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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


En marge du dossier Clifford Brandt junior.Par Leslie Péan (20 novembre 2012)

Publié par siel sur 21 Novembre 2012, 13:01pm

Catégories : #L.PEAN chronique

 – (Texte en quatre parties)

Publié le mardi 20 novembre 2012

 

Introduction


Les défis auxquels Haïti est confrontée sont énormes et il faut la participation de tous les citoyens, sans exclusion, pour les relever. Le dossier Clifford Brandt junior vient de placer au moins deux défis de nature très différente au premier plan de nos préoccupations : celui, très concret, de l’insécurité et celui, beaucoup moins visible à l’œil nu, du rôle de l’éthique dans le quotidien. En outre, il pose, par sa nature même, le problème des rapports généraux entre l’État et le secteur privé, ainsi que celui des rapports plus particuliers entre l’élite économique et le reste de la société.


Dans la foulée des discussions spontanées suscitées sur la place publique par la participation d’un membre ou de membres de la bourgeoisie haïtienne à des activités mafieuses, d’aucuns sont allés jusqu’à remettre en question la justesse de l’appellation de bourgeoise appliquée à cette catégorie sociale. Aussi, le concert de voix dénonçant le crime odieux de l’heure se trouve-t-il perturbé par une espèce de cacophonie exprimant à la fois des principes idéologiques désuets, des rancœurs séculaires, des revendications sociales sans doute légitimes mais invoquées hors contexte. La présente réflexion a pour but de tenter de démêler l’écheveau ainsi créé et de dédramatiser le débat actuel dans la mesure du possible.


Le contexte général du drame actuel


La participation de Clifford Brandt junior à ce drame pose avec acuité le problème de l’existence d’une infime minorité vivant dans un environnement où, avant le tremblement de terre du 12 janvier 2010, deux tiers des Haïtiens vivaient sous le seuil de la pauvreté, avec moins de deux dollars US par jour, et la moitié de ce groupe, dans l’extrême pauvreté, avec moins d’un dollar par jour . De l’avis de nombreux observateurs, cette infime minorité serait constituée de gens de sac et de corde, de la haute flibuste, dans la plus pure tradition des forbans et autres requins qui ont écumé la mer Caraïbe durant la période coloniale. On se souviendra que ces derniers partaient à la poursuite de navires transportant des milliers de caisses d’or et d’autres pièces de grande valeur. L’épopée de Captain Morgan, anobli de son vivant et devenu à la fois gouverneur de la Jamaïque et une espèce d’idole dans la région de l’île-à-Vache, est là pour nous le rappeler.


Le dossier Clifford Brandt junior arrive à un moment d’autant plus crucial que le gouvernement Martelly n’arrive pas encore à prendre le pouls de la situation ni à mesurer, même à vue de nez, l’ampleur des responsabilités en cause ni les incidences potentielles du drame. La conjoncture n’était déjà pas clémente avec les défis de la reconstruction, du développement, de l’éducation et de la santé. Il est irréaliste de parler des défis de la participation et de la citoyenneté à un moment où se pose celui de la création même de l’État de droit en Haïti. Cela doit se faire par des élections libres, honnêtes et sincères, dans le respect de la séparation et de l’indépendance des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Le dossier Brandt junior vient donc accentuer une situation de crise multidimensionnelle dont les conséquences sont encore incalculables à tous les niveaux de la vie économique, politique et sociale.


Le scandale de l’enlèvement contre rançon des deux Moscoso par un fils, comme eux, de la haute bourgeoisie force à une réflexion sur la décrépitude avancée de la société haïtienne, pas seulement à sa base mais aussi à son sommet. Nous proposons ici une approche historique permettant de comprendre, depuis les origines, les faiblesses du groupe social concerné, ce, à la lumière de la méthode objective consistant, pour les individus qui agissent comme pour ceux qui observent ou analysent, à toujours tenter d’appréhender les choses en faisant fi de toute subjectivité.


L’historicité du drame


La bourgeoisie des premiers jours de l’État d’Haïti a été incapable d’opérer la transition de la bourgeoisie foncière héritée du système esclavagiste à la bourgeoisie marchande et encore moins à la bourgeoisie industrielle ou industrialisante. Elle a plutôt préféré le confort d’une bourgeoisie d’État tirant ses revenus des hauts postes de l’administration publique (présidents, sénateurs, députés, ministres, diplomates et hauts gradés militaires). Mutatis mutandis, c’est aussi la même situation que confrontent les couches les plus défavorisées du pays. Ces dernières passent directement, donc sans préparation adéquate, de la paysannerie au secteur tertiaire des services, et, de ce fait, n’ont pas les compétences qu’il faut pour assurer le rôle classique d’une main-d’œuvre qualifiée, efficace et consciente de ses droits et de ses obligations dans le processus de production.


La « classe politique régnante de pouvoir d’État » pour parler comme le professeur Marcel Gilbert , a préféré investir dans le pouvoir politique au lieu de mettre en valeur les ressources économiques du pays. À l’agriculture et au commerce comme sources de richesse, elle a préféré les emplois publics. Cette affirmation du professeur Gilbert reprend en fait une idée du penseur libéral Exilien Heurtelou. En effet, en marge de sa correspondance avec Victor Hugo et Lamartine sur le combat de John Brown donnant sa vie dans la lutte pour l’égalité raciale aux États-Unis, Heurtelou enfonce le clou dès avril 1859 : « Haïti ne fera point un pas en avant vers la prospérité, vers le progrès, tout le temps que l’agriculture restera stationnaire. C’est la force motrice ; c’est elle qui doit communiquer le mouvement à notre société. Le grand réservoir de la fortune nationale est dans nos campagnes. Nous ne le trouverons pas ailleurs . » La magie de la ville à ciel ouvert l’a emporté sur le huis clos de la campagne. Et la démesure a gagné sur la sobriété.


Qu’on se souvienne des appels du libéral Edmond Paul, un des plus illustres penseurs que le pays ait jamais produits, demandant la diminution du nombre croissant d’intermédiaires entre l’agriculteur producteur et le commerçant importateur. S’appuyant sur une politique tarifaire adoptée par l’Allemagne, la France et l’Angleterre pour protéger leurs industries naissantes, Edmond Paul préconise une politique d’immigration d’ouvriers qualifiés, de gens ayant des capitaux et une intelligence capables de mettre en valeur nos richesses. C’est ainsi qu’il dit : « L’ère de la politique est passée… Un mot doit désormais remplacer toute la politique. Ce mot est INDUSTRIE ».


Présentant à la Chambre législative en 1878 une liste de plus de 200 produits qui doivent obligatoirement être fabriqués en Haïti, Edmond Paul reprend avec force l’idée civilisatrice qu’il avait déjà émise en 1863 sur la nécessité pour Haïti de cesser d’importer des produits qui peuvent être fabriqués localement. Il déclare :


« Messieurs, l’avenir est là. Vous tous députés, sénateurs, fonctionnaires, votre indépendance même exige que vous soyez désormais les arbitres de notre existence. Toute fonction est élective et passagère : donc, toute fonction publique est précaire. Vos villes et bourgs, même les plus intérieurs, même les plus chétifs, deviendront, par vos habiles efforts, par l’énergie de votre direction, des centres de travail et de richesse. Chaque localité aura alors sa spécialité industrielle, déterminée par les circonstances du lieu . »


Dans sa quête de liberté et de civilisation, Edmond Paul joindra le geste à la parole en commençant par créer une savonnerie. Cette initiative industrielle sera suivie par : Turenne Guillaumette avec une usine d’allumettes au Cap-Haitien en 1889 ; Adhémar Auguste avec une cordonnerie en 1878, des chemins de fer en 1896 ; Albert Baker avec une compagnie d’allumettes ; Cincinnatus Leconte avec une boulangerie en 1890 et une briqueterie en 1894. On ne peut s’empêcher de mentionner la Société des Chemins de Fer du Nord qui parvint à réunir 25 actionnaires haïtiens pour mobiliser un capital initial de 500 000 dollars américains au cours de l’assemblée générale tenu en 1899 . Dans le même temps on assiste à une percée spectaculaire du capital allemand dans le marché du café, des transports ferroviaires, de l’énergie électrique, du transport maritime international, et du financement du budget de l’État.


Toutefois, aussi progressiste qu’il puise paraître, le pari d’Edmond Paul sur l’industrialisation fut fortement combattu par les ténors du Parti National. Certains, et pas des moindres, y virent uniquement de l’aventure avec des résultats désastreux. Le professeur Gilbert résume ainsi le niet de deux d’entre eux :


« Tel n’était pas l’avis des deux remarquables théoriciens du Parti National, Demesvar Delorme et Louis Joseph Janvier : le premier s’élève contre "ces civilisateurs de bizarre espèce … esprits (qui) se sont mis à prêcher l’établissement d’usines et de manufactures …" ; pour le second, c’est avec son cortège de malheurs que "viendra … la bête qu’on nomme industrie … une mangeuse d’hommes, une buveuse de la sueur du pauvre ; oh ! alors mes compatriotes … il y aura de vrais misérables parmi vous. D’ici là vous pouvez vous considérer comme n’étant pas même malheureux" . »


Cette offensive d’Edmond Paul pour renforcer les bases matérielles de la bourgeoisie nationale haïtienne s’inscrit dans un long combat contre une tourbe de gens toujours prêts à trafiquer les ressources économiques du pays contre le pouvoir d’État. Une catégorie de malfaiteurs composée autant de « noiristes avides de pouvoir-pillage » que d’une « mulatraille imbécile » pour utiliser le langage de Jean L. Dominique . Mais les intérêts impérialistes veillent à travers leurs négociants consignataires et leurs diplomates accrédités en Haïti. Le débat d’idées sur les stratégies de développement qu’amorcent avant la lettre les théoriciens du Parti Libéral sera non seulement noyé par le culturalisme perverti mais aussi sur le long terme un enseignement pernicieux de l’histoire de la période 1870-1880.


À un moment où Edmond Paul appelle à la création d’une banque nationale pour mettre des capitaux à la disposition des entrepreneurs haïtiens, une escroquerie de taille est organisée avec les emprunts de 1874 et 1875 par le président Domingue et son second, Septimus Rameau. Le processus de décapitalisation, commencé avec les dettes intérieures sous les administrations de Pétion et Boyer, la dette de l’indépendance de 1825, les incendies et réclamations provenant de la longue guerre civile de 1867-1869, va continuer sans relâche.


Au fait, depuis l’assassinat sous Dessalines en 1805 du commerçant Thomas Thuat (au fait Thomas Stewart) à Jacmel et le financement de la prise d’armes contre Dessalines par le commerçant américain Duncan Mc Intosh , qui avait sauvé la vie de 2 400 Français des massacres d’avril 1804, les commerçants étrangers bailleurs de fonds de la classe politique ont les pédigrées détaillés des uns et des autres. Yo se kouto ki konnen sa ki nan kè yanm. Ils savent comment orchestrer le jeu des chaises musicales auquel se livrent les assoiffés de pouvoir. Disons-le en toute franchise : nos glorieux aïeux étaient des associés clandestins de nombreux commerçants anglais et américains dans les sucreries et autres plantations . Pour le meilleur ou pour le pire, ces commerçants se baladent entre le groupe noiriste et le groupe mulâtriste, accrochés à l’idée de pousser les uns contre les autres, en les faisant tourner en rond. Leur prouesse a été de maintenir la tête de nos aïeux dans les nuages culturalistes de mauvais aloi, à l’exception de Christophe qui avait bien les pieds sur terre. Mais, victime de son empressement à relever un peuple encore en plein dans l’esclavage mental, son suicide en 1820 met un terme à l’épopée haïtienne dans l’univers raciste de l’homme blanc. C’est donc en connaissance du fait que le gouvernement de Boyer avait le dos au mur que le baron de Mackau se présenta avec sa demande de paiement de la dette de l’indépendance en 1825. L’arithmétique infernale bloquant toute accumulation nationale commence à visière levée. Au fait, le débrayage avait commencé des années auparavant. Depuis les missions d’espionnage des commerçants français Alfred de Laujon, Frédéric Martin, et autres qui recueillirent les confidences de Pétion et de Boyer . Le gouvernement de Boyer avait déjà cédé en 1821 devant les diktats des négociants consignataires anglais et américains. Ce fut la première défaite de la bourgeoisie nationale haïtienne constituée en organisations telles que la Chambre de Commerce Nationale au Cap-Haitien et le Cercle de Commerce Haïtien à Port-au-Prince avec des personnalités telles que Pierre André et Nicolas Saint Martin demandant au président Boyer la protection du commerce national.


Le baron Valentin Pompée de Vastey avait pourtant expliqué en clair dès 1816 le principe de la moulinette des services secrets se cachant derrière le commerce international. Il écrit : « C’est donc uniquement par le commerce que nos tyrans comptent de pouvoir s’insinuer parmi nous, pour nous corrompre, nous désunir et parvenir aux moyens de nous subjuguer ou de nous exterminer ; il y a longtemps qu’ils nous l’ont dit, et nous nous en ressouvenons très bien ; que le négociant ne soit d’abord que le négociateur, on commencera par les marchandises, et on finira par aimer les personnes. »


« C’est par le moyen des dentelles, des tulles, des soieries, des galons et des draps français, des provisions de Bordeaux et de Marseille, qu’ils comptent pouvoir nous faire tomber dans leurs lacs ; voilà l’appât où se laisseront prendre nos sens obtus et grossiers ; l’empire de la vanité et du luxe est si fort chez nous (selon eux) que ni ce qu’ils nous disent eux-mêmes, ni les exemples dont fourmille l’histoire ne pourront nous avertir, ni nous préserver de ce danger. […) Ce système de corruption leur présente trop d’avantages, pour qu’ils ne cherchent pas à le mettre à exécution par tous les moyens possibles » .


Puis, la bourgeoisie nationale haïtienne perdra une deuxième bataille contre les commerçants français après la reconnaissance de la dette de l’indépendance en 1825. Il n’y a pas que l’obligation de contracter une deuxième dette de 30 millions de francs auprès des banquiers français pour payer la première échéance. Il y a aussi l’obligation pour l’État haïtien d’accepter la diminution de ses revenus douaniers de 50% dans le commerce avec la France. D’autres défaites suivront face aux commerçants anglais de la maison Lloyd et Cie administrant l’impôt du cinquième sous Soulouque de 1847 à 1859. Entretemps, l’endettement excessif de l’État imposait de sérieuses limites à la demande publique de biens et de services. (à suivre)


Leslie Péan

13- Leslie Péan, Aux origines de l’État marron (1804-1860), P-au-P, Presses de l’Université d’État d’Haïti, 2009, p. 156-164.

14- Baron Valentin Pompée de Vastey, Réflexions Politiques sur quelques Ouvrages et Journaux Français concernant Hayti, Imprimerie Royale, Sans-Souci, Royaume d’Hayti, 1817, p. 111-112 et p. 132-133.

 


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