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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Haiti and the Shock Doctrine/Haiti et la stratégie du choc. Par MattKennard

Publié par siel sur 30 Septembre 2012, 13:24pm

Catégories : #AYITI ACTUALITES

Pour les progressistes, faut attacher vos ceintures face à ce saccage d'Haïi et l'appropriation de ses ressources, tels que décrits dans l'article; E-Power, avec Pierre Marie Boisson, un des directeurs de l'entreprise- qui a peut-être soufflé à Préval sa formule cynique après le séisme " Le tremblement de terre est une opportunité de faire des affaires".

 

 Effectivement, comme nous l'avions dit E-Power fondée par Rouzier en 2004, -lequel Rouzier voulait en plus devenir Premier ministre, quels rapaces ! - a remporté l'appel d'offres -hum, sans blagues!-  lancé par  un Préval aux ordres  de Washington en 2006.


Je comprends maintenant  mieux pourquoi les Américains ont préféré Martelly à Jude Célestin, le poulain de Préval. Préval suivait leurs ordres de privatisation ( de la BM,de la BID, de USAID, de l'ambassade américaine) mais trop lentement à leur goût.

 

Il leur fallait un dapiyan à l'Irakienne, genre on prend très vite tout. Le séisme bienvenu pour cette opération a permis de placer au pouvoir une équipe docile et  sans aucune vision économique pour l'avenir d'Haïti autre que le plan Collier, dit "plan mango et sweatshops". Mais pour que ça marche comme sur des roulettes, il fallait un parlement fantôche, ce à quoi s'est appliqué l'équipe Lamothe/Martelly, via la corruption et une propagande d'enfer pour dénigrer les parlementaires et  développer l'hostilité des citoyens à leur égard.


A la lecture de cet article, au regard du soutien que la BID et la BM apportent aux projets de saccage de la souveraineté haïtienne, on comprend également mieux, d'une part le silence peureux de l'opposition- qui oserait s'opposer au FMI en dehors de l'Islande ? Voyez la Grèce, l'Espagne, le Portugal, l'Italie et bientôt peut-être la France, pays dépecés par les entreprises privées internationales- la complicité de la presse internationale qui se garde bien de parler d'Haïti, et d'un autre côté l'arrogance décomplexée des Martellystes qui en réalité, par leurs abus, leur mépris affiché de la Constitution et de l'ensemble des institutions de l'Etat, ne font qu'obéir à la consigne qui leur a été passée en échange d'un enrichissement rapide : tuer l'Etat haïtien une bonne fois pour toutes.

 

C'est quand même surprenant que ce petit pays dit "le plus pauvre de l'hémisphère ouest" excite tant de convoitises et que les Américains s'acharnent autant à détruire sa capacité de dévelopement autonome.


Texte traduit de l’anglais par L.S.

 La traduction de l'article est approximative mais n'empêche pas de le comprendre. 


By Matt Kennard - September 5th, 2012

 Matt Kennard is a journalist who has worked for the Financial Times in London, New York and Washington

 

"Dans l'hémisphère occidental, en Haïti et ailleurs, nous vivons à l'ombre de votre grand pays et prospère. Beaucoup de patience et de courage est nécessaire pour maintenir la tête»,-- Docteur Maigot à Mme Smith dans Graham Greene Les Comédiens.


Au milieu de Port-au-Prince, le long d'une route poussiéreuse et derrière des portes métalliques imposantes, se trouve la centrale électrique E-Power. Dans une capitale où les coupures d'électricité sont un phénomène nocturne, E-Power est le genre d'entreprise en cours d'exécution que les institutions financières internationales (IFI) Haïti croient qui mènera la «réforme» - en prenant pouvoir  à l'écart de la société gérée par l'Etat, et en l'exécutant pour le profit. La société a été fondée en 2004 par un groupe de capital-risque haïtien excité par le départ des sociaux-démocrates du président Jean-Bertrand Aristide. L'objectif, selon la société, était «d'offrir une solution a la production d'énergie en Haïti». Effectivement, deux ans plus tard, en 2006, le nouveau président René Préval que les États-Unis, ont soutenu le retour, a lancé un appel d'offres ouvert pour un contrat de fourniture d'électricité dans la capitale d'Haïti. Sept entreprises ont pris part: E-Power a remporté.


Pour beaucoup de personnes dans l'élite des affaires haïtienne, une telle libéralisation économique devrait maintenant être le modèle de la nouvelle Haïti en processus de reconstruction après le tremblement de terre dévastateur du 12 Janvier 2010. "Le tremblement de terre a créé un traumatisme qui aurait pu être mieux exploité", me dit Pierre-Marie Boisson, directeur du conseil en E-Power, alors que nous sommes assis dans les bureaux haut de gamme de l'usine. "En raison du processus politique qui a eu lieu après cela, il a pris trop de temps." Il ajoute: «Les tremblements de terre devraient être une opportunité car ils détruisent. Là où les tremblements de terre détruisent,  nous devons construire. Lorsque nous avons à construire, nous pouvons créer des emplois, nous pouvons créer beaucoup de changements, nous pouvons changer un pays..."


Toutefois, le cynisme M. Boisson au sujet de la lenteur d '«exploitation» n'est pas tout à fait exact. Au lendemain du tremblement de terre, l'opportunité offerte par la destruction qui a frappé Haïti a, en fait, sauté immédiatement - et des résultats ont été incroyables.


Alors que la poussière s’installait  encore dans les rues de Port-au-Prince, les IFI et les divers organismes américains - qui sont devenus le gouvernement de facto en l'absence d'une alternative haïtienne - découpait les différents secteurs de la société et les distribuait entre eux. La Banque interaméricaine de développement (BID) a obtenu l'éducation et l'eau, la Banque mondiale emporte l’énergie; l'Agence américaine pour le développement international (USAID) a accepté avec reconnaissance les nouveaux parcs industriels prévus. Alexandre Abrantes, envoyé spécial de la Banque Mondiale en Haïti, me raconte comment il a travaillé: «Essentiellement, nous avons convenu que les compétences  distinctives de chacun de nous et  nous divisons ensuite ... les secteurs entre nous, et nous décidons de travailler ensemble dans certains secteurs . "


- via an export-led garment-production and cheap-labour model

La privatisation massive des actifs gérés par l'Etat et le changement d'Haïti en un «atelier de misère des Caraïbes" - par l'intermédiaire d’un modèle axé sur la production pour exportation de vêtement  et sur force de travail à bon marché - étaient quelque chose que les Etats-Unis et les institutions financières internationales ont fait pression avec force entre 1990 aux années 2000. Maintenant, sa réalisation est devenue une possibilité distincte. Ils pourraient l'appliquer avec minimal refoulement par le fait d'une société civile décimée et un gouvernement dénudé. Tous les acteurs internationaux (extra-haïtiens), en particulier le gouvernement américain, ont la même vision, ce qui rendait la tache encore plus facile. "Il ya beaucoup d'accord, alors je dirais que l'un des aspects inhabituels et très positif sur ce projet, c'est qu'il est vraiment fait en partenariat", me dit Jean-Louis Warnholz, un fonctionnaire du Département d'Etat-qui travaille sur les dossiers d’Haïti ...


Le «partenariat» croyait que reconstruire les capacités de l'État haïtien ne devrait jouer aucun rôle dans la reconstruction. La panacée aux problèmes d'Haïti réside dans la création d'un secteur privé florissant. "Qu'est-ce qui va vraiment changer Haïti et que ce processus soit différent de tous les précédents est [le] développement du secteur privé, et je pense qu'il ya un consensus au autour de ce fait», me dit Aguerre Agustín, le gestionnaire des dossiers d’Haïti à la Banque Interaméricaine de Développement (BID). La Banque a décaissé 177 bn $ en subvention en 2010, plus que toute autre source multilatérale, pour faire avancer ce dossier. "Le secteur privé est la grande différence, c'est ce qui va créer de la richesse, de créer des emplois, et non le secteur public», ajoute M. Aguerre.


Même après l'élection de Michel Martelly à la présidence d'Haïti en Mars-Avril 2011, les choses restent faciles pour ce secteur privé dirigé par «consensus»: l'IFI et Etats-Unis avaient non seulement leur "événement choc", mais aussi leur «président choc" . (Aristide - qui fut président en 1991, 1993-94, 1994-96 et 2001-04, continue d'être le politicien le plus populaire en Haïti, mais il est interdit de se présenter à nouveau à la présidence). Dans l'administration Martelly, les Etats-Unis avaient trouvé leur «Chicago Boy ", un partenaire plus-que-prêt pour leur programme économique. Tous les regroupements d'entreprises majeures et les IFI auxquelles j'ai parlé à Port-au-Prince, ne tarissaient pas leur soutien au président. Carl-Auguste Boisson, directeur général de E-Power, a déclaré: «Je me réjouis de ce que j'ai entendu dire Martelly sur l'importance de l'investissement privé, surtout quand il faisait campagne, il parlait de choses comme la fourniture de la prestation privée de services publics».


Kenneth Merten, l'ancien ambassadeur des Etats-Unis en Haïti, est également enthousiaste au sujet du programme de privatisation du nouveau président."A part la privatisation des moulins à farine, mais à part ça vous n'avez pas eu grand-chose dans les dernières décennies», me dit-il. «C'est l'élément qui a été fait ici défaut, vous avez besoin d'un gouvernement qui comprend l'investissement et je pense que Martelly et ses gens comprennent." Aux États-Unis, un pion souple comme Martelly avait mis longtemps à venir. Malgré plusieurs décennies d'efforts, Haïti n'avait pas complètement succombé aux plans que son grand mécène avait pour elle. Et une telle réticence avait causé la consternation croissante à Washington.

 

 

La longue histoire

 Dans les années 1990, le rythme de la réforme économique en Haïti n'était pas assez rapide pour le gouvernement de Washington ou pour les puissants IFI qui essayaient ensemble de changer radicalement le visage du pays. Après les premières élections démocratiques en 200 ans d'histoire du pays en 1990, les Etats-Unis a exprimé l'espoir de briser les institutions de l'Etat corrompus qui avaient été les fiefs personnels de «Papa Doc» et «Baby Doc», (les Duvaliers) dictateurs supportés par les USA, qui avaient régné violemment pendant presque quarante ans. Le capital privé serait alors en mesure de pénétrer plus profondément en Haïti, et un modèle économique favorable aux intérêts des pays riches pourrait prendre fermement racine.

 

Mais ça n'allait pas comme prévu. Au lieu du «réformateur» modelé sur les moules des USA que beaucoup de personnes à Washington avait espéré, un mouvement de masse énorme, nommé Lavalas, sous l'impulsion du prêtre social-démocrate, Jean-Bertrand Aristide, arrivait à une victoire écrasante en 1990. Au cours des vingt années qui suivaient, Aristide était évincé deux fois (avec le soutien américain), et les espoirs et les rêves démocratiques de son peuple seraient en maintes et maintes fois écrasés.

 

Avec les nuisances d'Aristide, et toute l'agitation que connaissait le pays, il était difficile pour les Etats-Unis et ses alliés dans le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale de transformer Haïti en un modèle néolibéral dans la façon dont ils avaient imaginé. Lorsqu’Aristide est revnu au pouvoir en 2001, il l'a fait avec l'accord tacite que cela permettrait aux États-Unis et les institutions de Bretton Woods de mettre en place leur plan. Onze ans après les élections démocratiques, et la  "réforme" économique était encore lente. Quelque chose devait changer.

 


Durant cette période, René Préval, ancien allié d'Aristide qui était président de 2006-11, semble offrir un certain espoir pour les Américains. «Dans le contexte du monde en développement, nous pourrions le décrire comme un néo-libérale, en particulier en ce sens qu'il a embrassé les marchés libres et les investissements étrangers", note l'un des câbles diplomatiques de l'ambassade des Etats-Unis envoyés à partir de Port-au-Prince en 2007.


Mais le leader que les États-Unis appuyaient vraiment dans cette période était plutôt  Dumas Siméus, homme d'affaire américain d'origine haïtienne. Un résident du Texas a assuré l'ambassade américaine, selon un câble diplomatique de 2005, que « il gérera Haïti comme une entreprise ». Le même câble a ajouté: "Affichant le charme et l'énergie débordante, le sexagénaire dit qu'il avait décidé de briguer la présidence, non seulement pour le bénéfice d'Haïti, mais aussi comme un geste de remerciement aux États-Unis." Il a été très clair sur ce qu'il allait faire: «L'Université de Chicago était engagé à apporter les« Chicago boys » en Haïti et d'établir une feuille de route pour le changement, les investisseurs prometteurs seraient de retour."


C'était exactement ce que l'ambassade américaine voulait entendre; Siméus était le candidat qu'ils cherchaient. Le câble a conclu en notant que le millionnaire Texan est un «candidat potentiellement viable" qui pourrait, contrairement à Aristide, «gouverner de façon responsable et peut-être efficace» - ceci dans l'intérêt américain. De cette même façon, les États-Unis estiment désormais Martelly «responsable».

 

Mais à bien des égards, il reste difficile à comprendre pour les États-Unis  qui s’exaspéraient devant l'apparente réticence des dirigeants haïtiens de vendre des actifs de leur pays et de créer un terrain de jeu économique pour le capital étranger. Depuis 1990 aux années 2000, les «Chicago boys» ont du essayer à toutes fins utiles de prendre la direction d’Haïti ; le processus d'ouverture de l'économie d'Haïti aux prédations des capitaux étrangers était bien engagé. En 1996, le gouvernement haïtien avait déjà, selon un câble diplomatique publié par Wikileaks, mis en place une législation sur la modernisation des entreprises publiques, ce qui permet aux investisseurs étrangers de participer à la gestion et / ou la propriété des entreprises d'Etat."


En outre, une loi  en Novembre 2002 reconnaissait explicitement le «rôle crucial de l'investissement étranger pour assurer la croissance économique et visant à faciliter, à libéraliser et à stimuler l'investissement privé en Haïti." La loi a donné aux investisseurs étrangers les mêmes droits et protections qu'aux  Haïtiens. Quelques mois plus tôt, en 2002, le parlement haïtien a voté une loi pro nouvelle zone de libre-échange, qui prévoit des «zones» par des incitations fiscales et douanières pour les entreprises étrangères - par exemple, une exemption d'impôt de quinze ans. En d'autres termes, après-Aristide, le gouvernement avait «vu la lumière» et avait embrassé la vision américaine de Bretton Woods pour la période post-dictature en Haïti. Mais comme un toxicomane récidiviste, ces mesures ne devaient jamais être suffisantes pour assouvir les Etats-Unis et les institutions financières internationales. Ils ne voulaient que leur « Chicago boy ».


Un bon exemple de cette avidité vient des câbles de Wikileaks, dont l'un prend note qu'en 1996, une «commission de modernisation» a été mise en place pour décider si les contrats de gestion, des baux à long terme ou capitalisation était la meilleure option pour chacune des entreprises en passe d'être privatisées. La commission devrait également définir combien le gouvernement haïtien conserverait de l'actif, avec un plafond à 49% - une participation minoritaire, qui écarterait le contrôle du peuple haïtien sur leurs propres industries. Cela a eu un effet immédiat. En 1998, deux sociétés américaines, Seaboard et Continental Grain, ont acheté 70% de la minoterie appartenant à l'Etat.


Mais en dépit de ce «progrès», un câble diplomatique de 2005 se lamentait: «Certains investissements, cependant, requièrent toujours l'autorisation du gouvernement». Il a ajouté: «Les investissements dans l'électricité, l'eau et les télécommunications nécessitent la concession et l'approbation gouvernementales ; outre, les investissements dans le secteur de la santé publique doivent d'abord recevoir l'autorisation du Ministère de la Santé Publique et de la Population.».


 Cela sonnait comme un pays normal souverain, mais un pays souverain, c'est exactement ce que les Etats-Unis et l'IFI ne voulait pas qu’Haïti soit. Deux ans après qu'Aristide ait été expulsé à  l'extérieur du pays, et juste avant la victoire du "néo-libéral" Préval en 2006, l'ambassade américaine a noté: "Depuis la privatisation de la cimenterie, la privatisation est au point mort et semble avoir été mise au rencart ». Elle a ajouté, plaintivement: «Aucune des grandes entreprises liées à l'infrastructure (l'aéroport, le port, l’entreprise de téléphonie ou la compagnie d'électricité) ont été privatisées."


Le document poursuit: «Bien que ces entités étaient censées avoir été privatisées en 2002, la persistance des crises politiques, l'opposition forte de l'ancienne administration et un manque général de volonté politique ont retardé l’aboutissement du processus." Le câble note alors une raison plus plausible pourquoi ce programme de privatisation massive n'avait pas été adopté tout à fait, aussi bon que les Etats-Unis avaient espéré: «Certaine opposition à la privatisation des entreprises d'Etat continue de venir des groupes tels que les syndicats d'employés qui ont exprimé leur opposition à des réductions d'effectifs que la privatisation pourrait entraîner. "


En 2008, l'ambassade américaine était alors inconsolable à la lenteur des progrès et de l'intransigeance de l'Haïtiens. "En dépit des assurances que la privatisation est une toujours une priorité pour le gouvernement ... nous sommes de plus en plus sceptiques que la privatisation, sous quelque forme que se passera", a noté un câble. "Le temps est compté." Les États-Unis, cependant, sont restés ferme à son but. «Nous allons continuer de militer en faveur de la privatisation et / ou la gestion privée", a noté un câble. Un travail de plaidoyer a été fait sur les institutions de Bretton Woods à soudoyer le gouvernement démocratique d'Haïti. «[L'ambassade américaine] réitère sa recommandation ... que la privatisation est une exigence en vertu de futurs accords avec les institutions financières internationales ... à négocier avec le nouveau gouvernement."

 

Le choc


La corruption peut s'avérer une stratégie efficace pour le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental, mais elle serait encore en désordre. C’était après tout un parlement haïtien, peuplé d'éléments nationalistes, qui pourrait continuer à bloquer ou même tuer le programme de privatisation massive que les États-Unis favorisent. Mais comme les Etats-Unis étaient en train de perfectionner sa stratégie pour la nième pression, le 12 Janvier 2010, un tremblement de terre énorme frappe Port-au-Prince et ses environs, créant l'une des pires crises humanitaires dans l'histoire du monde. Plus de 300.000 personnes ont été tuées, tandis que des millions sont sans abri. La capitale était en ruines, y compris la majorité des ministères ainsi que le palais présidentiel. Que restait-il d'une société civile déjà étranglée civile et des institutions sociales détruites ? Haïti était une ardoise vierge.

 

Les États-Unis et ses alliés au sein du FMI et de la Banque mondiale n'ont pas perdu de temps pour se rendre compte que c'était l'occasion de faire passer leur programme néolibéral radical par rapport aux années 1990, avec peu de résistance. L'opposition à ce programme de privatisation - qui était variée allant des politiciens quasi-nationalistes  aux agents communautaires de base  - a presque tout disparu. Sans un gouvernement en place pour se mettre d'accord ou en désaccord avec les États-Unis et les institutions financières internationales, qui étaient en train de diriger de fait le pays, Haïti était prête pour la «stratégie du choc» (stratégie de choc : les prescriptions économiques radicales appliquées partout dans le monde et décrites dans le livre éponyme de Naomi Klein).


La première étape a consisté à consolider un système de prise de décision qui prenaient  tout le pouvoir des mains des responsables des institutions démocratiques dirigées par des Haïtiens. La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), qui est devenue le plus puissant organe de décision du pays à la suite du tremblement de terre, est le parfait exemple de cette démarche. La CIRH a été mis en place officiellement pour coordonner la réponse et dépenser l'argent des bailleurs de fonds en l'absence d'un gouvernement haïtien. Il avait vingt-six membres, dont douze étaient haïtiens, les laissant sans un vote à la majorité (tout comme ils n'avaient pas le droit de participation majoritaire dans leurs industries). Pour ces membres haïtiens, c’était évident qu'ils faisaient la façade.


Dans une lettre de protestation en décembre 2010 au président CIRH, qui était  l'ancien président américain Bill Clinton, les membres haitiens se sont plaints d'être «complètement déconnectés des activités de la CIRH», ainsi que de n’avoir pas «le temps ni pour lire, ni pour analyser ni pour comprendre - et beaucoup moins répondre intelligemment - les projets soumis ". Selon un journaliste basé à Port-au-Prince: «Ces douze membres du conseil d'administration ont supposé que leur seule fonction est d'entériner, comme Haïtiens, les décisions déjà prises et approuvées par le comité exécutif."


C'est exactement l'impression que les États-Unis et les institutions financières internationales essayaient d'éviter. Lorsque les fonctionnaires des organismes américains et internationaux en Haïti sont interrogés, ils ont du mal à expliquer comment ils sont en train de «travailler pour les Haïtiens» et l'expression de l’époque est «dirigé par les Haïtiens». En vérité, c’était, et ca continue de l’être, un minimum de participation haïtienne dans la reconstruction (en dehors de l'élite des affaires). Un article paru dans le Washington Post le disait crûment en Janvier 2011: "Il ya un déséquilibre entre la puissance dramatique de la communauté internationale - sous le leadership américain - et Haïti.  Ce dernier (les Américains) monopolise le pouvoir économique et politique et dirige  sur tous les plans.». Les avantages financiers pour le secteur privé américain a partir de cette mise en scène  a été immédiatement évident. Une enquête AP a constaté que pour chaque $ 100  de contrats de reconstruction en Haïti attribués par le gouvernement américain, $ 98,40 sont retournés aux entreprises américaines. L'accent n'a jamais été sur le renforcement des capacités locales - tout travail devait être confié à des entreprises étrangères ou à des ONGs par la CIRH.


Après que  Michel Martelly ait prêté serment comme président en mai 2011, il a fallu des mois pour l’ancienne star de la musique et les membres de la milice  "Tontons Macoutes" pour arriver à former un gouvernement, comme les candidats aux postes ministériels ont été maintes fois rejetés par le parlement. Au moment où son administration était en place en Juin 2011, dix-huit mois après le séisme, les coordonnées de la reconstruction économique étaient déjà en place. Les mains de Martelly étaient liées par les IFI qui prétendaient être aux ordres des Haïtiens. Bien que dans le cas de Martelly, ses mains n'ont même pas besoin d'être attachées- il était un "président choc" volontaire.

 


Le modèle néolibéral


Les trois facteurs autour desquels  les Etats-Unis et les institutions financières internationales voulaient construire la «nouvelle Haïti», étaient : tourisme haut de gamme; zones franches d'exportation et un secteur privé résurgent ayant le contrôle des actifs appartenant précédemment à l'État.

 

Les responsables de la reconstruction ont deux pays à l'esprit qui, selon eux, pourraient servir de modèle. L'un était la République Dominicaine, le pays voisin à Haïti, qui a longtemps été un havre de paix pour les capitaux privés dans les Caraïbes. En Haïti, en utilisant le modèle de son voisin d’Hispaniola, la BID a prévu de dépenser 22 millions de dollars sur une station de tourisme haut de gamme à proximité de la citadelle du 19ème siècle à Labadie, et un port sur la côte nord d'Haïti. M. Almeida, directeur de Haïti pour la BID, m'a dit que l'argent de la banque «fournira les moyens pour le secteur privé à venir investir», ajoutant que «dans [la République dominicaine] tout ce qu'ils ont, c'est tout à  fait  privé. L'aéroport est privé, les routes sont privées, même les routes intérieures. Alors, nous pourrions faire la même chose [en Haïti]. " Dans la première division de la société haïtienne, la BID a reçu les infrastructures routières.


L'autre possibilité qui devait être mise à profit a été d'accélérer le processus de privatisation. La Banque Mondiale a utilisé l'exemple de la Téléco, l'ancien opérateur national de télécommunications, que, en 2009 le bras de la banque du secteur privé avait contribué partiellement à privatiser. M. Naim, le gestionnaire du secteur privé en Haïti pour la Banque mondiale, m'a dit que la Teleco est un exemple de ce que le gouvernement devrait faire maintenant pour les ports et les aéroports. «[Il peut] réellement transformer ces actifs qu'en général le gouvernement gère mal", dit-il, ajoutant que "C'est mieux pour le gouvernement de se concentrer sur les choses sociales» et de laisser ces actifs se privatiser.


 Teleco elle-même est maintenant, en raison de sa privatisation complète, sous les directives du bras du secteur privé de la Banque Mondiale, la SFI. Pour le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental, c’était difficile - voire suicidaire - de discuter ce que la Banque Mondiale dit. En Mars 2010, la banque a promis $ 479 millions  en subvention, la SFI mettait $ 49 millions en investissement direct dans le secteur privé en Haïti.


Avec la voie de la privatisation de la Teleco, la Banque Interaméricaine de Développement a ses propres plans pour l'autorité nationale de l'eau et de l'assainissement (DINEPA), qui rentre le cadre du domaine d’intervention  de la banque lors de la première division faite d’Haïti. La banque bientôt remettait les fonctions de gestion de la DINEPA  à la société géante espagnole, « Agua de Barcelona », ​​qui a remporté un contrat de trois ans pour former et aider les cadres (haitiens), pour lequel elle a reçu des millions de dollars. «De nombreuses entreprises locales prennent le contrôle des systèmes d'eau des petites villes» ", me dit avec enthousiasme M. Aguerre de la BID. Ce produit essentiel, lequel est un droit humain fondamental, a été maintenant transformé en une entreprise à but lucratif. «Nous constatons de bons exemples d’endroits où l'on ne payait pas pour les services d'eau, et peu à peu ils paient maintenant», ajoute M. Aguerre. Des experts de « Agua de Barcelona » devinrent les chefs pour discuter  les investissements nécessaires dans le système de l'eau en Haïti et pour les processus de passation de marché à l’intention des différents entrepreneurs qui veulent participer dans  la réalisation de nouveaux systèmes et d'autres améliorations sur les systèmes déjà existants.


Dans le secteur de l’Education, les plans de la BID ne sont pas différents. Gracei à des décennies de politiques néolibérales qui donnent la priorité au secteur privé au-dessus des ministères haïtiens, même avant le tremblement de terre 80% des services d'enseignement ont été livrés à des organes exterieurs de l’Etat haitien (principalement aux organismes internationaux ou au secteur privé). En conséquence seule la moitié des enfants en âge scolaire en Haïti est allé à l'école. Pour la Banque Interaméricaine de Développement, cela n'a pas été le choix de leur entreprise. Au contraire, ils ont conclu que cela signifiait qu'ils n’étaient pas allé assez loin. "Il est trop ambitieux de penser que vous pouvez tourner autour", dit M. Aguerre.


La BID a mis en place un programme de transfert de cash qui permet au gouvernement de conserver un certain «contrôle de qualité», mais qui signifiait que le fonctionnement de l'éducation serait totalement privé. Pour assurer le plein accès, le plan créerait un système d'éducation géré par le privé mais financé par les fonds privés-publics. L'impression était que cette petite subvention publique coûterait au gouvernement haïtien environ $ 700 millions par année, sept fois $ 100 millions de dollars qu'il consacre désormais à l'éducation. En l'absence de nouvelles sources de revenus évidents (en fait, comme nous le verrons, l'assiette fiscale du gouvernement a été presqu’entièrement détruite), l'implication évidente est que l'accès intégral à l’éducation n'était pas un objectif (ou non plus un espoir). Lorsque les  500 millions de dollars promis par la BID  sur trois ans sont dépensés, plus de la moitié des enfants d'Haïti sera toujours en dehors du système scolaire.

 

La Banque Interaméricaine de Développement rationalisait cette disposition en faisant valoir que le secteur privé prendrait le relais - explicitement tenant la rançon des enfants d'Haïti aux stars du cinéma d'Hollywood. "Il ya beaucoup d'acteurs privés qui souhaitent mettre de l'argent dans le secteur ", a ajouté M. Aguerre. «La moitié d’ Hollywood est intéressée. Tout le monde veut une « école d’art Susan Sarandon». Par ailleurs, le «président choc" Martelly est en train d’approuver  deux écoles privées basées sur un système subventionné «  transfert de cash » comme méthode pour reconstruire le système éducatif haïtien.


 Avec la privatisation complète des télécommunications, de l'eau, de l'éducation, la dernière pièce du puzzle pour les IFI et les Etats-Unis était les "nouveaux parcs industriels» ou « des zones économiques intégrées". Ceux-ci, a travers la propagande, permettraient d'assurer la croissance économique qui pourrait remettre sur pied Haïti et son peuple.


L'approche cellulaire


 La route  de trente minutes de l'aéroport au nord d'Haïti à Codevi parc industriel est l’une des plus lisses dans le pays. Dans un endroit réputé pour son manque d'infrastructures - notamment les routes vallonnées- le parc et ses environs sont une sorte d'oasis. Derrière le petit pont et les portes métalliques  qui isolent CODEVI de l'extérieur de la ville, il ya tout ce que l'Haïtien moyen n'a pas: les routes pavées, un service de santé qui fonctionne, l'emploi, et même un syndicat - le seul dans le pays.

 

Le parc de CODEVI de 2 millions pieds carrés a été construit par une société textile dominicaine, Grupo M, du côté dominicain de la frontière, mais les opérations ont été étendues à Haïti en 2003 (avec l'aide d'un gros investissement de la Banque Mondiale) "Il a été créé comme une vision d'expansion que le Grupo M a dû chercher ailleurs, car la République Dominicaine est devenue plus compliquée sur le plan de  compétitivité», me dit  Joseph Blumberg, vice-président des ventes pour la compagnie, alors qu'il est assis dans son bureau climatisé à l'intérieur du parc. «Haïti nous a offert l'avantage concurrentiel que nous avions besoin dans cette région pour nous maintenir sur le marché américain." Il ajoute: «Il a un coût salarial qui est le plus faible dans la région." Le salaire minimum en Haïti est maintenant 150 gourdes (3,70 $), soit près de la moitié de celle de la République Dominicaine’’.

 

Cet avantage concurrentiel - des salaires de misère selon les termes d'une personne profane »» et des termes commerciaux favorables avec les Etats-Unis - avait attiré l'attention des institutions financières internationales à la suite du tremblement de terre. L'objectif était de reconstruire Haïti comme un «atelier de misère des Caraïbes» qui pourrait profiter des fruits de l’opportunité  hémisphérique que représente Haïti à travers  le partenariat encourageant (loi HOPE), qui a été adopté par le Congrès américain en 2006, accordant un accès en franchise pour les exportateurs de produits textiles haïtiens sur le marché américain. Ceci a été suivi par des conditions de plus en plus favorables par le biais Hope II, en 2008, et la Loi d'aide après le séisme de 2010.


Les parcs comme celui de Codevi sont connus dans la littérature IFI comme des «zones d'intégration économique" (ZIE): des lieux où les services d'infrastructure sociale et d'autres services sont fournis derrière des portes métalliques imposantes pour quelques chanceux. La propagande les justifiant ont fait valoir que les investisseurs étrangers potentiels rebutés par les routes délabrées, le réseau de l'électricité et le système d'eau ou inexistants à travers Haïti auraient accès à une mini-ville faite sur mesure. Il y avait déjà un immense parc industriel de ce genre près de l'aéroport de Port-au-Prince appelé SONAPI, qui est entièrement détenu par le gouvernement haïtien et avait près de quarante entreprises qui y sont basées. Mais les nouvelles ZIE seraient sous le contrôle exclusif de leurs investisseurs initiaux - principalement l'USAID et de la BID.


Cela a soulevé la question de savoir ce qui se passerait en dehors de ces soi-disant «pôles» d’activité économique. Quel serait l'incitation pour le gouvernement central pour développer les infrastructures et les services sociaux à travers le pays si elles ont été construites sur cette échelle micro? Et d’où l'argent viendrait-il? Alexandre Abrantes, envoyé spécial de la Banque mondiale à Haïti, admet que c'est un problème, il me dit que les parcs industriels "ne peuvent être durables que si vous deviez le faire partout en tant que politique».


 Codevi est essentiellement une «zone franche industrielle» où les exportations ne paient pas d'impôts au gouvernement central et il n'existe pas de droits de douane sur les matériaux importés. "Vous êtes dans un concept extra-territorial pour que vos biens entrent et sortent très rapidement, sans beaucoup de paperasse", ajoute Armando Heilbron, spécialiste principal du développement du secteur privé à la Banque Mondiale travaillant sur les ZIE d’Haïti. Par conséquent, la reconstruction d'Haïti sera centrée sur les cellules isolées - appelés « petits pôles»  par les responsables économiques - principalement autour de la partie nord du pays, tandis que le reste de l'infrastructure et les services sociaux du pays vont encore diminuer dans le temps.


Mais peut-être le plus gros problème avec les parcs industriels est la nature sans-scrupule des entreprises qui les peuplent. La tournée de relations publiques du CODEVI, avec ses arrêts aux postes de santé et de formation locale, est un havre de soulagement après que le reste du pays a connu la destruction forgée. Mais ce même tour ne comprend pas la plupart des plus importants épisodes de sa création. Codevi a été construit sur ​​les terres des paysans contre leur gré - un processus qui a littéralement détruit l'infrastructure agricole de la région pour créer des ateliers clandestins. C'était une parabole pour la reconstruction économique qui s'est produite après le tremblement de terre. Les câbles diplomatiques racontent qu'il y avait eu un "conflit de travail de longue durée entre la firme dominicaine Grupo M et les travailleurs à Ouanaminthe".


"Selon Yannick Etienne, une représentante syndicale, la lutte a ses origines dans les négociations à huis clos qui ont établi la Zone de libre-échange (ZLE). Les agriculteurs ont été écartés du processus de négociation jusqu'au jour de la cérémonie de la première pelletée de terre faite par FTZ en 2002, c’est alors les paysans ont appris qu’ils ont été expropriées de leurs terres. Grupo M finalement publié un plan de compensation sociale en 2003 ; cependant, c’est arrivé trop tard pour les agriculteurs dont les terres était déjà parties, et dont les soupçons des Dominicains étaient déjà excités. "


Grupo M et ses patrons à la Banque Mondiale ne se lassent pas de faire miroiter les innombrables prétendus avantages qui en résultent pour la population locale à cause de la présence de CODEVI. Lorsque je demande à parler aux travailleurs, deux ont été consciencieusement ramenés pour donner des commentaires monosyllabiques et mono-positif au sujet de leurs emplois, peut-être il se méfiait du manager qui etait assis à côté d'eux. Aucun d’eux n’est membre du syndicat, ce que je découvre tres vite. En fait, Grupo M me dit qu'il n'a aucune idée de combien de travailleurs sont dans le syndicat. "Très peu", c'est tout que me dit M. Blumberg. " Cela ne fait pas partie de leur priorité. Ils sont heureux et quand la main-d'œuvre est heureuse, elle ne se préoccupe pas si quelqu'un fait quelque chose ou rien pour eux."


  Toutefois, selon les câbles diplomatiques publiés par Wikileaks, les mots apaisants de M. Blumberg ne révèlent pas toute l'histoire. «Les syndicats dominicains prétendent Grupo M fait de la discrimination à l'égard des organisations syndicales, persécutent leurs membres, et  crée un faux « syndicat briseurs de grève »dans le but de contourner celui qui est  légitime, note une câble. Il devient clair que quelque chose de semblable s'est passé en Haïti. Grupo M avait un syndicat fort - avant qu'il ne soit démantelé après avoir essayé d'exercer ses droits. Quelques mois seulement après que Codevi ait ouvert, les ouvriers ont commencé à se plaindre de «l'exploitation et les mauvais traitements" par la direction.  Les membres du syndicat ont fait des grèves et  ont subi des violences ;  une "série de départ forcé d'employés de la société a été suivie tout au long de l'été."


M. Blumberg l'explique ainsi: «. Quand nous avons eu le premier syndicat, il y avait beaucoup de plaintes croissantes.  Ils n'avaient pas les bons groupes qui les guident, il y avait beaucoup de radicaux, beaucoup de gauchistes». Mais, il ajoute: «En fin de compte, tout s'est arrangé et nous sommes en paix et nous sommes très bien maintenant avec le syndicat." Le syndicat avait été coopté. Les droits des travailleurs ne seraient pas une grande priorité pour le modèle économique qui conçoit la nouvelle Haïti. En fait, le plan était fondé sur l'absence de droits pour les travailleurs. Dans un document interne de la SFI qui a été présenté au gouvernement haïtien, l'administration a demandé la modification du code du travail afin de "lever les restrictions sur 24/7 multi-quarts du travail», de même que la «rationalisation»  du processus par lequel les suppléments de salaire de nuit doivent être  supprimés.


  Le plan a également été fondé sur un manque de recettes fiscales. Une autre incitation évoquée pour les entreprises étrangères est les soi-disant «zones franches économiques» (EFZs), qui offrent aux entreprises des droits fiscaux et des droits de franchise si elles se mettent à opérer en Haïti. En vérité, ces zones ne sont pas limitées dans l'espace physique, mais constituaient plutôt l'ensemble du pays. En d'autres termes, Haïti serait maintenant libre d'impôt pour les investisseurs étrangers – c’est encore diminuer la capacité du gouvernement haïtien à reconstruire les institutions publiques. Par exemple, en 2011, le gouvernement haïtien faisait appel à un montant estimé à 1 milliard de dollars en recettes, beaucoup moins que le per-capita en Afrique sub-saharienne.


Pour la BID,  la réponse à cette dilemme était l '«effet multiplicateur» par lequel les les entreprises fournissait des services à la population qui aurait à son tour un revenu plus élevé et donc paierait plus d'impôts au gouvernement (dans le futur pas trop lointain). «C'est de ce côté que nous voyons les avantages de l'ancrage de ces entreprises qui viennent dans les zones,  même si, sous le régime actuel, elles ne paient pas d'impôts pendant un certain temps", a déclaré M. Almeida, directeur pays de la BID pour Haïti. Essentiellement l'idée est  qu’autour des zones industrielles d'autres entreprises haïtiennes plus petites - comme les agents de voyages et des épiceries – vont permettre de prendre le relais des recettes fiscales perdues.


  Le problème pour les IFI, c'est que même avec des salaires de misère - et le laxisme de la réglementation du travail  - il a été difficile de prouver l’attraction des investissements étrangers. Face à une telle réticence des investisseurs à travers le monde, Haïti aurait dû se concentrer sur le renforcement des capacités locales, peut-être par le biais d'une initiative massive de travaux publics et la construction d'installations de l'État, comme SONAPI. Les Haïtiens ont plutôt été à nouveau mis à la merci du capital international et de sa «course vers le bas». Pour l'ambassade américaine, la seule chose pour Haïti, c'est que ses habitants ont été faits pour travailler pour presque rien. «Haïti a les salaires les plus bas de l'hémisphère occidental", se vantait une câble de l’ambassade américaine. Pour les Haïtiens il n'y avait pas de quoi se vanter. Camille Chalmers, un économiste local, a déclaré au ‘’Financial Times’’ que les salaires versés dans le secteur textile, la plus grande industrie d'Haïti, ont été un "véritable scandale".


Au milieu de réserves multiples venant des investisseurs internationaux et des groupes de droits du travail, la BID et l’USAID ont récemment terminé la construction du projet phare de la reconstruction économique d'Haïti: le parc industriel de Caracol (CIP), seulement à quarante miles de route bien pavée menant à la capitale du nord, Cap-Haïtien.


  Le CIP est inspiré par la perception du succès du CODEVI, dont les concepteurs de la nouvelle économie d’Haïti essayent d'attirer les investissements avec les avantages que Grupo M a apporté  dans l'économie: le travail pas cher et la proximité géographique avec les Etats-Unis, le plus grand marché du monde, où les exportations sont hors taxes. C’est l'un des cinq centres prévus. Les États-Unis ont versé des millions de dollars dans le PIN, mais seulement Sae-A Trading, une société sud-coréenne textile, a été incitée à s'installer dans le parc (et selon les personnes impliquées dans l'affaire, Sae-A Trading a reçu  une exemption de  location pour quatre ans).


Le fait que le contribuable américain est en train de payer la construction de parcs industriels pour le bénéfice des sociétés sud-coréen, a également soulevé des sourcils. Les États-Unis peuvent être le pays étranger le plus actif impliqué dans la reconstruction, mais même ses entreprises gardent toujours leur distance. "Nous sommes des mendiants professionnels», me dit M. Aguerre, le gestionnaire de la BID pour Haïti à Washington. Le peuple haïtien serait aussi des mendiants. Par exemple, les documents internes de la SFI proposés sur les ZIE soutiennent que la reconstruction doit être «propulsée par le développement dirigé par le secteur privé», même si le même document reconnaît «les zones franches haïtiennes existantes, le parc industriel et le Code Politique des Investissements et les régimes réglementaires n'ont pas réussi à attirer des investissements qui sont nécessaires pour créer des emplois ".


  Il ya un autre inconvénient, à savoir qu' offrir de généreuses incitations aux entreprises étrangères aura un impact négatif sur les entreprises déjà établies en Haïti. Grupo M, par exemple, a peur de ce que les incitations offertes pour le PIC et les autres ZIE en cours de planification pourraient signifier pour eux ». Nouvelles sociétés étrangères doivent former leur main-d'œuvre, elles doivent se préparer à ce qui s'en vient», dit M. Blumberg, vice-président des ventes chez Grupo M. «Nous voulons un pied d'égalité si l'on veut. Nous comprenons que les entreprises étrangères reçoivent beaucoup de choses par le biais de subventions et de sponsors venant de différentes sources. "


Mais si l'investissement ne vient pas  ou si les  industries locales fuient, comme beaucoup prédisent, Haïti souffrira de stagnation et de misère pour une autre génération. L'enthousiasme des bailleurs de fonds pour l'aide et d'autres formes d'investissement  étranger est maintenant en train de diminuer à mesure que la communauté internationale se désintéresse et la crise financière continue à s’agrandir. Le Fonds de Reconstruction d'Haïti (FRH), qui collectent des fonds des pays étrangers et des ONG pour combler les lacunes de l'investissement, a collecté 352 millions de dollars à ce jour, mais c'est le pic. «Nous avons atteint un plateau", me dit M. Leitman, chef de la FRH. "Je pense que les bailleurs de fonds ont été prudents et réticents à verser de nouveau fonds." En Mars 2010, lors de la grande conférence tenue à New York City, 4,6 milliards de dollars ont été promis pour les deux premières années de la reconstruction. Seulement 1,9 milliards de dollars $ ont été  matérialisés.

 

L'agriculture alternative


 Haïti est un pays où il est notoirement difficile à opérer: ses institutions sont fragiles, affaiblies par des années de sous-investissement, et son système est déchiré par la corruption. Pour les gestionnaires de l'économie post-tremblement de terre, c’était le raisonnement par défaut pour  leur dépendance à l'égard de la reconstruction basée sur le secteur privé et les exportations. Mais il n'y avait rien d'inévitable dans un tel programme. Il y avait beaucoup de plans de reconstruction qui pourraient  probablement créer un avenir plus juste et plus durable pour les Haïtiens. Le problème était et demeure que ces plans vont à l'encontre de l'idéologie stricte qui imprègne les institutions de Bretton Woods.

 

Par exemple, le gouvernement haïtien pourrait  reconstruire les infrastructures en ruine du pays avec un équivalant moderne de Plan Marshall provenant des bailleurs de fonds, ce qui aurait créé pour les Haïtiens des emplois publics à reconstruire des routes, des ports et des infrastructures énergétiques, qui ont été soit non inexistants ou en mauvais état. Tout le monde, après tout, place l'infrastructure comme l'un des problèmes principaux pour créer  du travail en Haïti. 10.000 emplois auraient pu être créés simplement en déblayant les décombres. La Croix-Rouge a, par exemple, créé des centaines d'emplois pour les Haïtiens en réutilisant les gravats pour construire des briques et d’autres matériaux de construction, en nettoyant la ville et  en créant des emplois. «Nous sommes les seuls à le faire", me dit la Coordinatrice du Programme à Port-au-Prince. "Pour le moment,  toute la décharge reste et le coût de traitement est d'environ le même."


Peut-être le plus important encore, Haïti aurait pu se concentrer sur la création d'une nouvelle économie agraire, un secteur en plein essor qui été avant que le président Clinton a déversé dans le pays des tonnes de riz américain a bon marché dans les années 1990. (Environ 60% de la population haïtienne, soit 4 millions de personnes, vivent dans les zones rurales). Promouvoir l’agriculture sur des terres agricoles appartenant aux communautés serait instantanément dépeupler la capitale surpeuplée et fournir un moyen durable de nourrir sa population (avec des excedants pour l'exportation).  Cela n'a même jamais été discuté. «L'agriculture manque toujours", me dit M. Naim à la SFI. La SFI est encore entrain de faire un prêt aux petites et moyennes entreprise agricoles (PME), mettant  l’accent sur l'agro-industrie plutôt que sur les petites exploitations  qu’Haïti a besoin. De même, la Banque Mondiale me confie que pas assez de priorité n’pas été accordée à l'agriculture. Elle a mis 55 millions de dollars dans un nouveau programme agricole (dans la grande échelle des besoins en Haïti, ce n’est rien). "C'est notre premier projet agricole réel», reconnaît M. Abrantes.

 

 Le gouvernement américain affirme qu'il  n’ignore pas l'agriculture. L'ambassadeur d'Haïti me dit que les USA ont investi déjà 200 millions de dollars dans le secteur, mais encore une fois, l'accent est mis sur les produits d'exportation au lieu des produits destinés à  la population haïtienne, dont la grande partie de ce qui meurt de faim. La Banque Interaméricaine de Développement, d'autre part, soutient que l'infrastructure est importante mais «il ya d'autres besoins» (comme «l'investissement dans le secteur privé» afin d'importer des semences). La banque dispose d'un plan pour amener une entreprise privée pour acheter les mangues, les centraliser, et les distribuer et de les envoyer aux exportateurs.


«Nous changeons la dynamique de la façon dont nous pouvons faire l'agriculture en Haïti». dit M. Almeida à la BID. Cette nouvelle dynamique est sorti tout droit du guide néolibéral: la distribution de coupons de subvention  aux petits producteurs afin qu'ils puissent acheter des semences des importateurs. En l'absence de terres (public ou communautaire), ces projets n'ont pas de chance d’aller très loin. «Ce n'est pas un grand nombre d'emplois", admet M. Almeida. Le marché intérieur haïtien reste complètement ignoré par toutes les parties, alors que 90% des œufs et de volaille consommés en Haïti proviennent de la République Dominicaine, et tandis que 80% du riz est importé. Changer cet état de choses grâce à l'agriculture de subsistance financée par l'État n'est pas une option. «Quand je dis agriculture, je dis agro-industrie", a déclaré M. Almeida.


  Un projet emblématique de cette "nouvelle dynamique" a été négocié par la BID: une initiative de Coca-Cola qui a créé un nouveau soda appelée "Mango Tango-" qui  seront approvisionnés avec les mangues provenant de productions nouvellement développées. Un accord similaire avec Starbucks Coffee cherche à transformer les agriculteurs individuels en coopératives pour fournir ensuite le café Starbucks qui le commercialisera comme le café haïtien. Les analystes critiques appellent ca le modèle de développement «sweatshops et mangues". «Ils ont besoin de routes, ils ont besoin d'irrigation dans la campagne, mais c'est la seule chose que ces gars-là ne fera pas", affirme Mark Weisbrot, analyste au Centre pour la Recherche Economique et Politique.


Mais la politique agricole de l'administration Martelly a jusqu'ici suivi le modèle de l'agrobusiness orientée vers l'exportation promues par les institutions de Bretton Woods. "Ce que j'entends [du gouvernement haïtien], c'est qu'ils veulent aller dans le mode d'exportation, y compris l'agriculture», a déclaré M. Abrantes. En fait, Martelly avait poussé les institutions financières internationales à aller encore plus loin. "Nous étions en train de préparer des projets d'agriculture traditionnels pour Haïti qui sont essentiellement axés sur la réduction de la pauvreté, sur les petits agriculteurs", ajoute M. Abrantes. «Lorsque l'administration Martelly est arrivé, ils ont regardé le projet et dit:« Nous aimerions donner  un point de vue différent. Nous aimerions avoir des éléments importants sur l'agro-industrie stimulante, ce qui est tout à fait différent de ce que nous avions prévu, et donc je pense que l'opinion générale, même dans l'agriculture, est d'encourager des portions du secteur agricole de se déplacer vers  la production destinée à l’exportation. "


 Haïti reste un pays majoritairement agricole, elle a besoin d'un modèle de développement  basée sur l’agriculture qui distribue des terres aux personnes sans-abri pour la culture de subsistance à base communautaire. Les gestionnaires de l'économie du pays ne sont pas intéressés. Le rêve de longue date d'un atelier des Caraïbes clandestin est en train de naître, et après l'une des pires catastrophes de l'histoire de l'homme, laquelle approche ne fera que prolonger.

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