gouverneurs de la rosée, ce n’est pas leur isolement dans Haïti mais leur appartenance à un vaste prolétariat de l’hémisphère Ouest qui pouvait conduire les paysans haïtiens à une prise de conscience révolutionnaire.

 

10À cet égard, la géopolitique de Roumain, conçue à l’échelle de l’hémisphère, reconduit à une pensée qui date d’avant l’indépendance haïtienne. À Saint-Domingue, l’idée d’une identité « américaine » donnait sens à une conscience révolutionnaire créole, qui ne caractérisait les Haïtiens ni comme un peuple africain ni comme un peuple européen, mais comme une société des Amériques. Comme l’écrit John Garrigus dans Before Haiti, « les racines principales de la conscience révolutionnaire d’Haïti se trouvent dans la province du Sud, où le commerce interne aux Caraïbes et une longue histoire de mixité dans les familles – aux origines européennes, africaines, indiennes – ont créé le sentiment profond d’une identité locale, américaine7 ». L’influence de cette prise en compte de la dimension du Nouveau Monde s’est manifestée plus tard, dans le refus de revenir aux origines ethniques pour baptiser la nouvelle nation ; en utilisant un mot taïno pour désigner l’île, les révolutionnaires haïtiens voulaient associer l’indépendance au désir de venger les habitants originels qui avaient été exterminés par la brutalité du passé colonial. En se présentant comme des Africains du Nouveau Monde, ils faisaient de la nouvelle nation un projet à l’échelle de l’hémisphère. Cette dimension de l’identité haïtienne allait disparaître presque complètement après trois décennies de duvaliérisme qui ont fait d’Haïti un état isolé au cœur des Amériques.

11

SUITE :http://www.fabula.org/lht/9/index.php?id=377

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