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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


L’écriture des créoles à base française : convergences et divergences (1ère partie) Par Hugues Saint-Fort

Publié par siel sur 24 Septembre 2012, 11:56am

Catégories : #H.SAINT-FORT chronique

                                           

Je commencerai d’abord par rappeler quelques fondamentaux avant d’entrer dans le sujet proprement dit. Cela nous permettra de mieux comprendre la question de l’écriture du créole haïtien ainsi que celle des autres créoles à base française.

1 . L’orthographe n’est pas la langue. La langue est « a system of linguistic knowledge possessed by individual speakers, and onto the ‘Language Faculty’, the species-specific capacity to master and use a natural language… » (Chomsky 2002) (un système de connaissance linguistique que possèdent les locuteurs et qui relève de la ‘Faculté de Langage’, c’est-à-dire l’aptitude particulière à l’espèce humaine de maitriser et utiliser une langue naturelle…). [ma traduction]. La connaissance de ce système est intériorisée par les locuteurs et « elle se développe chez tout homme, quelle que soit sa communauté linguistique, sans efforts apparents et dans un temps uniforme, en dépit de leurs capacités inégales dans d’autres domaines… » (Guéron et Pollock 1991 :13). Par exemple, en Haïti, tout petit Haïtien, âgé de 3 ou 4 ans, possède déjà la connaissance de sa langue maternelle, la langue créole, sans avoir eu besoin d’aller à l’école pour l’apprendre. Il en est de même chez le petit Français, ou le petit Japonais, ou le petit Russe, ou le petit Allemand… Chomsky explique ce phénomène en théorisant que « there is a language faculty, a component of the mind/brain that yields knowledge of language given presented experience. » (Chomsky 1986: 4) (il existe une faculté de langage, une composante de l’esprit/cerveau qui permet la connaissance de la langue à la lumière de l’expérience qui est présentée) [ma traduction].  

L’orthographe est la transcription sous forme graphique d’un message linguistique. Mais, c’est une convention. « La forme des langues telle que la manifestent leurs orthographes traditionnelles est rarement en tout point conforme à leur forme orale. »(Arrivé, Gadet, Galmiche 1986 : 443). Le français et l’anglais sont  deux langues bien connues pour exhiber cette distance entre les deux formes. En Haïti, comme dans toute communauté linguistique, tout locuteur natif doit apprendre à lire et à écrire cette langue maternelle qu’il parle déjà couramment. Autrement, il restera un « analphabète » à des degrés divers dans sa propre langue maternelle. Dans toutes les sociétés où l’Etat se préoccupe de la langue officielle de la nation et de la langue première de ses citoyens (dans certaines sociétés, elles ne sont pas toujours les mêmes), c’est ainsi que cela se passe.    

2 .  Il est important de distinguer entre le son et la lettre. La lettre est une unité de l’écrit, elle relève de l’orthographe. Le son est d’abord le bruit qu’utilisent les langues pour transmettre du sens. Dans des langues telles que le français et l’anglais, il y a rarement des cas de correspondance biunivoque, c’est-à-dire des cas où un son correspond à une seule lettre et inversement. Mais, depuis la fin du dix-neuvième siècle, plus exactement en 1888, les phonéticiens ont créé un système de transcription appelé « Alphabet phonétique international » (API) en français, et  (IPA) en anglais. Grâce à ce système, on peut décrire la prononciation de toutes les langues du monde, à partir de symboles conventionnellement acceptés et comportant toujours la même valeur.  L’un des principes de base de l’API est qu’il doit exister un signe unique pour chaque son distinctif et que ce même signe doit être utilisé pour ce même son dans n’importe quelle langue dans laquelle il apparait. Par exemple, le son qui est écrit sh en anglais, schen allemand, et ch en français sera représenté par le symbole [ ʃ ] en alphabet phonétique international. On aura donc en anglais [ʃIp], ship, en allemand [ʃIf], schiff, et en français [ʃik] chic Les linguistes se servent de trois éléments différents pour représenter trois aspects différents de la transcription : les guillemets  « »  pour reproduire les lettres ; les crochets [  ] pour les réalisations des sons, et les barres obliques /   / pour représenter les phonèmes de la langue. On appelle phonème l’unité minimale dans le système de sons d’une langue donnée, qui permet de distinguer deux mots. Le nombre de phonèmes varie d’une langue à une autre. Le créole haïtien comporte environ 30 phonèmes (treize voyelles et 17 consonnes), le français en comporte 36 (seize voyelles et vingt consonnes), l’anglais en comporte 44 (vingt-quatre consonnes et vingt voyelles). Chaque son, dans une langue donnée, possède un rôle précis. « Si deux sons remplissent la même fonction, que leur différence n’est jamais utilisée dans le système pour distinguer deux messages, on dit que leur opposition n’est pas distinctive, et les deux sons constituent un même phonème. Si par contre leur opposition est distinctive, que le fait de passer de l’un à l’autre suffit à faire passer d’un message à un autre, alors, ils constituent deux phonèmes différents. » (Arrivé, Gadet, Galmiche 1986 : 508). Par exemple,  en créole haïtien (kreyòl), mais aussi en français, il existe une différence entre [p] et [b]. C’est cette différence qui permet de distinguer le mot [pɛ] (pè) du mot [bɛ] (bè). Nous sommes donc en présence de deux phonèmes différents, ce que les linguistes représentent en les entourant de barres obliques, comme nous l’avons signalé plus haut. Nous pouvons donc conclure que /p/ et /b/ sont deux phonèmes du kreyòl.

Par contre,  les deux réalisations sonores physiquement différentes que l’on trouve dans les mots créoles [pɤale] prale et [pwale]pwale ne constituent pas deux phonèmes différents dans ce contexte particulier parce qu’ils ne permettent pas d’opposer des messages. En effet, tout créolophone haïtien reconnait le même mot qui est prononcé différemment mais possède la même signification. Ce sont des « allophones », c’est-à-dire des variantes de réalisation du même phonème.     

3 . La très grande majorité des 6 ou 7 mille langues parlées dans le monde n’est pas écrite. Cela ne veut pas dire qu’elles ne constituent pas des systèmes linguistiques légitimes. Cela veut dire tout simplement que, dans les sociétés où ces langues sont parlées, l’on n’a pas encore mis au point un système graphique pour les représenter. Mais, cela ne veut pas dire non plus que ces idiomes ou variétés deviennent automatiquement des langues une fois que des linguistes mettent sur pied  un système graphique servant à leur représentation. Car, ils ont toujours été des langues et la langue précède toujours l’écriture qui est un phénomène récent dans l’histoire de l’humanité. Les linguistes analysent d’abord la forme parlée de la langue avant la forme écrite qui bien souvent diffère de la forme parlée. La linguiste française Claire Blanche-Benveniste (2003) a pu se demander si le français parlé et le français écrit constituent deux langues ou une seule tellement les deux systèmes sont différents l’un de l’autre.

4 . On désigne sous le nom de « langues créoles » des systèmes linguistiques autonomes qui ont pris naissance dans des iles des Caraïbes et de l’Océan Indien à la suite de l’expansion du colonialisme européen et de l’esclavage brutal des populations africaines transportées dans le Nouveau Monde entre le 16ème et le 19ème siècle. Suivant les pays européens colonisateurs qui leur ont légué leur lexique, les créoles ont été distingués les uns des autres du nom de  la langue européenne. On parle ainsi de « créoles français », de « créoles anglais », de « créoles espagnols/portugais », de « créoles hollandais » pour désigner les langues naturelles, autonomes qui se sont constituées dans les colonies françaises, anglaises, espagnoles/portugaises, hollandaises, respectivement. Les grammaires des créoles français se sont structurées à la fois à partir du français oral constitué de traits régionaux non-standardisés utilisé par les colons de l’époque et de l’ossature des langues sources (ou langues substrat) intériorisées par les locuteurs esclaves africains qui provenaient de zones géographiques diverses (Lefebvre 1998, Hazaël-Massieux 2012, DeGraff 1999).

Il existerait aujourd’hui près de 15.000.000 de personnes à travers le monde qui seraient locuteurs de créoles français. La linguiste française Marie-Christine Hazaël-Massieux (2012 :10) les répartit ainsi, d’après les estimations ou les chiffres de recensement les plus récents : 2009-2010. Dans la zone américano-caraïbe, il y a la Louisiane, avec peut-être 20.000 créolophones sur une population de 4.400.000 habitants ; Haïti, avec environ 10.000.000 d’habitants vivant dans l’ile et plus de deux millions vivant dans l’émigration; Guadeloupe, avec 458.000 habitants ; Martinique, avec 411.000 habitants ; Guyane, avec 230.500 habitants ; Sainte-Lucie, avec 172.092 habitants ; La Dominique, avec 73.500 habitants. Dans la zone de l’Océan Indien, il y a Maurice, avec 1.275.000 habitants ; Réunion, avec 817.000 habitants ; et Seychelles, avec 88.000 habitants.

Comme on le voit avec ces chiffres, Haïti est le pays créolophone à base française le plus peuplé de la terre. Selon le linguiste franco-américain Albert Valdman (2005), « le créole haïtien (CH) s’avère être la langue créole qui a atteint le plus haut niveau de standardisation et d’instrumentalisation. Bien qu’il ne bénéficie guère d’une promotion franche et claire de la part des décideurs politiques et des élites sociales du pays, il connait une progression continue et rivalise de plus en plus avec le français dans les médias, l’administration et l’éducation. »  (2005 : 39).  Les autres créoles français n’ont peut-être pas encore atteint ce niveau de développement mais il se dessine depuis quelque temps un mouvement assez fort de communication écrite qui devrait permettre aux autres créoles à base française de rejoindre la cohérence constatée dans la graphie du créole haïtien.

Tout d’abord, sur le plan de la notation orthographique, il est facile de distinguer dans tous les créoles à base française une caractéristique commune : l’abandon de la graphie étymologique remplacée par une graphie phonético-phonologique. Ce type de graphie s’inspire de l’alphabet phonétique international et repose sur le système phonologique de la langue créole en question pour créer l’orthographe désirée. C’est en Haïti que cette écriture semble avoir pris naissance et elle a été officiellement introduite au début des années 1940 par un pasteur méthodiste irlandais, du nom d’Ormonde McConnell (Déjean 1980). Cependant, le linguiste Albert Valdman signale qu’il a existé « depuis 1872 une orthographe à base phonologique parfaitement adaptée à son utilisation pour les créoles à base lexicale française que l’on doit à un juge français de Cayenne, Auguste de Saint-Quentin (1872) » (Valdman 2005 : 42). Cependant, ainsi que le souligne Valdman (2005), il était difficile d’imaginer pendant tout le dix-neuvième siècle et même longtemps après, l’éclosion de textes littéraires écrits dans une graphie qui ne serait pas étymologique en raison de l’attachement à la littérature française des intellectuels haïtiens. La réaction de l’intellectuel haïtien Charles-Fernand Pressoir et des élites haïtiennes francophones à la proposition d’une orthographe du créole haïtien basée sur l’API par le pasteur irlandais Ormonde McConnell vers le milieu des années 1940 témoigne éloquemment de l’obsession des élites haïtiennes pour l’objet francophone.

En fait, l’abandon de la graphie étymologique remplacée par une graphie phonético-phonologique dans tous les créoles à base française ne s’est pas fait sur le même rythme dans tous les créoles. Si en Haïti le processus une fois lancé n’a pas pris plus d’une dizaine d’années pour s’établir, dans les Départements français d’Outre-Mer (DOM) en revanche, il a fallu beaucoup plus de temps pour voir une graphie phonético-phonologique prendre le pas sur la graphie étymologique. D’autre part,  les DOM étant ce qu’ils sont, l’écriture du créole semble être laissée à la volonté des locuteurs et à leurs préférences idéologiques. Les linguistes antillais (Jean Bernabé, Raphaël Confiant…) ont beau utiliser leur persuasion scientifique pour expliquer aux locuteurs le raisonnement derrière l’adoption de telle graphie, très souvent, l’obstination et l’idéologie sont plus fortes. Le cœur du problème réside, on peut le deviner, dans le fait que, malgré les avancées certaines de la politique linguistique de l’Etat français en faveur des langues créoles dans les DOM (Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion), le statut des créoles antillais et celui du créole guyanais restera dans une zone d’ombre.

                                                                                                       (A suivre)

 

Hugues Saint-Fort         Hugo274@aol.com                      

Références citées :

Michel Arrivé, Françoise Gadet, Michel Galmiche (1986) La grammaire d’aujourd’huiGuide alphabétique de linguistique française. Paris : Flammarion.

Claire Blanche-Benveniste (2003) La langue parlée. In : Le Grand Livre de la Langue françaiseEd. par Marina Yaguello, pgs. 317-344, Paris : Seuil.

Noam Chomsky (1986) Knowledge of Language. Its Nature, Origin, and Use. New York, Praeger Publishers.

_______________ (2002) On Nature and Language. Cambridge, Cambridge University Press.

Michel DeGraff (ed.) (1999) Language Creation and Language Change. Creolization, Diachrony, and Development. The MIT Press, Cambridge, Massachusetts.  

Yves Déjean (1980) Comment écrire le créole d’Haïti. Montréal, Collectif Paroles.

Marie-Christine Hazaël-Massieux (2012) Les créoles à base française. Paris : Editions Ophrys.

Claire Lefebvre (1998) Creole Genesis and The Acquisition of Grammar. The case of Haitian Creole. Cambridge, Cambridge University Press.

Albert Valdman (2005) Vers la standardisation du créole haïtien. In Les Créoles: des langues comme les autres. Revue Française de Linguistique Appliquée. Volume X-1, juin 2005, pg.39-52


 

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