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Le Monde du Sud// Elsie news

Le Monde du Sud// Elsie news

Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Petit aperçu sur les journalistes haïtiens et le traitement de l’information

Publié par Elsie HAAS sur 9 Novembre 2007, 02:25am

Catégories : #REFLEXIONS perso



C’est tout simple quand en 2003, je recevais par  courriel des mégatonnes de messages dénonçant la "dictature" d’Aristide, les  crimes de chimères, etc., venant de AlterPresse (et d’autres qui avaient pour passe-temps de bombarder les boites aux lettres des gens) j’avais demandé à AlterPresse, qui se présentait comme une agence d’information à l’époque, pourquoi diable je n’entendais qu’un seul son de cloche.
Il m’avait été répondu, avec mes propres mots, mais l’esprit y est (j’ai gardé le message tant il m’avait interloqué) qu’ils n’étaient pas astreints à l’objectivité- que l’objectivité n’était pas un de leurs critères et que leur presse « alter » voulait dépasser cette  posture normative parce que l’objectivité en tant que telle ça n’existait pas.
 L'affaire était classée, la messe dite.
Quand  le gouvernement Alexandre/Latortue a remplacé celui d’Aristide, cette même presse « alter » (et toutes les autres et tous les intellectuels du Collectif Non) est restée to-ta-le-ment silencieuse devant les meurtres, exactions, injustices commis par ceux qui pourchassaient  activement les partisans d’Aristide.  Diable, on peut être contre un régime et ne pas désirer voir assassiner tous ses partisans !
Au fil du temps, on a pu  constater que la non-objectivité prônée comme une forme d’engagement, après tout pourquoi pas, était un parti pris  qui procédait par exclusion, omission, projection sur certaines réalités au dépens d’autres, grossissement, détournement ou invention selon le système zen (utilisation de ragots ) plutôt que  par l’analyse.
D’autres que moi,  étrangers comme  Haïtiens, ont relevé cette manière  somme toute assez étonnante de faire du journalisme. Récemment, le chef civil des troupes de l’ONU en Haïti a dénoncé ce goût immodéré pour lancer des nouvelles fracassantes qui disparaissent du jour au lendemain de l’actualité. Ceci dit le problème n’est pas propre à  la corporation des journaliste haïtiens, il se retrouve dans certaines « démocraties » où  tout comme en Haïti les media appartiennent aux décideurs économiques.
Cette dépendance de la pensée à l’économique, est ce que  M. Lee Chance dans un article paru dans le journal de Boulos, Le Matin, qualifie de « politique du ventre ». Dans cet article intitulé « Pour une sociologie activiste et publique », M. Chance, lui-même sociologue, fait un état des lieux de la sociologie haïtienne  à partir d’une question : « Où se cache le sociologue haïtien ? »
Question pertinente que chacun s’est posée, tout particulièrement  au cours des événements qui ont secoué le pays de 2003 à 2006. On aurait aimé  qu’ils nous fassent profiter de leurs lumières pour mieux comprendre les contradictions, les conflits, les non-dit en jeu lors de cette grave crise. Parce que :«  La sociologie n’est pas simplement une discipline qui étudie les phénomènes sociaux, elle est un discours sur la société, pour la société. Elle est non pas simplement une science du social, mais, dans le contexte d’un pays tel qu’Haïti, elle est fondamentalement une science du changement social, elle doit exister pour accompagner la société dans ses difficiles mutations, plus particulièrement dans le contexte actuel de la globalisation qui a enveloppé l’avenir d’’incertitudes. Au-delà de sa fonction de production d’analytique des maux sociaux, elle doit sortir de sa prison heuristique pour devenir une science de l’activisme social, une science pour le public non des intellectuels et des étudiants, mais du grand public. Elle met le mal à plat, décrit les symptômes ; telle Cassandre, elle annonce les catastrophes sociales à venir, mais surtout elle aide à trouver la voie à suivre pour sortir de l’impasse. Cela ne veut pas dire que le sociologue détient la science de lire l’avenir, mais simplement la lecture des signes sociaux non seulement indique le présent mais permet de déceler les tendances de l’avenir. Elle avertit le public des conséquences de certains choix collectifs, mais aussi elle accompagne la construction d’une opinion publique. En ce sens je ne peux concevoir la sociologie autrement qu’active et publique. »
Voici donc la définition de la sociologie donnée par l’auteur : active et publique. Or ,  d’après ses observations, en Haïti, la formation dispensée à l’université  est, comme dans l’ensemble du système éducatif haïtien dès la maternelle, inadaptée aux besoins de la société haïtienne.   Il n’est pas le premier à le faire savoir. Mais ce qui ajoute  un plus au débat, c’est ce qu’il appelle la politique du ventre- qui a frisé  l’hystérie, c’est moi qui le dis, au cours de la crise politique  de 2003/2006 .
« Le contexte du chômage, de rareté des ressources sociales et économiques a mis le sociologue haïtien dans une situation qui le détourne de sa fonction morale vis-à-vis de la société haïtienne. Comme tout un chacun, il cherche une activité professionnelle qui lui permette de nourrir sa famille. Le secteur du développement qui est certainement aujourd’hui l’un des grands secteurs créateurs d’emplois, absorbe les sociologues dans diverses fonctions. Ils deviennent des experts dans un champ particulier. Bien que ces expertises permettent le développement de l’institution-employeur, elles ne servent pas la société. »
 « La politique du ventre domine l’intellect, et le discours devient une rhétorique bon marché, construite sur des platitudes, des filaments idéologiques et des lieux communs. Les discours dominants ne cherchent pas à analyser un problème et à proposer une solution, mais plutôt à utiliser la voix et la connaissance (même médiocre) pour « acheter » des écoutes et donc augmenter le pouvoir pour soi. Autrement dit, on ne parle pas pour construire et dialoguer mais on parle pour se faire entendre et avoir accès à des ressources politiques, sociales et économiques. »

Koumanman, comme c’est bien dit! On ne parle pas pour construire et dialoguer mais on parle pour se faire entendre et avoir accès à des ressources politiques, sociales et économiques. » Comme c’est bien vu !
 Le problème est que ces pauvres bougres (et bougresses, pas question de les oublier) ne peuvent pas faire autrement même quand ils/elles le souhaiteraient. Agir différemment c’est se couper des subventions, c’est prendre le risque d’être marginalisé dans une société qui « chimérise » tout discours qui n’est pas celui des dominants et « terrorise » celui qui en est le porteur. C'est ainsi que la majorité des postes de conseillers dans les administrations publiques et dans les ONG sont occupés  (on pourrait dire réservées à) par ces professionnels qui adhèrent officiellement au discours dominant. D'où stagnation du système.
Lors de mon séjour en Haïti, où j’étais constamment avec le Frère Armand, un religieux qui travaille dans le social, chargé actuellement  d’un centre pour les enfants de la rue à Carrefour, agglomération proche de la capitale, je n’ai pas vu un seul sociologue ou quelconque membre de la gente intellectuelle pointer son nez pour venir dialoguer, réfléchir et aider à construire.
D’une manière générale, j’ai été frappée par la déconnection de ceux qui parlent, discourent, écrivent avec ceux qui agissent sur le terrain. Pour prendre une image, c’est d’un côté le salon et de l’autre la cuisine. Ceux qui sont dans le salon ne vont jamais à la cuisine. Ou bien pour remonter plus loin, d’un côté  la grande maison coloniale et de l’autre les cases de «  ces gens là » à propos desquels on écrit des romans, on élabore  des théories.
C’est que, d’après l’auteur dans le contexte de chômage, le sociologue va chercher du travail là où il y en a c’est-à-dire dans les ONG  où ils vont servir le intérêts de ces associations mais pas celles de leur pays.
«Ils deviennent des experts dans un champ particulier. Bien que ces expertises permettent le développement de l’institution-employeur, elles ne servent pas la société. »
M. Lee Chance propose que les sociologues «... doivent réapproprier l’espace du dialogue et des débats qui est présentement entre les mains de politiciens et de quelques responsables d’organisations de la société civile et de nombreux développeurs étrangers »
Ca, c’est le truc le plus difficile à mon avis. Dans la mesure où ces sociologues ont rarement une formation adaptée et la conscience nécessaires pour prendre une direction innovante et oser engager une rupture avec les maîtres du discours public. Il leur faudrait des modèles locaux. Il ne s’en trouve pas.
 Quel rapport avec les journalistes et l’information, titre de ce billet ?
 L article de M Chance au regard de l’intérêt des questions débattues aurait été bienvenu à la Une du journal, ne serait-ce que pour cette approche de la « politique du ventre » au cœur de la société  haïtienne. Ca, c’est une opinion personnelle. Mais là ou je veux en venir, c’est que l’auteur de l’article est cité par M. Roody Edmé, éditorialiste au journal de Boulos, Le Matin: « Pathologie de l’État faible ». http://www.lematinhaiti.com/Editorial.asp L’édito de M. Edmé  reproduit  dans la forme  ce que précisément dénonce M Chance, à  savoir une « rhétorique bon marché »  coupée des réalités. Mais mieux encore, M. Edmé s’appuie sur l’article  de M. Chance pour faire passer des idées qui ne se retrouvent nulle part dans l’article en question. Et, par un détournement habile, lui  fait, à l’article,  dire le contraire  de ce qu'il exprime. Je vous en laisse juge : «Selon cet article, Haïti fait face à des risques internes que sont les crises politiques récurrentes et externes, comme par exemple les catastrophes naturelles qui ne finissent pas de ruiner une économie déjà fortement marquée par la débilité. Le spécialiste américain invite à prendre en considération, dans toute analyse de la situation haïtienne, la faiblesse du capital social, la longue méfiance qui caractérise les relations entre les groupes sociaux, les inégalités criantes facilement exploitables par ceux qui font bon ménage avec des slogans faciles et trompeurs ; ce qui fait que, comme en Amérique latine, un certain populisme de droite comme de gauche a de l’avenir chez nous. »
Et aussi : « Dans un pays encore vulnérable, la récente vague d’insécurité semble donner raison à ce spécialiste américain qui croit que les moments d’accalmie en Haïti ne servent qu’à s’abriter pour la prochaine vague. »
 L’édito de M. Edmé qui, à un aucun moment ne cite de  passages de l’article de Chance, est une  brillante illustration de ce que Chance  remarque:
  « Les discours de la place publique sont contre l’opinion publique, car ces discours, au lieu de porter la lumière sur les situations problématiques, tendent à les rendre plus opaques. La sociologue publique est la conscience de la société. Il ou elle est un activiste qui participe pleinement au changement social qui est une condition sine qua non du développement.»
On peut donc comprendre pourquoi  l’article de Chance bien que se trouvant publié dans le journal de Boulos, le Matin (ce qui m’a franchement surprise vu le niveau de réflexion) se donne en résumé par M. Edmé, comme un bla, bla, bla, déjà vu des néocons sur ,en fait, les dangers des politiques de gauche en Amérique Latine : « 
« …ce qui fait que, comme en Amérique latine, un certain populisme de droite comme de gauche a de l’avenir chez nous » .
Franchement, si par malchance j’avais lu l’édito en premier, je serais passée à côté d’un article passionnant qui questionne la fonction du sociologue dans la société haïtienne en même temps que particulièrement critique à l’égard  du système éducatif haïtien : «  Dans un tel système, les professeurs comme détenteurs de la connaissance-pouvoir maintiennent leurs étudiants dans une position d’ignorance qui perpétue le pouvoir du professeur comme le maître absolu de la discipline. Dit autrement, les professeurs de la FASH n’ont pas d’intérêt à former des étudiants pour que ceux-ci deviennent de bons sociologues car cela leur ferait perdre un pouvoir hégémonique sur la discipline. Les professeurs d’université (s’ils font leur travail correctement) sont censés former des étudiants plus critiques vis-à-vis des situations qui posent problèmes, plus conscients des problématiques de leur environnement, et plus réflexifs. » ;et une remise en cause de la formation des jeunes sociologues (ce que j’approuve totalement, idem pour les philosophes):  "De mon point de vue, l’obstacle majeur de l’émergence d’une discursive sociologique active et publique, c’est la (mal)-formation des jeunes sociologues de la faculté des Sciences sociales de l’Université d’Etat d’Haïti. »

 Pour lire et apprécier l’article complet de M.Chance
http://www.lematinhaiti.com/PageArticle.asp?ArticleID=9434

De même que si je n’avais pas entendu auparavant M. Lyonel Trouillot, écrivain haïtien, s’exprimer sur les ondes des radios françaises, j’aurais accepté tel quel le portrait de l’écrivain présenté dans le journal en ligne Rue89 http://www.rue89.com/« Après le chaos haïtien, l’écrivain Lyonel Trouillot parle d'amour»  Là aussi on note quelques petites omissions significatives. Présenté comme « un intellectuel engagé (il faudrait aussi réfléchir sur cette notion di’ntellectuel. Un écrivain est-il forcément un intellectuel ?) dans la vie politique d’Haïti » , « signataire du Manifeste pour une littérature-monde en français », « créateur de l’étape haïtienne d’Etonnants Voyageurs à Port-au-Prince…»
L’auteur de l’article, journaliste haïtien, oublie de signaler un engagement important, celui à la tête du « Collectif Non, » rassemblement d’intellectuels, fer de lance du mouvement anti-Aristide. Ce n’est pourtant pas sans  importance. C’est grâce à ses nombreuses et virulentes interventions sur les radios françaises que beaucoup de personnes ici, dont moi-même, ont appris l’existence de cet écrivain. Fait  partie également de cet engagement politique, son poste de conseiller auprès de Mme Comeau Denis, ministre de la Culture du gouvernement  de facto mis en place après l’éviction d’Aristide .
La description du roman « Bicentenaire » écrit par M. Trouillot  dans la mouvance des événements qui ont vu l’éviction d’Aristide vaut aussi son pesant d’or : « En 2004, "Bicentenaire", dédié à "celles et ceux qui sont descendus dans la rue" filait la métaphore entre la vie passée du jeune Lucien et sa descente en ville pour participer à la manifestation du bicentenaire de l’indépendance haïtienne. »
Or, Bicentenaire c’est tout sauf ça. L’étudiant se rend à une manifestation pas du tout pour la célébration du Bicentenaire mais contre Aristide puisque le mouvement auquel appartenait Trouillot était contre la célébration du Bicentenaire avec Aristide au pouvoir et l’ont donc boycotté. Par la suite, après le départ d’Aristide, le pouvoir en main,  ce mouvement a voulu de manière assez bizarroïde fêter au cours de  toute l’année le Bicentenaire et a créé une commission dite du Bicentenaire qui, si je ne me trompe existe encore aujourd’hui, en 2007. Et si métaphore filée il y a, elle n’était pas entre la vie passée du jeune Lucien mais entre la vie de son frère une « chimère »(un criminel qualificatif généralement attribué aux jeunes pauvres des bidonvilles partisans d'Aristide par la bourgeoisie) caricaturalement décrite, comme amateur d’armes, de drogue et de reggae, avec même si m’en souviens bien, un poster de Bob Marley dans sa chambre et celle du  personnage de l’ étudiant que figure Lucien dans le roman . D’un côté le bon étudiant qui essaie tant bien que mal de se faire une place dans une société viciée et …se rend à la manif anti-Aristide avec tous ceux qui sont comme lui  forcément bons, de l’autre son frère « une chimère », représentant le mal incarné, fils adoré de sa maman, paysanne, analphabète et pour ne rien arranger aveugle.(la paysannerie serait-elle aveugle selon M. Trouillot ?  On est très, très loin de notre jeune et intelligente Anaïse de Gouverneurs de la Rosée)
L’engagement politique de M. Lyonnel Trouillot contre la « dictature » a été d’une grande intensité au cours de ces trois dernières années 2003/2006. Dommage que l’auteur de l’article  ait privé le lecteur français d’une information qui lui  aurait permis de mieux saisir le sens  du titre de son texte : «  Apres le chaos haïtien, l’écrivain Lyonnel Touillot parle d’amour » parce que de la fabrication de ce chaos l’écrivain en a été plus que partie prenante. Finalement, que Lyonnel Trouillot  passe à l’amour ne peut être qu’un engagement beaucoup, mais beaucoup plus positif pour lui-même, sans aucun  doute, également pour les étudiants dont il a la charge et en fin de compte pour Haïti.




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