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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Lyonel Trouillot : " Ce sont bien les Haïtiens qui ont renversé Aristide. "

Publié par Elsie HAAS sur 29 Septembre 2007, 13:14pm

Catégories : #2007 Peuple sans mémoire - peuple sans âme

International - Article paru le 9 mars 2004

Haïti

Lyonel Trouillot est universitaire et romancier haïtien (1).

Comment les artistes et intellectuels haïtiens ont-ils participé au mouvement de protestation et quelle va être leur place dans la reconstruction du pays ?

Lyonel Trouillot Le Collectif non (qui n’est pas dans le groupe des 184, même si, à titre personnel, beaucoup de ses membres y sont) est né en novembre dernier. La population nous demandait comment nous, artistes et intellectuels, allions dire notre mot sur ce qui se passe dans ce pays. Nous avons créé ce collectif avec deux objectifs : défendre les libertés et contribuer à une pensée qui aiderait ce pays à sortir de la situation dans laquelle il se trouve. Nous sommes aujourd’hui plus d’une centaine.

Le 30 décembre 2003, à la faculté des sciences humaines, sur les lieux mêmes du crime (invasion de l’université par les " chimères ", arrestations et violences notamment contre le recteur auquel ils ont brisé les jambes- NDLR) contre l’université d’État et en protestation contre les célébrations officielles du bicentenaire de l’indépendance, nous avons organisé une grande fête populaire, de qualité bien supérieure à la fête officielle. On n’avait jamais vu ici des artistes de musique dansante - qui ne s’étaient jamais mêlés au débat sur la société - participer avec des artistes de musique racines pour dire non à la dictature. Nous avons fait un disque dont les bénéfices iront aux étudiants et à la population de la ville des Gonaïves qui a été le lieu de la résistance populaire et où le gouvernement a répondu au mécontentement avec des pratiques abominables de répression contre les membres de ce qui s’appelait à l’époque l’Armée cannibale. Mais c’est la population des Gonaïves, en particulier celle de Raboteau, qui a souffert des exactions des partisans du gouvernement et de la police.

Que faut-il penser de ce soulèvement armé qui dit avoir déposé les armes mais ne les a pas rendues ?

Lyonel Trouillot Il faut revenir à 1990, au gouvernement Lavalas 1re version. Il y avait véritablement, aux Gonaïves, des organisations populaires (OP), porteuses de revendications populaires. Mais, en 1994, lors de son retour, Aristide a commencé à les corrompre et il a continué après les élections frauduleuses de 2000. Dans l’Armée cannibale, il y avait aussi des gens porteurs de ces revendications populaires mais, avec la corruption, la distribution d’armes et la vie facile, les OP ont été détournées de leur mission première et sont devenues des bandes armées, terrorisant une grande partie de la population. Quand les gens ont commencé à réclamer de véritables élections, ils ont demandé au gouvernement de désarmer ces bandes. Jean-Bertrand Aristide a préféré faire assassiner quelques chefs, parmi lesquels Amiot Métayer. C’est là que c’est produit le retournement. L’Armée cannibale a reconnu qu’elle avait fait, ce qu’elle a fait, ce qu’elle a fait pour le gouvernement. Il y a eu ensuite la scène pathétique de la demande de pardon de l’Armée cannibale à la population des Gonaïves, aux élèves, aux étudiants, à la population civile, reconnaissant ses crimes mais demandant à participer à la lutte de libération. Et la population des Gonaïves, comme celle du Cap-Haïtien un peu plus tard, les a applaudis.

Guy Philippe, le chef de l’insurrection, n’est pas un tueur et c’est un homme qui ne fait pas n’importe quoi. Même s’il a été fabriqué par les Américains, puis chassé par eux car ils ont sorti le dossier drogue que la DEA possédait contre lui, c’est quelqu’un qui peut jouer un rôle. Comme Winter Etienne qui, s’il y avait des élections aux Gonaïves, serait élu maire à coup sûr.

Où en est-on aujourd’hui de l’opposition démocratique ?

Lyonel Trouillot Même si ce ne sont pas les Haïtiens qui l’ont mis dans l’avion, ce sont eux qui ont renversé Jean-Bertrand Aristide. Je le vois mal quittant le pays s’il n’y avait pas eu la menace de cette opposition. La question, c’est ce que la communauté internationale, et les États-Unis en particulier veulent faire. Il ne faudrait pas qu’elle joue les oppositions l’une contre l’autre pour les réduire à néant. La population ne comprend pas du tout pourquoi il semble y avoir une obsession quant au désarmement du front insurgé et du laxisme quant à celui des " chimères " qui continuent à agir. La communauté internationale semble assez indulgente avec le personnel Lavalas impliqué dans des crimes.

Il y a un grand soulagement de savoir Jean-Bertrand Aristide hors jeu ?

Lyonel Trouillot Pour moi, tout Aristide est dans François Duvalier. Quand j’étais gosse à l’école, j’apprenais les slogans de Duvalier. Et bien, les phrases sont interchangeables. Mais, il y avait chez lui une sorte de destruction presque maladive pour réduire à zéro l’administration publique. Et, plus cela allait, plus il y avait criminalisation, plus cela tirait vers le bas, moins les intellectuels étaient considérés. Ce serait se tromper que de croire que l’élan qui a conduit au départ d’Aristide va maintenant être cassé. La société civile veut prendre son destin en mains et elle ne laissera pas les politiciens haïtiens faire, une fois de plus ce qu’ils veulent de ce pays, pas plus qu’elle ne laissera des militaires américains faire ce qu’ils veulent. La Plate-forme démocratique est sous pression entre les Américains et la population qui veut des actions.

À titre personnel, je pense que le général Abraham est l’un des mieux placé pour être un premier ministre de transition Il a maintenu la discipline dans les rangs de l’armée d’Haïti lors des élections. Nous avons besoin de sécurité pour reconstruire ce pays et il est capable de l’assurer. Le problème aujourd’hui est que les tontons macoutes de Duvalier avaient un pouvoir donné par leur chef. Les OP d’Aristide ont un pouvoir sur la population civile et les " chimères " peuvent continuer de terrorisent leur voisin, si elles le décident.

Entretien réalisé par Françoise Escarpit

(1) Les Enfants des héros et la Rue des pas perdus chez Acte Sud).

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