Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Dimanche, Lire Gouverneurs de la Rosée par Guy Cétoute

Publié par Elsie HAAS sur 1 Novembre 2009, 10:20am

Catégories : #G.CETOUTE chroniques


3-Stylistique du roman (suite) : Mimétisme et homologie par double emploi des termes correspondant au sens propre et au sens figuré dans le roman de Jacques Roumain : « Gouverneurs de la rosée ».
Beaucoup des images formant le nœud des descriptions de paysage ou d’autres séquences événementielles tirent leur origine de faits de la vie quotidienne comme pour convier l’idée de continuité ou de similarité de l’homme et son habitat, phénomène se résolvant en un mimétisme selon lequel la nature refléterait la manière d’être des humains et vice versa. Ainsi se trouve mis en œuvre un double emploi des termes : un emploi pratique ou sens propre participant de la vie des protagonistes dans leur quotidienneté, et un second emploi ou sens figuré dit  littéraire du même élément lexical pour décrire des paysages. Cette utilisation des mêmes termes dans deux contextes différents est si massive qu’il importe de s’y arrêter afin de questionner son bienfondé. La première partie de la démarche doit d’abord consister à dénombrer quelques cas en commençant avec le terme <madras<
a) Premier emploi au sens propre, parlant de Délira, on a écrit : <, elle remue la tête doucement son madras a glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée<
Second emploi au sens figuré : « un madras de nuage soufrés ceignait le sommet des mornes élevés »
b) Le geste de Manuel semblable au geste du Soleil avec le verbe < embrasser<
Premier emploi au sens propre : « il tenait embrassée la chaude et profonde douceur de son corps […celui d’Annaise] »
Second emploi au sens figuré : « le soleil d’un rouge colérique embrassait la crête des mornes »
c) Double emploi du terme <ongle<   : Premier emploi au sens propre condensant la profession du fils de Délira déterminé à fouiller : « […] les veines de leurs ravins avec ses propres ongles, jusqu’à trouver l’eau, jusqu’à sentir sa langue humide sur la main »
Deuxième emploi : « Le soleil raclait le dos écorché du morne avec des ongles étincelants<
d) Double emploi du terme < dos< : Premier emploi au sens propre : « Il (Manuel) foulait les plantes flétries et il courbait un peu le dos comme s’il portait un fardeau »
Deuxième emploi : « Le soleil raclait le dos écorché du morne avec des ongles étincelants<
e) Double emploi du terme <ailes< : Premier emploi : « le battement d’ailes et le piaillement affairé des poules »
Second emploi  du terme au sens figuré : « Les feuilles de latanier comme des ailes cassées »
f) Double emploi du terme <jardin< : Premier emploi : « Il y aura un canal d’eau dans notre jardin et des roseaux et des lataniers sur ses bords », a dit Annaïse
Dans le second emploi, il y est sujet de <jardin d’étoiles dans le ciel<
g) Double emploi du terme < haillons< : Premier emploi avec un terme synonyme : <les bâillements du pantalon comme quartier de lune dans les déchirures d’un nuage<
Second emploi : <Au dessus des bayahondes flottent des haillons de fumée<
h) Double emploi du terme < dent< : Premier emploi du vocable au sens propre en parlant des habitants de Fonds-Rouge : <Ils affilent leur dent<
Second emploi : <Les dents désœuvrées des moulins<
i) Double emploi du terme <rire < : Premier emploi : « Le rire d’Annaïse roulait dans sa gorge renversée et ses dents mouillaient d’une blancheur éclatante »
Second usage<rire et chant des oiseaux<
j) Double emploi du terme <robe< : Première utilisation au sens propre : « Les hounsis tournoyant autour du poteau central mélangeaient l’écume de leurs robes à la vague brassée des habitants vêtus de bleu »
Second usage du vocable : « le même horizon barrait la vue à tout espoir et reprisant un robe mille fois usée<
k) Double usage du terme <épaules< : Premier emploi au sens propre : « Le soleil pesait à son épaule [Celui de Manuel] ainsi qu’un fardeau »
Second emploi du terme au sens figuré : « Parce qu’on est soudé en une seule ligne comme les épaules des montagnes »

Cet exercice atteste, dans un premier temps,  de la volonté affirmée d’économie lexicale du narrateur en faisant usage d’un minimum de termes pour un maximum d’effet, cependant, dans un deuxième temps,  en questionnant en profondeur le geste stylistique, on se rend compte que cette double postulation répond au dessein d’uniformisation, de fusion, d’assimilation de l’Homme avec la Nature par un processus d’identité déjà dénoncé antérieurement dans les concepts Homme-nature, Nature-homme. Ainsi, s’affirme la pertinence de la cosmogonie ou de la philosophie de l’œuvre dans ses différentes manifestations rhétoriques. Ici, peut-être repris, à bon escient,  le concept de < prolifération de mondes ou mondes proliférants< pour expliquer les processus de passage d’un état à un autre, ou d’un règne à un autre par le franchissement des frontières naturelles. On découvre que l’être est poreux au monde environnant, et qu’il se laisse traverser par la réalité pour se transformer en d’autres êtres. Comme dans l’œuvre de Kafka : « La Métamorphose » dans laquelle le protagoniste principal, Grégoire Samsa, s’est mué en une véritable vermine, l’idée de métamorphose est inscrite implicitement dans l’esprit du roman, alors qu’il est mentionné timidement au deuxième paragraphe du chapitre VII, quand Annaïse, en proie aux  terreurs de la nuit, a proclamé : « Certains maudits […] connaissent les maléfices qui changent un homme en bête, en plante ou en roche, en un moment de temps, oui » Cependant, ces points acquis, après moult démonstrations, on peut s’en gager sur d’autres pistes de lecture avec les mêmes matériaux lexicaux en s’intéressant maintenant aux <métaphores obsédantes< ou plus prosaïquement aux termes qui ont connu plus de deux usages contextuels. C’est le nouveau chantier de lecture que nous entendons explorer brièvement.

Des images obsédantes au mythe personnel   En référence à <Des Métaphores obsédante au Mythe personnel< de Charles Mauron, le pape de la psychocritique, nous essaierons de tirer parti des répétitions dans les images. Il se constate que certains termes et images connaissent plus de deux usages, et cela indifféremment en premier comme en second emploi, mettant ainsi à mal l’analyse qui vient d’être faite. Nous partons de l’hypothèse que l’occurrence de certains termes ne peut-être gratuite, et qu’elle obéit à un dessein qu’il faut  découvrir, sans pour autant verser dans l’acharnement ou délire interprétatif dénoncé par Antoine Compagnon.
Il nous revient alors de nous demander pourquoi certains vocables sont revenus de manière récurrente au-delà du barème de double contexte qui semblait-être la norme ? Pour y répondre, nous nous contenterons de puiser prioritairement dans le fonds déjà constitué de termes dont la liste a été préalablement établie, afin de tirer des conclusions.

a) Nous ouvrons le bal avec le terme <ailes< pour lequel plus de deux usages ont été recensés. On a noté d’abord : <Les feuilles de latanier comme des ailes cassées<, à mettre en correspondance avec <le battement d’ailes et le piaillement affairé des poules<, à mettre en regard avec <vent qui traîne l’aile comme les hirondelles »; à comparer à <un claquement d’ailes< (les ramiers)
Dans cette séquence, on dénombre deux emplois au sens propre contre deux au sens figuré.  Compte tenu de ce que le livre nous a déjà révélé de ses présupposés esthétiques, on peut y lire facilement le désir d’uniformisation en attribuant au végétal et un inanimé les mêmes capacités à s’arracher à la pesanteur, sans chercher à aller plus loin.
b) Nous considérerons le terme <madras< avec trois emplois au sens propre : le terme est utilisé à deux reprises pour Annaïse : « Sous l’ombrage de son chapeau un madras de soie bleue serrait son front » et  <son madras a glissé<, puis pour Délira : < elle remue la tête doucement, son madras  glissé de côté et on voit une mèche grise saupoudrée< Puis vient un usage du terme au sens figuré : <un madras de nuages ceignait le sommet des mornes<
Rappelons que <madras se présente comme < une sorte de fichu servant à couvrir la tête< En usant le même terme, on saisit à la fois l’accessoire féminin et la tête de la femme comparés à < sommet des mornes élevés<, si bien qu’il en résulte à la fois le geste de se couvrir des deux femmes au même titre que le <morne< assimilé à une femme. Ainsi, on conclut déductivement que l’entité spatiale <morne< est une <femme< ou du moins est donnée pour telle.
c) Dans la foulée, nous nous arrêterons à un autre accessoire féminin, savoir le tissu pour sa nature <soie< Il y a répétition du terme <soie< : On a d’abord un terme synonyme : <une pulpe rouge comme un velours de muqueuse<, puis : <cil de soie comme des roseaux< , à comparer à < madras de soie serrait son front< (Annaïse), enfin : <peau noire comme la soie< (celle de la fiancée de Manuel)
 On constate provisoirement  que le tissu féminin foisonne avant d’y revenir
d) Il est question d’un geste affectif disséminant de l’humain à la nature avec le verbe <embrasser< pour dénoncer un fort sensualisme  et une grande affectivité. On note pour commencer  le triple geste de Manuel semblable au geste du Soleil avec le verbe < embrasser< : Premier emploi au sens propre, à deux reprises : « il tenait embrassée la chaude et profonde douceur de son corps […celui d’Annaise] » et pour la même personne : « Il passa son bras autour de ses épaules et elle frémit » Même attention vis-à-vis de sa mère: « Son bras embrassait ses épaules » Le geste de l’homme a été imité par le Soleil en un second emploi au sens figuré : « le soleil d’un rouge colérique embrassait la crête des mornes »
Ce qui saute aux yeux, c’est que qu’il s’agisse des tissus et des gestes affectifs, ils participent de l’isotopie du féminin, c’est-à-dire que Manuel et le  <morne< se sont féminisés en accomplissant un acte substantiellement féminin Or, la nature est femme comme la <terre < est femme comme il se lit textuellement : <Mais la terre est une bonne femme<. Processus de féminisation qui recoupe ce qui a été démontré au sujet de l’être féminin auquel on était parvenu en assemblant les divers champs lexicaux due l’humain. Cependant, de manière subsidiaire, et tout à fait périphérique, nous nous autorisons à nous interroger sur la matière < soie< pour les accessoires féminins qui connote élégance et dénote signe extérieur de richesse, nous alerte, intervenant dans un contexte social où c’est l’extrême pauvreté qui est mise en exergue. A cet sujet, il est souvent question de <haillons<, de <hardes< ou de vêtements masculins en piteux état. Alors, qu’est-ce que le narrateur entend faire entendre avec le terme < soie ?< On y reviendra peut-être….

A suivre…..


Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents