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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


22 juin 1967, Duvalier François fête devant ses partisans l'assassinat des 19 officiers

Publié par siel sur 22 Juin 2013, 11:34am

Catégories : #DUVALIER

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Devoir de Mémoire : le devoir de savoir

Victimes du Duvaliérisme

extrait du Nouvelliste du 11 juillet 2008 écrit par Charles Dupuy 



Quand, en 1967, Duvalier ordonna l'exécution de dix-neuf de ses plus proches officiers, il vivait dans la crainte paranoïaque d'un complot contre sa personne, d'une conjuration militaire ourdie de l'intérieur. Le Palais était alors divisé en deux clans hostiles, celui de Max Dominique et celui de Luc-Albert Foucard, les deux gendres du chef d'État. Bel officier, sachant jouer de son charme, Max Dominique se pavanait en affectant les airs avantageux du militaire sûr de soi qui, un jour ou l'autre, allait fatalement hériter du pouvoir que son beau-père, François Duvalier, promettait à la jeunesse. De son côté, sa nouvelle femme, Marie-Denise Duvalier, voulait à toute force remplacer Madame Francesca Saint-Victor au titre de secrétaire particulier du président. Cette dernière, la soeur de Luc-Albert Foucard, n'entendait absolument pas renoncer à son poste sans combattre. À partir de ce moment, le palais baigna dans une atmosphère d'intrigues, de luttes d'influence et d'affrontements personnels dont profita Radio Vonvon, la radio de l'opposition haïtienne de New-York, pour intoxiquer les duvaliéristes de sa propagande insidieuse et introduire une véritable psychose de la conspiration dans l'entourage présidentiel.

Cette opposition, qui deviendra bientôt sanglante entre les factions ennemies du Palais, débuta dès le moment où Duvalier déclara qu'il avait l'intention de laisser le pouvoir à la jeunesse. Le rédacteur des discours de Duvalier, le poète et journaliste Gérard Daumec qui se voyait déjà épouser Marie-Denise voua dès lors une haine féroce à Max Dominique qui, selon lui, lui aurait injustement ravi l'occasion de gravir les marches de la présidence. Il se révélera d'une fourberie machiavélique, et machinera les plus noires combinaisons afin de convaincre Duvalier qu'il était trahi par les militaires de son entourage. Très lié à Madame Saint Victor, Daumec allait permettre à celle-ci, autrement dit au camp des Foucard, de remporter la première manche de ce duel politique.

Comme quelques bombes avaient fâcheusement fait explosion à Port-au-Prince, dont une au Casino international qu'exploitait à l'époque Max Dominique, Madame Saint-Victor parvint habilement à convaincre Duvalier que son beau-fils, le colonel Dominique, lequel voyageait beaucoup à travers le pays, et semblait cultiver tout à coup des amitiés parmi les hauts gradés, fomentait un complot militaire. Duvalier n'en demanda pas plus pour considérer celui-ci comme le dernier des renégats. Lorsque Duvalier apprend au même moment que, selon toute apparence, sa fille Simone avait une aventure avec le major Harry Tassy, on peut dire que le destin de celui-ci était scellé. Homme de confiance de Duvalier, Harry Tassy était tenu au courant des secrets d'État, représentait le président aux cérémonies officielles et dirigeait sa police politique. C'est à peu près vers ce temps-là qu'un soir, le palais fut brusquement plongé dans l'obscurité à cause d'une panne d'électricité. Duvalier courut se dissimuler derrière les épaisses tentures de son bureau, lorsqu'il vit passer Harry Tassy suivi de quelques autres officiers de sa garde, lesquels le cherchaient partout, fous de panique et l'arme au poing. Persuadé de la félonie de ses propres gardiens, le président déclencha la sirène d'alarme afin d'alerter sa milice tout en jurant de se défaire au plus tôt de ces traîtres assassins qui l'entouraient.

Flairant la trahison partout, Duvalier éloigna du palais les officiers qu'il soupçonnait de complot et, dans les semaines qui suivirent, fit refouler vers le Cap tous les simples soldats originaires du Nord. Duvalier prit alors plaisir à jouer au chat et à la souris avec les supposés officiers rebelles. Il leur dédicaçait de sa grande écriture ses OEuvres essentielles, ordonnait aux uns d'arrêter les autres et fit appréhender les derniers suspects au Palais national même, alors qu'ils montaient fidèlement la garde devant ses appartements privés. Le colonel Charles Lemoine, qui ramenait fièrement à Port-au-Prince le capitaine Donald Manigat qu'il venait d'arrêter aux Cayes, reçut un tel choc lorsqu'il fut lui-même menotté et conduit en prison, qu'il en perdit l'usage la parole. Le cas le plus dramatique est sans doute celui du capitaine Serge Hilaire qui, après avoir tapé la liste des condamnés, commit l'imprudence d'avertir la femme du capitaine Joseph Laroche laquelle se rendit en catastrophe au palais pour en savoir plus sur la liste secrète.

Duvalier la rassura habilement et lui demanda qui l'avait informée de l'existence d'une telle liste. Le capitaine Hilaire, une fois dénoncé par ceux-là mêmes qu'il voulait protéger, plus rien ni personne ne pouvait le soustraire à la vindicte présidentielle. Duvalier lui fit rajouter lui-même son nom à la fameuse liste, et demeura inflexible malgré l'intervention du père Jean Hilaire, frère du capitaine et aumônier du palais. Le père Hilaire courut alors se réfugier à l'ambassade du Chili, imitant ainsi le très influent lieutenant-colonel Jean Tassy, lequel avait déjà gagné l'ambassade du Brésil, de même qu'une cinquantaine de politiciens et de personnes proches des inculpés.

Le procès des militaires se déroula aux casernes Dessalines. Accusés de complot contre la sûreté intérieure de l'État, de mutinerie et de tentative d'assassinat du président de la République, ils furent tous déchus de leur grade et condamnés à la peine capitale. Pour les transporter aux séances de la Cour martiale, Duvalier les faisait trimbaler en camion à travers Port-au-Prince, les menottes aux poignets, les pieds nus et le crâne rasé. Le 8 juin 1967, le président convoqua ministres et hauts gradés et, vers 13 heures, se rendit au Fort-Dimanche en leur compagnie. Arrivé à destination, Duvalier, en uniforme de simple soldat, s'installa sur une chaise, et disposa en face des officiers qu'il destinait à la fusillade les membres du haut état-major de l'armée avec, derrière eux, les soldats de la garde présidentielle. Ensuite s'alignaient les miliciens du Palais national et, enfin, pour former la dernière rangée, les miliciens de Fort-Dimanche commandés par la redoutable Madame Max Adolphe. Parmi les civils qui assistaient à l'exécution, on remarquait Fritz Cinéas, Max Adolphe, Webert Guerrier, de même que les secrétaires d'État René Chalmers, Édouard Berrouet, Adrien Raymond et les autres. Agissant comme maître de cérémonie, le général Gracia Jacques distribua des armes aux généraux Gérard Constant, Claude Raymond et Breton Claude, ainsi qu'à tous les autres membres du haut état-major qu'il posta chacun vis-à-vis du condamné qu'il devait exécuter. Le colonel Jacques Laroche fut ironiquement placé devant le capitaine Joseph Laroche, le colonel Jean-Baptiste Hilaire devant le capitaine Serge Hilaire, tandis que Max Dominique se retrouva devant son cousin Harry Tassy, à la demande insistante de celui-ci d'ailleurs. 


Pendant toute la durée de la macabre opération, Duvalier resta assis, imperturbable, entouré de ses miliciens. Avant de faire attacher les condamnés au poteau d'exécution, le président les fit défiler devant lui, l'un après l'autre, pour leur adresser ses dernières remontrances. ÀDonald Manigat, il déclara: 

«Levez les yeux au ciel, capitaine Manigat! Vous allez regarder pour la dernière fois le soleil d'Haïti». 

Quand arriva son tour,Sony Borgesécouta distraitement les reproches que lui adressait Duvalier avant de lui répondre:

«Président, vous savez que je ne vous ai pas trahi, je ne fais que payer pour mes fautes passées.» 

Les condamnés une fois garrottés, un grand silence s'établit pendant lequel on attendit que Duvalier donnât l'ordre de tirer. Après qu'il eût commandé; au peloton de mettre en joue les condamnés, le dictateur fit semblant de se raviser en lâchant mollement 

«Autant! Un des condamnés, Sony Borges, qui espérait obtenir la grâce présidentielle, s'écria alors «Vive Duvalier!» «Trop tard!»répondit le président qui, à ce moment précis, ordonna le feu.

Après l'exécution des condamnés, on les détacha du poteau. Le major Franck Romain sortit alors son revolver et courut donner le coup de grâce au premier qui lui tomba sous la main. Il fut brutalement interrompu dans la sinistre besogne qu'il s'était assignée par Duvalier lui-même qui, suffoquant de colère, lui cria: 

«Major Romain! Qui vous a donné l'ordre de faire ça! Garde-à-vous! Rompez!» 

Les cadavres furent alors ensevelis dans une tranchée creusée par un bulldozer. Pendant ce temps, Duvalier se levait et quittait les lieux suivi de ses dignitaires abasourdis d'épouvante et tremblant de frayeur. L'exécution des dix-neuf officiers fut rapportée par les grandes agences de presse internationales et terrorisa toutes les catégories sociales au pays, en particulier les membres de la classe politique duvaliériste qui craignaient plus que tout d'encourir la disgrâce du chef, de tomber sous le coup de sa fureur démentielle, de sa vengeance inexorable.

L'homme que Duvalier aurait aimé vraiment mettre à mort ce jour-là, le vingtième officier, c'est bien son propre beau-fils, Max Dominique, qu'il croyait être à la tête d'une conspiration militaire visant à le renverser du pouvoir. S'il n'eût tenu que de lui, Duvalier l'aurait soumis aux plus atroces représailles avant de le faire fusiller avec les autres. Si Max Dominique fut épargné du massacre, ce fut grâce à l'énergique intervention de Marie-Denise Duvalier, sa femme, qui alla jusqu'à menacer son père de mort pour sauver son mari. Elle ne put cependant empêcher qu'au Cap, Alexandre Dominique, le père de Max, fût jeté en prison, ainsi que tous les proches parents et amis de ce dernier. C'est du reste bien à contrecoeur que Duvalier accepta la fuite en exil de son gendre, qui, quelques jours plus tard, quittait la capitale sous la protection personnelle de sa femme, Marie-Denise Duvalier.

Quinze jours après, le 22 juin 1967, le président fêtait devant ses partisans cette nouvelle victoire de la Révolution duvaliériste. À cette occasion, il procéda d'une voix glaciale à l'appel des dix-neuf officiers exécutés. 

 
Major 
 
Harry Tassy

où êtes-vous? 
Venez auprès de votre bienfaiteur.
 

Absent
  Capitaine    Donald Manigat venez, . .  Absent
  Capitaine    Probus Monestime , . .  Absent
  Lieutenant    Mérizier Geffrard , . .  Absent
  Major    Jose Borges , . .  Absent
  Lieutenant    Josma Valentin , . .  Absent
  Lieutenant    Venard Casimir , . .  Absent
  Adjudant    André Desrosiers , . .  Absent
  Capitaine    Joseph Laroche , . .  Absent
  Colonel    Charles Lemoine , . .  Absent
  Major    Pierre Thomas , . .  Absent
  Capitaine    Serge Madiou , . .  Absent
  Lieutenant    Marc Monestime , . .  Absent
  Lieutenant    Franck Monestime , . .  Absent
  Lieutenant    Alix Rémy , . .  Absent
  Capitaine    Michel Obas , . .  Absent
  Capitaine    Serge Hilaire , . .  Absent
  Lieutenant    Grégoire Monestime , . .  Absent
  Adjudant    Joseph Alcéna , . .  Absent

"Tous ont été passés par les armes".

Duvalier n'oublie pas d'appeler 

«qui ont pris la fuite après avoir bénéficié des faveurs de César. Ils ne sont plus des Haïtiens»proclame-t-il. 

Dès demain, la Cour martiale générale recevra l'ordre de travailler en vue de leur jugement conformément à la loi. 

«...Car les civilisés, c'est nous!» Grimaçant un rictus amer, Duvalier déclara enfin: 

«Je suis tel un bras d'acier frappant sans pitié... sans pitié... sans pitié. J'ai fait fusiller ces officiers dans le but de protéger la Révolution et ceux qui la servent. Je m'aligne en compagnie des grands meneurs de peuple tel Ataturk, Lénine, N'krumah, Lumumba, Azikiwe, Mao-Tsé-Toung».

Bien des mois plus tard, Duvalier allait se rendre à l'évidence et comprendre enfin qu'il n'y avait jamais eu ni complot ni conspiration et qu'il avait inutilement sacrifié des officiers fidèles à sa cause. Duvalier avait été le jouet d'intrigues, de querelles personnelles et de tiraillements courtisans. Comme pour se repentir de son injustice et de sa cruauté, il fit revenir en Haïti sa fille Marie-Denise qui débarqua en toute quiétude avec son mari dans la capitale. Après quoi, Madame Saint-Victor tomba en défaveur et, par un juste retour des choses, alla s'expatrier aux États-Unis. Marie-Denise accapara la place qu'elle laissait vide au Palais national et, peu après, Max Dominique fut nommé ambassadeur à Paris. Si Duvalier ne reconnut jamais publiquement son erreur, nous savons toutefois qu'il exprima son avis devant témoins. À quelque temps de là en effet, Duvalier recevait dans son bureau son indispensable conseiller politique, Gérard de Catalogne, lequel était accompagné de son ami, l'avocat Henri Dugué. Au cours de la conversation à bâtons rompus entre les trois hommes, Duvalier aborda délibérément la question des dix-neuf officiers pour jeter cette amère confidence: 

«J'ai fait tuer dix-neuf loyaux officiers...» 

Dix-neuf loyaux officiers duvaliéristes dont la mort n'avait pas beaucoup fait pleurer la nation.

Post-scriptum: 

Il resterait à décrire l'immense désarroi moral dans lequel les condamnés ont vécu leurs derniers moments. D'ailleurs, l'un d'entre eux, Pierre Thomas, mourut quelques instants après avoir été attaché au poteau d'exécution. On retiendra qu'après l'exécution des dix-neuf officiers, le chef de l'état-major de l'armée, le général Gérard Constant, ne remit plus jamais les pieds à son bureau du Grand quartier général. Signalons qu'en plus des dix-neuf officiers, Duvalier fit aussi exécuter leurs aides de camp et jusqu'au moindre soldat ou protégé qui gravitait autour d'eux. Ces fusillades sauvages se déroulèrent nuitamment à Fort-Dimanche et, pour être plus discrètes, elles n'en furent pas moins abominables. Laissons le mot de la fin à Gérard de Catalogne qui, dans Le Nouveau Monde du 25 juin 1967, écrivait: «ce n'est pas seulement dans les tragédies antiques que les passions deviennent meurtrières».

Charles DUPUY
coindelhistoire@hotmail.com

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