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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


LA TRANSITION par Roland Paret

Publié par Elsie HAAS sur 29 Juin 2009, 09:05am

Catégories : #R.PARET chronique

            LA TRANSITION (1)

    Et si la transition n’était pas une calamité ? Si, pour employer à ma manière le titre d’une série d’interrogations de l’un des plus brillants et surtout des plus lucides analystes de ce pays que vous connaissez – par ailleurs critique littéraire généreux - qui parle de « cette transition qui n’en finit pas », la responsabilité de la transition était justement de ne jamais finir ? La transition n’est-elle pas l’état normal de tout phénomène, de l’homme en particulier qui, d’après un philosophe, ne serait qu’un pont menant à une contrée qu’on n’atteindra jamais ? Toujours en devenir.  Un « work in progress ». Et si le point Oméga, si cher à Teilhard de Chardin, n’existait pas, ne saurait exister ? Pourrait-il se trouver, en effet, une limite que l’homme ne pourrait franchir, qui lui interdirait d’avancer, et, en ce cas, il resterait figé, gelé, statue de sel donnant dos à l’histoire, contemplant pour l’éternité les cités foudroyées par le feu mais où bouillonnent les pulsions, les échecs, les désirs et les réussites ? Un moment où la connaissance prendrait fin dans un monde fini ? Pourrait-il se trouver un mur qui empêche l’homme d’avancer, auquel il pourrait s’adosser ? Il pourrait alors se retourner et contempler la Création dans sa totalité ? Et si, pour le dire avec les mots de Chateaubriand, on se « trouvait toujours entre deux phénomènes comme au confluent de deux fleuves, plongeant dans leurs eaux troublées, s’éloignant à regret du vieux rivage où l’on est né, nageant avec espérance vers une rive inconnue » ?
       
    Marguerite Yourcenar avoue quelque part que l’idée d’écrire les « Mémoires d’Hadrien » lui était venue en lisant une phrase glanée dans la correspondance de Flaubert : « Les dieux n'étant plus, et le Christ n'étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle, un moment unique où l'homme seul a été. » Et l'auteur des « Mémoires d'Hadrien » ajoute : « Une grande partie de ma vie allait se passer à essayer de définir, puis à peindre, cet homme seul et d'ailleurs relié à tout. »
      
     Chateaubriand, Flaubert, Marguerite Yourcenar : on peut ricaner et penser que ces gens  ne sont que des poètes, des romanciers, que leurs paroles ne sont que ratiocinations de rêveurs sans aucun sens de la réalité. Mais ne voilà-t-il pas que les philosophes s’en mêlent et disent à peu  près la même chose. Heidegger révèle que « Nous venons trop tard pour les dieux et trop tôt pour l’Être » ; c’est, presque littéralement, le mot de Flaubert : nous serions dans une de ces époques « où seul l’homme est ». Nous sommes dans un entre-deux éternel, toujours en devenir. Une espèce de « encore-déjà » aux contours flous. Nous ne serions qu’une halte, une étape de l’être en route vers sa réalisation qui ne s’accomplira jamais. En route, toujours en route. Nous ne nous arrêtons jamais pour contempler le paysage ; le paysage change, nous aussi, et « le même homme ne plonge jamais deux fois dans le même fleuve »…
      
     Pascal David écrit que, chez Kant, « une limite ne se confond pas avec une borne, en ceci qu’elle “est elle-même quelque chose de positif”, comme l’établissent les Prolégomènes. La limite enclot positivement, elle ouvre, à l’intérieur ou en deçà de ce qu’elle délimite, un espace qui n’est borné qu’eu égard à ce qui lui est extérieur ». Cela voudrait dire qu’il y a une zone où deux phénomènes se confondent, s’enchevêtrent, s’imbriquent. Nous sommes, nous Humains, l’exacte cicatrice qui zèbre une peau, nous sommes l’ourlet qui unit deux pans de réalité.  Nous sommes la jointure de deux phénomènes. Nous sommes comme ces nageurs des embouchures des très grands fleuves qui ne savent si les eaux dans lesquelles ils sont plongés sont salées ou douces, s’ils sont encore dans le fleuve ou déjà dans la mer.
        Les Poètes, les Philosophes : on sait bien que ces gens ne sont pas réalistes, ne sont pas « pragmatiques » pour employer un mot cher à Qui-vous-savez, le président de ce pays que vous connaissez. Et si les savants faisaient partie de ce club de doux rêvasseurs ? « Pour la Science », édition française de « Scientific American », consacre un numéro spécial aux « frontières floues », à la « science des limites indéfinies ». Dans l’édito de ce numéro spécial, décembre deux mille six, Françoise Pétry, en termes presque kantiens, d’ailleurs elle cite Kant, explique : « Une frontière est une limite séparant deux zones, deux régions caractérisées par des phénomènes physiques ou humains différents. Si l’on croit le Larousse, une frontière est bien définie. Elle peut être naturelle, conventionnelle, artificielle. Est-elle une borne ? Est-elle une limite ? Pour Kant, la limite circonscrit, tandis que la borne interdit. Et si la limite ne faisait que circonscrire ? Si elle était elle-même un état particulier entre les deux états qu’elle sépare ? » « Pour La Science » énumère quelques-uns des domaines où les frontières sont floues : « Vivant ou inerte ? Solide ou liquide ? Inné ou acquis ? Homme ou femme ? Classique ou quantique ? Convergent ou divergent ? Solaire ou galactique ? » On pourrait, bien entendu, enrichir à l’infini cette liste.
        Ce pays que vous connaissez est donc en transition, bien qu’on ne sache trop de quelle transition il s’agit. On s’entend sur le fait que ce pays est en transition : quelques uns s’en désolent ; d’autres, mais pas tous pour les mêmes raisons, s’en réjouissent. Et si, comme pour tout, comme dans tout, la transition était la forme normale de ce pays que vous connaissez ? Depuis sa naissance, depuis le début, depuis « cette geste unique dans l’histoire », ce pays que vous connaissez n’a-t-il pas toujours été en transition ? À part quelques très brefs moments pendant lesquels on eut l’impression – mais ce ne fut qu’une impression - d’un certain équilibre politique et social, équilibre d’ailleurs apparent, ce pays n’a-t-il pas connu que cet état de transition, entre un encore qui s’éloigne tout doucement et un déjà qui s’annonce tout aussi doucement ? Ce pays que vous connaissez ne se prélasse-t-il pas sur une terre mouvante comme une marmelade, une terre sans frontière ? Ce pays que vous connaissez serait-il, en ceci comme en tout, une fois de plus, « une exception » qui l’isolerait des autres pays qui, eux, savent être toujours en transition ?
       
        M
ais peut-on rendre fécond ce flou, comme  réussissent à le faire des décideurs d’autres pays, pour d’autres phénomènes ? Peut-on faire de nécessité vertu ? Comment profiter d’une crise ? Comment faire d’une crise une occasion ? Peut-on transformer une crise en opportunité ? Peut-on avoir l’habileté de traiter un phénomène comme une glaise à laquelle on pourrait donner la forme qu’on désire ? Autant de questions qu’on se pose dans ce pays que vous connaissez. La question sous-jacente va de soi : Qui-vous-savez est-il celui qui peut présider à la réponse qu’il faut donner à cette « sommation d’options non éludables » qui emmaillote ce pays que vous connaissez dans un carcan paralysant ?...  Est-il « the right man in the right place » ?

(A suivre)

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