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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Anthony Phelps se démarque d’une mascarade «en folie». Par Frantz Latour

Publié par siel sur 10 Juillet 2012, 10:07am

Catégories : #AYITI ACTUALITES

 

          

« O mon pays si triste est la saison

Qu’il est venu le temps de se parler par signes»

 

La dégringolade politique, morale, économique d’Haïti n’est plus à démontrer. Elle est comme une écharde au pied de la nation qui n’arrive pas encore à s’en débarrasser. La corruption en particulier est sans aucun doute la facette la plus sordide de cette descente aux enfers. Elle a atteint de tels niveaux que le coordonnateur spécial des États-Unis pour Haïti, Thomas Adams, a fait savoir qu’il compte travailler en vue de faire disparaitre l'étiquette de gouvernement corrompu attribuée à Haïti. Comment y arrivera-t-il ? Il doit sans doute connaître les filières de cette corruption, puisque c’est bien Washington qui a magouillé, manigancé dans l’ombre l’élection de Martelly.


Le soi-disant Programme d’éducation scolaire universelle gratuite et obligatoire est aujourd’hui au cœur d’un scandale financier dans le département du Nord-Ouest. En effet, le directeur départemental adjoint de l’Éducation nationale dans ce département,   Alcidonis Henry, se serait réfugié en République dominicaine après qu’il aurait détourné plus de 3,7 millions de gourdes destinées au paiement des professeurs dans le cadre dudit  Programme. Pire, la voiture (officielle) du premier sénateur du Nord-Ouest, François Lucas St-Vil,  aurait servi à transporter le présumé délinquant en République dominicaine. Comble d’ironie, c’est le Sénateur Saint-Vil lui-même qui demande à la justice de «faire son travail» dans ce dossier et aux autorités éducatives d’assurer le paiement des enseignants. Hélas ! On n’oubliera pas, par exemple, que depuis le crapuleux assassinat de Jean Dominique, la justice peine toujours à «faire son travail». Et ce dossier n’est pas le seul. Tant s’en faut. Par exemple, on attend encore de connaître les vrais responsables de la volatilisation des 197 millions de Petro Caribe sous l’administration Préval-Pierre-Louis.                                                                                                             

C’est à la suite de l’assassinat du commerçant Octanol Dérissaint dans la zone de Fond Parisien en avril dernier que le grand public a su que Calixte Valentin, conseiller de Martelly, assassin présumé de Dérissaint, avait été dépêché sur la frontière en vue d'intensifier la lutte contre la contrebande. N’y a-t-il pas des directeurs de douane préposés à ce genre de surveillance intensifiante? Dans sa note de presse relative à l’arrestation du sieur Valentin, la Présidence n’a donné aucune précision autour de la présence quotidienne de son conseiller à la douane de Malpasse. Motus, on travaille pour Gwo Soso. Selon Jean Norlex Volcy, le président du syndicat des chauffeurs haïtiano-dominicains, M. Valentin faisait ombrage au responsable de la douane. « Il gardait même les clefs des barrières et insultait les chauffeurs ». Ce qui certainement ne cadre pas avec un conseiller politique de la Présidence.


La corruption est définie d’après la convention des Nations Unies contre la corruption (CNUCC), comme le fait d’obtenir de quelqu’un un service (dans le cadre de ses fonctions), moyennant une contrepartie financière ou de toute autre nature. C’est aussi le fait d’user de sa position ou de l’influence que l’on exerce sur une personne ou un groupe, pour se voir accorder certains privilèges. Dans ce dernier cas, on parle de trafic d’influence ou d’abus de pouvoir. A côté de la corruption matérielle, on retrouve celle dite morale. Ici, il s’agit plus de ce qu’on a communément appelé « l’achat des consciences ». Elle consiste à faire changer le comportement ou l’attitude d’une personne en lui faisant des dons.


 A la lumière de ces considérations sur la corruption, on est en droit de considérer l’octroi par Martelly de décorations, dans les jardins du palais national, à un groupe d’écrivains haïtiens dont Georges Castera, Georges Corvington, Frankétienne et Odette Roy Fombrun, comme un acte de corruption morale. Naturellement, spontanément, Sweet Micky n’est nullement porté à des gestes aussi nobles.  En effet, son anti-intellectualisme affiché et ses excentricités fessardes qui lui ont valu sa popularité durant sa carrière de chanteur populaire sont bien connus de tous et sont aux antipodes du geste du bonhomme à l’endroit des écrivains ci-dessus nommés.   En les décorant, Martelly espère, d’une part pouvoir gommer son passé d’anti-intellectuel et de musicien lubrique, dévergondé ; d’autre part amener les «décorés», et au delà d’eux d’autres intellectuels et artistes, à changer toute attitude négative ou même hostile qu’ils pourraient avoir à son endroit. Ce qui revient à vouloir acheter des consciences. En vérité, il sera désormais impossible à un Castera, «révolutionnaire» refroidi, même congelé, de faire siens ces propos de Jacques Roumain : «le poète est surtout un contemporain, la conscience réfléchie de son époque… Le poète est à la fois témoin et acteur du drame historique. Il y est enrôlé avec sa pleine responsabilité. Et particulièrement dans notre temps, son art doit être une arme de première ligne au service du peuple». Autrement, cette distinction des mains présidentielles le fait chavirer dans «le complexe de Ponce Pilate, qui couvre tous les artifices de la lâcheté, du renégat».

 

Le geste présidentiel a semblé d’autant plus magnanime qu’il s’est porté, à titre posthume, sur deux écrivains haïtiens, morts durant le tremblement de terre de 2010, Paulette Poujol-Oriol et Georges Anglade. Et c’est là justement son caractère trompeur pour ne pas dire mystificateur. Il semble faire la preuve d’un président encore sous le choc d’un hasard ingrat et cruel qui a ravi à l’intelligentsia haïtienne deux de ses authentiques figures ; un président  sensible aux choses de l’esprit, aux valeurs intellectuelles, alors qu’il n’en est rien, alors que ce président fessard et languettard ne fait montre d’aucun respect pour les journalistes dont le rôle d’informer honnêtement fait d’eux forcément des intellectuels.

 

 


Anthony Phelps devait être honoré aussi. Heureusement, et pour sauver l’honneur, le célèbre auteur de Mon pays que voici, a refusé de se faire représenter par quelqu’un, encore moins de participer à cet autre show médiatique de Martelly, d’autant qu’avec un Sweet Micky aussi imprévisible qu’impulsif, on n’aurait pas été surpris de voir, à ce great event de la saison, parmi les convives la tête d’un certain Jean-Claude Duvalier, un fastidieux bêta choisi, de façon ironique, pour être le parrain d’une promotion d’étudiants de la Faculté de Droit des Gonaïves et qui se trouvait en première loge lors de l’inauguration de l’Université Henri Christophe à Limonade. Et alors, ç’aurait été le pompon de voir Frankétienne, l’auteur de Pèlen Tèt, et Georges Castera, révolutionnaireml, s’entretenant chaudement, tèt kale et tèt kole, avec un tyran responsable de l’emprisonnement, des tortures et sévices exercés sur des milliers d’Haïtiens.


La missive de Phelps refusant un hommage in abstentia de Martelly a fait la une des conversations dans les cercles de l’intelligentsia et n’a pas cessé d’alimenter les réseaux du web. Elle a paru dans Le Nouvelliste  où Phelps a ainsi exprimé son refus: «je ne saurais accepter un hommage en temps qu'auteur de ‘’MON PAYS QUE VOICI’’, tant et aussi longtemps que Jean Claude Duvalier ne sera pas traduit en justice». Refus byen chita. Pour ma part, j’eusse aimé voir Phelps préciser : accepter un hommage de M. Martelly, pour bien enfoncer le clou dans la plaie. Qu’importe. Et comme l’a écrit un des internautes, «en haute et droite parole, l’honneur [a été] sauf et la dignité sans faille».

Passe pour la présence de Max Chauvet de Le Nouvelliste et de Carl Braun de la Unibank à cette parade Martellyste. Mais on n’en revient pas de voir une dame aussi  respectable que Madame Odette Roy Fombrun cautionner ainsi de sa présence un individu si peu présentable et sa turpituderie d’hommage à des écrivains. Et puis, imaginez ce qui pourrait arriver en plein dans cette malencontreuse gargotterie, imaginez le rustre Roro Nelson s’amenant comme un cheveu sur la soupe,  s’approchant de cette vénérable dame pour lui donner une accolade «fraternelle», pour avoir mérité de l’attention du boss. Et madame Odette essayant, à son corps défendant, de se protéger des bras du malandrin. Brrrr ! Quel horrible spectacle ce serait et quelle déchéance pour Madame Fombrun. Seulement que d’y penser me donne la chair de poule.

Parmi les intervenants sur le web, signalons le commentaire aussi opportun que pertinent de Hughes St Fort qui a voulu profiter du refus de Pheps pour «placer cette affaire dans son contexte socio-politique qui est pour moi la récurrente question de l’intellectuel dans la formation sociale haïtienne» et aussi pour rappeler qui est le personnage Martelly :« Michel Martelly a bâti toute sa popularité haïtienne qui lui a servi si bien au cours des élections présidentielles de 2011 sur un usage délibéré de l’obscénité la plus révoltante et de l’incongruité la plus vulgaire. Il a été élu d’abord sur ces bases par des électeurs haïtiens mystifiés et complètement dépassés par le contexte et les enjeux. Ayant été élu président, sans comprendre qu’il était devenu le chef de l’état, il s’est complu à avilir la fonction présidentielle elle-même en poursuivant ses obscénités révoltantes…».


St Fort a conclu en disant que :« La portée du geste de l’écrivain Anthony Phelps doit être appréciée dans toute sa pertinence. Sera-t-elle suivie d’une façon ou d’une autre par d’autres ? Je le souhaite». Du reste, il y aurait dû déjà avoir plus d’interventions soit sur le web soit dans les médias haïtiens, de la part d’écrivains, de journalistes et de commentateurs, pour stigmatiser «ce geste de récupération sans vergogne des intellectuels haïtiens». Où sont-ils donc les intellos du «Collectif NON» des années 2003-2004 qui avaient férocement boycotté notre glorieux bicentenaire d’indépendance ? Kote moun yo wo ? Kote moun ki t ap pale mounn mal yo ? La «vergognerie» de Tèt kale ne semble pas leur déplaire. En chat pent, ils attendent peut-être leur tour d’être décorés.


Je voudrais terminer en relevant deux inexactitudes dans le texte de St Fort. Il écrit que Phelps avait reçu un courriel des services de la Présidence lui signifiant qu’il sera honoré. Dans sa note au journal Le Nouvelliste en date du 15 juin 2012, Phelps a plutôt écrit : Ce courriel qui n'était pas envoyé (souligné par nous) par le bureau de la présidence… Plus loin, St Fort avance que Très peu d’intellectuels haïtiens se sont montrés critiques à l’égard du pouvoir durant le cours de l’histoire haïtienne. C’est un peu fort, St Fort. C’est plutôt le contraire, ils sont même légions, particulièrement sous Duvalier.                                                                                                                                            Depuis Emile Nau et Dumay Lespinasse sous Boyer, on peut descendre le cours de l’histoire avec Céligny Ardouin, sous Soulouque ; Joseph Courtois qui connut l’exil sous Soulouque ; Dumay Lespinasse ; Massillon Coicou sous Nord Alexis ; Rosalvo Bobo et Nemours Auguste emprisonnés sous Antoine Simon ; Jean Brierre, Georges Petit, Jacques Roumain ; l’équipe du journal La Ruche dont Alexis, Dépestre et Bloncourt, et qui contribua à ce que Lescot arrachât son manioc ; Jacques Stéphen Alexis et René Dépestre contraints à l’exil sous Estimé ; Anthony Lespès en exil (temporaire) en 1960 sous Duvalier, emprisonné en 1975 sous Duvalier ; Yvonne Hakim Rimpel sauvagement violentée sous Duvalier ; Marie Vieux Chauvet contrainte à l’exil, sous Duvalier, à New York, où elle a écrit son dernier roman Les Rapaces.

Je terminerai avec les actions courageuses, d’abord de Jean Brierre, Alix Mathon et Georges Chassagne qui défendirent, au péril de leur vie, Raymond Chassagne accusé de complot contre Duvalier ; ensuite de l’intellectuel Paul Laraque, alors militaire, qui fut le seul à défendre les colonels Pierre Haspil et Roger Villedrouin sous la dictature du Conseil militaire de gouvernement présidé par le général Antonio Thrasybule Kébreau. Ils avaient été injustement accusés d’être responsables du mouvement du 25 mai 1957.

Finalement, saluons encore une fois la prise de position d’Anthony Phelps qui s’est démarqué de la mascarade «en folie» tenue au Palais national, le 6 juin, sous l’égide du néo-«intellectuel» en folie, Michel Martelly. Une sorte de panneau dans lequel sont tombés quelques intellectuels haïtiens dont Georges Castera, «révolutionnaire» konminis, décrépit, dekati, rabougri, qui s’est prêté, «en folie», à «ce geste de récupération sans vergogne des intellectuels haïtiens» par le pitre Martelly.

 

P.S. Merci au camarade Franck Laraque qui m’a aidé à rafraîchir les lisières de ma mémoire en me rappelant certains noms d’intellectuels qui ont jalonné le cours de notre histoire et qui se sont montrés critiques à l’égard du pouvoir. 

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