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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


A la mémoire des victimes des Vêpres dominicaines du 3 au 15 octobre 1937. Par Louis J. Auguste, MD

Publié par siel sur 7 Août 2012, 11:23am

Catégories : #AYITI-RD relations


Une fois de plus, le mois de septembre ramenait l’anniversaire de
graduation de la promotion Rosalvo
Bobo de la Faculté de Médecine et de Pharmacie d’Haïti, ma promotion.
En cette année, plusieurs de
mes condisciples avaient choisi de participer a une messe d’action de
grâces en début d’après-midi et de
se réunir par la suite chez un de nos camarades en Haïti pour des
collations et l’opportunité de
réminiscer sur les années passées sur les bancs de la Faculté. Le clou
de la célébration devait être un
séjour organisé en République dominicaine par nos collègues d’Haïti.
Quand alors j’annonçai que je ne
pourrais pas les rejoindre, les interrogations ne s’arrêtèrent pas.
D’abord je citai des raisons
personnelles, mais finalement comme ils me pressaient de répondre,
j’avouai la vraie raison. Je ne voulais
pas dépenser mon argent dans un pays où les Haïtiens ont été
massacres, où les Haïtiens sont gardes comme
dans des réserves dénommées Bateys, où la haine des Haïtiens est
affichée sans aucun scrupule et où l’on
continue à tuer des Haïtiens impunément. Mes collègues n’arrivaient
pas a en croire leurs oreilles.
Mille raisons de changer d’avis me furent proposer, mais celle qui
retint le plus mon attention est la
suivante : « Faut pas t’en faire. Les Haïtiens qu’ils n’aiment pas en
République Dominicaine ne sont pas les
Haïtiens comme toi et moi. Les Haïtiens qu’ils n’aiment pas, nous ne
les aimons pas et tu ne les
aimerais pas non plus. » C’était pour moi le coup de grâce et je m’en
allai. Cependant, six ans plus tard,
je n’ai pas pu effacer cette phrase de ma mémoire. Et cette année,
plus que jamais, elle me hante.

En effet, le 3 octobre 2007 ramènera le 70eme anniversaire du massacre
des Haïtiens sur la frontière
haïtiano-dominicaine par l’armée dominicaine, sous les ordres du
dictateur Rafael Leonidas Trujillo. En deux
semaines, entre 15 et 30,000 Haitiens, selon les sources, furent
décapités, pendus ou tués par balles,
pendant que des milliers d’autres s’échappaient avec des blessures
sévères ou ont du s’enfuir laissant tout
ce qu’ils avaient accumulé au fruit de leur labeur. 2007 a marqué le
centenaire de Jacques Roumain, le
centenaire de la naissance des présidents François Duvalier et Paul
Eugène Magloire. Des cérémonies
seront organisées pour commémorer leurs accomplissements, mais je me
demande qui pensera aux
victimes de ce triste événement connu sous le nom de «Vêpres
dominicaines. » Combien de nos quotidiens ouhebdomadaires, combien de
nos animateurs d’émissions radiodiffusées ou télévisées rappelleront à
la nation
le sort de ces malheureux concitoyens ? Combien de nous aurons une
petite pensée à leur mémoire ?

Beaucoup de nos concitoyens y verront l’opportunité de blâmer
l’incompétence et l’incurie de nos leaders
politiques. Certes, je ne saurais ne pas le reconnaître. Cependant,
l’origine de ce conflit ne
peut échoir uniquement sur les épaules des Haïtiens. Il faut remonter
à 1697 quand à la signature du Traité
de Ryswick, l’Espagne concéda à la France le tiers occidental de l’île
de Saint-Domingue ou Hispaniola.
La ligne tracée lors devait définir les limites orientales de la
république haïtienne créée en 1804.
Cependant, cette frontière, au cours de plus de trois cents ans
d’existence a été modifiée plus d’une fois,
non seulement officiellement, mais aussi de facto, en fonction des
conflits militaires dont les deux pays
ont été la scène, quand par exemple, Toussaint Louverture s’est battu
à tour de rôle sous le pavillon
français, puis espagnol et enfin de compte encore sous le pavillon
français, réarrangeant à plusieurs
reprises le territoire contrôlé par les Français. Finalement, la
population des zones frontalières, à
l’instar de la population de l’Alsace et de la Lorraine entre la
France et l’Allemagne devait voir
encore changer leur nationalité quand Boyer à l’invitation des
Dominicains eux-mêmes prit possession
de toute l’île, jusqu'à l’expulsion des armées haïtiennes sous le
gouvernement de Faustin Soulouque.
Peu informés et à la fois peu soucieux des changements incessants dans
les deux capitales qui se partagent
l’hégémonie de l’Ile, les habitants de la zone frontalière
s’accrochaient à leur lopin de terre
qu’ils avaient occupé depuis déjà plusieurs siècles.

Les deux premières décennies du XX ème siècle virent l’occupation des
deux pays voisins par les Etats-Unis
d’Amérique. Au terme de cette double occupation, le Président Calvin
Coolidge exhorta les deux nations à
résoudre leur dispute frontalière. En grande partie, le tracé de 1697
fut accepté avec la différence que
Haïti devait céder une bande de terre au nord et la Dominicaine une
bande au sud pour la construction
d’une autoroute frontalière. Ainsi des centaines de familles
haïtiennes se trouvaient tout d’un coup sur
territoire dominicain, sans qu’aucun dédommagement ne leur fut versé
et apparemment sans qu’aucun émissaire
du gouvernement se soit soucié de les informer de leur nouvelle
nationalité. En fin de compte, avec la
disparition des aînés et l’arrivée des nouvelles générations intégrées
par la langue, les coutumes et
le système d’éducation, le problème aurait pu se résoudre spontanément
et a la longue.

Cependant, c’était sans compter avec le facteur de race. Car les
Dominicains ne voulaient absolument pas
de ces paysans haïtiens en majorité peu métissés et donc de complexion
noire. En effet, alors que les
Haïtiens de par la Constitution de 1805 se décrétaient une nation
noire et offraient la nationalité haïtienne
à tout individu d’origine africaine, les Dominicains ont toujours
renoncé à la contribution africaine de
leur héritage. Le dictateur Trujillo lui-même partiellement d’origine
haïtienne de par sa grand-mère
honnissait le simple fait d’y penser. Il gardait soigneusement parmi
ses articles de toilettes un
coffret de maquillage qui lui permettait de faire pâlir son teint.
Durant les préambules de la Deuxième
guerre mondiale, il s’empressa d’inviter les juifs persécutés en
Europe à trouver asile chez lui, avec
l’idée que cet apport de sang caucasien pourrait aider à blanchir
davantage la population dominicaine.

Le troisième volet du triptyque est d’ordre économique. Pendant
l’occupation américaine, les
industriels américains investirent beaucoup plus dans l’économie
dominicaine qu’ils ne firent en Haïti.
Sans doute, il y a eu la HASCO, mais ils construisirent plusieurs
usines sucrières notamment
dans la région de la Samana. Pour se procurer une main d’œuvre à bon
marché, ils sollicitèrent l’envoi
de paysans haïtiens dans l’autre partie de l’île. A ce moment-là,
l’industrie sucrière prospérait et les
industriels dominicains virent l’occasion d’exploiter la main d’œuvre
haïtienne aussi à leur profit.
Cependant, c’était sans compter avec la chute de la bourse de New York
en 1929. Le prix de la livre de
sucre tomba vertigineusement et désormais cette main d’œuvre devait
rivaliser avec les ouvriers dominicains
pour les emplois. Maintenant, les Haïtiens au lieu de représenter une
occasion pour les Dominicains de
s’enrichir devenait un problème. En fait, depuis lors, nous voyons
dans les discours des officiels
dominicains une nouvelle expression. Le problème haïtien ! Il faut
résoudre le problème haïtien.
Quelle occasion pour n’importe quel politicien convoitant un poste de
gouvernement de gagner des
votes ! Trujillo toujours en quête de se faire accepter de la
bourgeoisie dominicaine y vit
l’opportunité d’asseoir sa popularité. Prétextant que les Haïtiens sur
la frontière volaient le bétail des
rancheros dominicains, il décida tout comme son idole le Führer
allemand allait faire des juifs, de mettre
fin au problème haïtien. Pendant l’été de 1937, il entama une campagne
de démonisation des Haïtiens et
mit sur place un plan sordide pour maximiser les pertes de vie
haïtiennes, tout en donnant le change et
prétendant que c’était une réaction spontanée de la paysannerie
dominicaine. Les soldats chargés de ce
travail reçurent des instructions strictes d’éviter d’utiliser leurs
armes à feu ou leurs baïonnettes et
de couper les têtes de préférence à la machette. Les premières têtes
commencèrent à rouler le 3 octobre
1937. Bien sur, les masses dominicaines participèrent et comme des
hordes de loups assoiffés de sang, ils
poursuivirent les Haïtiens partout où ils se réfugièrent. La petite
histoire nous dit que le test
de nationalité consistait simplement à demander à un individu de
prononcer le mot espagnol « perejil » qui
veut dire persil. Si l’individu n’était pas à même de rouler le « r »
comme un Dominicain, la peine de mort
lui était octroyée ipso facto. En fait, le massacre atteint une
dimension bien au-delà de la nationalité.
Le dictateur voulait purger son pays du sang noir, et de nombreux
Dominicains de couleur noir furent
exterminés aussi. Il n’était même pas question de les renvoyer en
Haïti, puisque ceux qui s’enfuyaient vers
la frontière étaient fauchés par les balles des soldats dominicains,
encore même qu’ils essayaient de
franchir la rivière du Massacre, qui entre parenthèses tient son nom
d’un autre massacre, au temps de la
colonisation.
Les horreurs de ces deux semaines ont été bien capturées dans le roman
de l’écrivain haïtien Edwige
Danticat intitulé « The Farming of Bones. » Dans la préparation de ce
roman, Mme Danticat passa plusieurs
semaines sur la frontière haitiano-dominicaine a interviewer les
survivants de cet enfer. Leurs
témoignages lui ont permis de reconstruire les péripéties vécues par
nos compatriotes. Elle met le
récit suivant dans la bouche d’un de ses personnages : « … Now the
others circled Yves and me… (We) were
lifted by a mattress of hands and carried along next to Tibon’s body…
The young toughs waved parsley sprigs
in front of our faces.
- Tell us what this is, one said. Que diga perejil !
… Yves and I were shoved down onto our knees. Our jaws were pried open
and parsley stuffed into our
mouths. My eyes watering, Ichewed and swallowed as quickly as I could,
but not nearly as fast as they
were forcing the handfuls into my mouth…
Yves fell headfirst, coughing and choking. His face was buried in a
puddle of green spew. He was not
moving… A few more people were lined up next to us to have handfuls of
parsley stuffed down their throats…
I coughed and sprayed the chewed parsley on the ground, feeling a foot
pound on the middele of my
back. Someone threw a fist-sized rock, which bruised my lip and my
left cheek… A sharp blow to my side
nearly stopped my breath. The pain was like a stab from a knife or an
ice pick… Rolling myself into a
ball, I tried to get away, from the worst of the kicking horde. I
screamed, thinking that I was going
to die… What was the use of fighting ? »

Traduction non-officielle : « …Maintenant, les autres nous
entouraient, Yves et moi… Nous fumes soulevés
par un matelas fait de mains humaines pour être déposés à côté du
corps inanimé de Tibon… Les petits
vagabonds agitaient devant nous des branches de persil en répétant :
- Dites-nous comment cela s’appelle ! Dites « perejil! »
Yves et moi fumes jetés sur nos genoux. Ils nous forcèrent à ouvrir
grandes nos mâchoires et les
remplirent de persil. Les larmes aux yeux, je me mis à mâcher et à
avaler aussi vite que je pouvais, mais
je n’arrivais pas au rythme qu’ils forçaient le persil dans ma bouche.
.. Yves toussant sans arrêt et à demi
asphyxié tomba la face contre terre, atterrissant dans sa vomissure
verdâtre… Il ne bougeait plus… Ils
alignèrent d’autres Haïtiens à nos côtés pour continuer à leur fourrer
des poignées de persil dans
la gorge… Je me mis a tousser a mon tour et expulsai en un jet le
persil mâché, au même moment que je
recevais un coup de pied au milieu de mon dos. Quelqu’un lança contre
moi une pierre aussi grosse
qu’un poing qui m’attrapa aux lèvres et a la joue gauche.. Un coup sec
aux côtes me coupa presque le
souffle. La douleur était comme celle d’un coup de couteau ou d’un
pic à glace. Me pliant en
boule,j’essayai de m’éloigner de ceux qui frappaient le plus dur. Je
hurlai, pensant que j’allais mourir…
A quoi servait-il de se battre ? »

Un autre incident décrit par Danticat dans son roman vaut bien d’être
reproduit ici :
« I am coming back, he said, from buying charcoal outside the mill
where i work, when two soldiers take
me and put me on atruck full of people. The people who fight before
going on the truck, they whip them
with bayonets until they consent. After we’re all on the truck, some
of us half dead, not knowing whose
blood is whose, they take us to a high cliff over the rough seas in La
Romana. They make us stand in groups
of six at the edge of the cliff, then it’s either jump or go against a
wall of soldiers with bayonets pointed
at you and some civilians waiting in a circle with machetes… Then they
come back to the truck to get
more. They have six jump over the cliff, then anothe six, then another
six… Last they come for me… When I
jump off the cliff, Tibon continued, I tell myself not to be afraid… I
tell myself, today you are a bird…
It’s a long way from the cliff to the sea… I fall and fall, passing
the rocks where many of the bodies land
on the way down. And then me, I fall in the water…
When I look at the beach, there are peasants waiting with their
machetes for us to come out of the water,
some even wading in to look for the spots on the necks, where it’s
best to strike with machetes to cut
off heads… »

Traduction non officielle : « Comme je revenais au moulin où je
travaillais, après avoir acheté du
charbon au dehors, deux soldats se saisirent de moi et me jetèrent sur
un camion qui était déjà rempli de
monde. Ceux qui avaient résisté avant de monter sur le camion, ils les
avaient battus à la baïonnette.
Nous étions tous dans le camion, certains presque mort. Le sang était
partout sans que nous sachions de
qui il provenait. Ils nous emmenèrent au bord d’une grande falaise
dominant la mer agitée de la Romana.
Ils nous alignèrent par groupe de six devant la falaise. On devait ou
bien sauter du haut de la
falaise ou bien faire face a une rangée de soldats avec leurs
baïonnettes pointées dans notre direction
et quelques civils à l’attente avec leurs machettes. Ils les firent
sauter par groupe de six, puis un autre
groupe de six, puis un autre groupe de six…Finalement, c’était mon
tour. Je me dis qu’aujourd’hui, j’étais
un oiseau et que je ne devais pas avoir peur. Il y avait une longue
distance du haut de la falaise au
niveau de l’eau. La chute sembla interminable et comme je tombais, je
vis les cadavres empilés sur les
rochers ou accrochés à la montagne. Et moi, j’atterris dans la mer…
Quand je tournai les yeux
vers la plage, je vis les paysans a l’attente, certains déjà à
mi-jambe dans l’eau, armés de leurs
machettes et impatients d’accomplir leur tache de couper les têtes
comme on leur avait appris à le
faire. »

Cet épisode est rapporté avec une légère nuance par Michel Wucker dans
son ouvrage : « Why the cocks fight
» Nous citons : The Haitians were transported like cattle to isolated
killing grounds, where the soldiers
slaughtered them at night, carried the corpses to the Atlantic port of
Montecristi, and threw the bodies to
the sharks. For days, the waves carried uneaten body parts onto
Hispaniola beaches. »

Traduction non officielle : « Les Haïtiens étaient transportés comme
du cheptel vers des zones désertées
ou ils les exécutaient pendant la nuit et transportaient les cadavres
au port de Montecristi
donnant sur l’Océan Atlantique. Là, ils les jetaient aux requins.
Pendant des jours et des jours, des
parties de corps non dévorées apportées par les vagues, venaient
échouer sur les plages d’Hispaniola.
»
Le bilan de ces atrocités varie selon la source consultée. On
s’attendrait certainement à ce que le
gouvernement dominicain le minimise. Le ministre dAes ffaires
étrangères intérimaire à l’époque déclara un
total de 17,000 morts. Cependant, il est très surprenant que le
gouvernement haïtien crût bon de
réduire davantage le nombre de victimes à 12,168 comme le rapporta le
Président Elie Lescot. Cependant,
l’historien dominicain Bernardo Vega estima qu’au moins 35,000
Haïtiens périrent durant ce que les
Dominicains appelèrent « El Corte » ou la moisson, et c’est ce chiffre
que m’avait cité mon père, déjà dans
la trentaine au moment de ce massacre.

Les questions qui doivent brûler les lèvres de tout bon Haïtien ou
simplement tout être humain digne
d’appartenir au genre dit civilisé sont sans doute les suivantes : Où
était le reste du monde ? Quelle a été
la réaction des Dominicains ? Quelle a été la réaction en Haïti ?
Quelle a été la réaction du
gouvernement américain ?

Plusieurs familles dominicaines qui utilisaient des domestiques
haïtiens les protégèrent de la furie des
soldats et de la foule. Plusieurs industriels américains qui opéraient
des usines sucrières en
Dominicanie et qui employaient des ouvriers haïtiens refusèrent de les
remettre aux soldats qui étaient
venus les chercher pour les éliminer. Trujillo chercha à minimiser
l’incident, l’expliquant par une
simple réaction spontanée des paysans dominicains fatigués des
déprédations des illégaux haïtiens.


Par flatterie pour le Généralissime ou par peur de rétributions, les
politiciens et les intellectuels
dominicains restèrent cois ou nièrent que le massacre eut lieu.
Certains célébrèrent même l’acte « glorieux» posé par le dictateur pour le bien de la nation. Il faut chercher
dans les écrits des membres des partis
d’opposition en exil pour trouver une condamnation de cet acte de
barbarie par des intellectuels
dominicains.

Les victimes qui survécurent aux plaies par arme blanche ou par balles
espéraient que leur gouvernement
allait passer à l’action et prendre leur défense. Comme Danticat fait
dire à l’un des ses protagonistes
dans « The Farming of Bones » :
-Tell me why don’t our people go to war because of this ?…Why won’t
our president fight ? (Dis-moi
pourquoi nos compatriotes ne déclarent-ils pas la guerre ? Pourquoi
notre président ne se bat pas pour
nous ?)
Tandis qu’un autre observe avec beaucoup de clairvoyance :
-Poor people are sold to work in the cane fields so our own country
can be free of them.(Les pauvres sont
vendus pour aller trimmer dans les plantations de canne a sucre, juste
pour que le pays en soit
débarrassé.)
Ils n’avaient raison qu’en partie. Certes le président Sténio Vincent
ne leva pas le petit doigt
pour réagir contre ce crime d’une ampleur jamais rivalisée sur l’île
d’Haïti. Cependant les jeunes
Haïtiens de toutes les couches sociales du pays, noirs ou mulâtres,
s’indignèrent face à la passivité du
gouvernement. Partout dans les villes frontalières et même à
Port-au-prince et au Cap-Haïtien, ils
commencèrent à organiser des milices pour aller défendre leurs
concitoyens.

Je le tiens de mon père
et Mme Dumayric Charlier l’a confirmé à plusieurs reprises dans ses
causeries. Cependant, le président
qui ne voulait pas utiliser son armée pour combattre la sauvagerie des
Dominicains, n’hésita pas à menacer
nos jeunes patriotes de bastonnade ou d’emprisonnement s’ils
persistaient à vouloir se battre. Qui pis est,
au lendemain du massacre, le 15 octobre 1937, l’ambassadeur haïtien a
Santo-Domingo, M. Evremont Carrié de concert avec le chancelier dominicain Joaquim Balaguer émit la déclaration conjointe qui suit:
« La relation cordiale qui existe entre la République Dominicaine et
la République d’Haïti n’a souffert le
moindre dommage. Que l’amitié qui a toujours lié l’honorable Président
Trujillo et l’Honorable
Président Vincent constitue la force la plus effective pour prévenir
la destruction de l’harmonie qui règne
entre les deux peuples et les œuvres patriotiques de ces deux leaders
illustres, œuvres qui par leurs
hautes valeurs spirituelles et morales de justice ont mérité les
applaudissements de tout le monde civilisé.»

Aux Etats-Unis, il se produisit des remous superficiels dans la
presse, mais pas le tollé auquel
on aurait du s’attendre. Collier Magazine envoya un reporter pour
visiter les deux pays et se rendre
compte de visu de la gravité de la situation. Il vit les mutilés dans
les hôpitaux haïtiens, femmes hommes
et enfants, sans bras, avec des plaies profondes du cou ou de la tête.
Cependant quand il rencontra
Trujillo, celui-ci insista que l’incident avait été exagéré par la
presse et que ce n’était qu’un simple
règlement de compte entre les paysans des deux cotés de la frontière.

Le sénateur américain Hamilton Fish, un républicain, président du
comité des Affaires étrangères fut l’un
des rares à pousser les hauts cris. Il demanda une rupture des
relations diplomatiques entre les
Etats-Unis et la Dominicanie, mais après avoir reçu un chèque
important de Trujillo, il changea sa chanson et
l’affaire n’eut plus de suite. Cependant, on en parlait dans les
milieux politiques au point que
Franklin Delanoë Roosevelt se sentit obligé de pousser les deux pays à
résoudre le conflit à l’amiable. Avec
Roosevelt comme arbitre, Haïti ne pouvait s’attendre à aucune justice.
Ce même Roosevelt n’avait-il pas dit
auparavant que : « Trujillo is a bastard, but he is our bastard »
D’autre part, il avait dit d’Haïti, «
If we can manage to keep the Haitians with shoes fighting against the
Haitians without shoes, we have
nothing to fear from Haïti. »
(Traduction de l’auteur):Si nous pouvons maintenir le conflit entre
les Haïtiens avec souliers et les Haïtiens sans souliers,
nous n’aurons rien à craindre d’Haïti. »

Trujillo accepta de payer $750,000 en réparation au gouvernement
haïtien, somme qui devait être distribuée
aux victimes. Il importait donc de connaître exactement le nombre et
les noms des victimes.


Si selon le gouvernement haïtien, il y avait eu seulement 12,000 morts,
ça aurait fait $60 par tête d’haïtien.
Mais s’il y avait eu 35,000 victimes, cela représentait à peine $20
par tête, ce qui veut dire
encore utilisant une phrase de Mme Charlier qu’un Haïtien valait moins
qu’un cochon à l’abattoir.

En plus, combien de familles reçurent cette infime compensation ? Quel
recensement sérieux le
gouvernement de Sténio Vincent avait-il fait des morts et des blessés,
de tous les traumatisés émotionnels,des pertes économiques des Haïtiens qui vivaient légalement et s’adonnaient au commerce en Dominicanie ?


Non content de cela, l’accord signé par les deux présidents plaça le
blâme sur les immigrants haïtiens
et le gouvernement haïtien, faisant injonction à ce dernier de prendre
les mesures nécessaires pour
empêcher que leurs ressortissants ne traversent la frontière sans
permis de travail.

Pour mettre ce massacre en perspective, c’est comme si les Américains
décidaient de massacrer les Mexicains
qui vivent illégalement chez eux ou bien encore rendaient le
gouvernement mexicain responsable du flux
d’immigrants illégaux à travers leur frontière commune. Ou bien
encore, c’est comme si les Allemands
ou les Français se mettaient à massacrer les habitants de l’Alsace et
de la Lorraine, chaque fois que le
tracé de la frontière était révisé vers l‘est ou vers l’ouest.

Les pauvres Haïtiens ont été traités différemment parce qu’aux yeux
des Dominicains et des Américains,
ils étaient des infrahumains?

Parce qu’aux yeux de leurs propresconcitoyens, ils étaient et ils
demeurent des indésirables dont on n’a que faire. Comme disait le
Président Jacinto Peynado, « au royaume des poulets, les blattes n’ont aucun droit. »

Soixante-dix ans plus tard, les paysans haïtiens sont retournés en
République Dominicaine. Ils ne sont pas
mieux traités et ils sont gardés dans des villages dénommés les «Bateys » sans avoir accès à l’éducation ou aux soins médicaux.

Leurs enfants et leurs petits-enfants nés en
République dominicaine et ne
parlant que l’espagnol ne pourront jamais avoir la nationalité
dominicaine alors qu’un Allemand ou tout
autre individu à la peau blanche peut obtenir cette nationalité
dominicaine en moins de temps qu’il ne
leur faut pour épeler son nom.


Les chauffeurs guides indiquent en
passant devant ces villages sordides aux
touristes qui visitent leur pays, qu’il n’y a que des Haïtiens à y
vivre, comme on montre les animaux
sauvages enfermés dans leurs cages au jardin zoologique. En plus, le
lavage de cerveau continue et
chaque politicien en quête de popularité n’hésite pas a recourir à la
demagogie raciste et à s’acharner
contre les Haïtiens. On fait peur aux enfants en les menaçant que les
Haïtiens vont les manger.


Soixante-dix ans plus tard, les incidents se multiplient.

En 2006,trois jeunes ouvriers haïtiens
ont été brûlés vifs dans un atelier. Quelques semaines plus tard, le
Président Préval était l’hôte
de Leonel Fernandez, son homologue dominicain.

Quand la presse lui demanda s’il avait des commentaires à
propos de l’incident, il répondit et je paraphrase : «mesie, pa fe-m
di sa-m pa di ! Nou pa gen-yen oken
problem avek gouvenn-man dominiken. » Coïncidence étrange, n’est-ce pas ?

Le problème des Dominicains va au-delà de leur mésentente avec les
Haïtiens. Le peuple dominicain n’a jamais pu résoudre son problème d’identité de race. En fait, la composition de leur population est
similaire à la nôtre, nonobstant le fait que le massacre des blancs
par Dessalines et les campagnes
d’oppression menées sous les différents régimes noiristes contre les
éléments plus clairs de notre
population ont contribué à diminuer le pourcentage de métissés dans
notre population.

Cependant, je pourrais mettre 50 Haïtiens à côté de 50 Dominicains et je défie
quiconque de pouvoir me dire juste par
l’apparence qui est Haïtien et qui est Dominicain. On n’a qu’ à
regarder les équipes américaines de
baseball; Sammy Sosa, Robinson Cano, Wilson Benemit, Rafael Santana,
David Ortiz sont tous des Dominicains
qui font honneur à leur pays. Qui pourrait nier leur ascendance
africaine ?


Et pourtant, la couleur noire
continue de représenter un handicap majeur pour un citoyen dominicain.
A l’appui, je veux citer la
féministe dominicaine Sergia Galvan : « La couleur noire est associée
à l’opacité, à l’illégalité, à la laideur, à la clandestinité . Il règne ici la dictature d’un certain type de beauté et la pression
sociale est extrêmement forte. Il y a même des écoles où les tresses
africaines et les cheveux crépus sont
interdits. » Ceci expliquerait l’incident quand une employée noire de
l’ambassade dominicaine à Santo
Domingo s’est vue refuser l’entrée d’un night club, alors qu’on avait
laissé passer ses compagnons blancs.
Depuis lors, l’ambassade a émis un communiqué interdisant à ses
employés de fréquenter les boites de
nuit à Santo Domingo.

On se demande alors pourquoi les Haïtiens du pays et de la diaspora
dépensent plus en tourisme en
Dominicanie que dans leur propre pays.

Cette année encore, j’ai rencontré un de mes condisciples de classe
qui a eu encore la mauvaise
idée de me demander pourquoi je ne m’étais pas rendu en Dominicanie
pour célébrer notre trente-et-uniè me
réunion depuis notre graduation. Je lui répondis que je suis solidaire
de mes compatriotes et je compatis à
leurs douleurs où qu’ils soient à travers le monde. Son sourire me
parut incomprehensible et peut-etre un
peu cruel quand il me repondit:« tu es un masochiste et tu n’as qu’à
continuer à souffrir puisque c’est
cela que tu veux. »

Certainement, le Dominicain doit résoudre son problème de nuances
épidermiques, mais l’Haïtien a lui aussi
son propre problème de couleur à résoudre. Alors seulement,
commencera-t- on à améliorer les rapports
entre les deux pays. En attendant, je suggère que le gouvernement
érige au moins à Ouanaminthe, près de la
Rivière du Massacre un monument à la mémoire de nos frères et sœurs
lâchement assassinés par les sbires du
caudillo dominicain. Une place consacrée a leur mémoire pourrait aussi
être aménagée à Port-au-Prince,
ainsi qu’une section du musée national pour rappeler ces « Vêpres
dominicaines » aux futures générations.


Je suggère que tous les Haïtiens fassent un effort concerté pour
attirer l’attention de la communauté
internationale sur le traitement des travailleurs haïtiens en
Dominicanie et finalement que les deux
gouvernements entament des pourparlers visant à créer des programmes
d’échanges culturels et sportifs
commençant en bas âge pour apprendre aux deux peuples à mieux se
connaître et s’apprécier.

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