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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


LeTemps. Haïti, la république des masques - Par Arnaud Robert ( très beau texte publié en février 2016)

Publié par Arnaud Robert sur 19 Décembre 2016, 13:17pm

Catégories : #PEUPLE sans mémoire...

En marge du carnaval à Jacmel, la débâcle des élections sur l’île a révélé une incapacité de la classe politique locale et de la communauté internationale à répondre aux espoirs d’un peuple entier. Des manifestations contestatrices aux cortèges festifs, même sentiment de simulacre.

 Devant le stand officiel, sous un soleil qui retarde son coucher, la statue équestre de Jean-Jacques Dessalines n’avance plus. La peinture dorée sur le papier mâché fait de petites bulles dans l’air chaud. La motocyclette qui charrie le père de l’Indépendance haïtienne pétarade sans s’animer. Elle ronfle dans le vide. La foule regarde au ciel, les sound-systems s’assourdissent. Et, enfin, face aux caméras sidérées, par la grâce d’un moteur de fabrication chinoise, le cortège redémarre enfin.

Le carnaval en Haïti n’est pas l’envers du quotidien mais sa confirmation burlesque. Dimanche dernier, les cortèges de Jacmel, quatrième ville du pays, en rappelaient d’autres: les foules qui depuis plusieurs semaines conquièrent presque chaque jour les rues de la capitale, les manifestants qui courent, les groupes et les anti-groupes, les rimes riches des slogans, les pneus qu’on brûle et ceux qu’on éteint. Comme si la politique ne prenait plus ici que la forme de la théâtralité, celle de la procession et de la mascarade.

 

Le groupe de faux soldats de carnaval est patronné par un sénateur local qualifié sur la banderole de «Papa Pèp La», père du peuple. (31 janvier 2016, Jacmel). (Riverboom)

Le groupe de faux soldats de carnaval est patronné par un sénateur local qualifié sur la banderole de «Papa Pèp La», père du peuple. (31 janvier 2016, Jacmel). (Riverboom)

 

Des coups de feu au bas de la ville. Quarante-huit heures avant le deuxième tour de l’élection présidentielle qui devait avoir lieu le 24 janvier, les détonations font l’effet de petits pétards mouillés. Les badauds, après un temps de repli, se postent sur les trottoirs défoncés de l’avenue Christophe. Ils regardent passer, comme un spectacle qui ne les concerne qu’à moitié, les brigades antiémeutes. On parle de trois blessés. Une paille à l’échelle de l’histoire politique du pays. Et pourtant, dans la soirée, les autorités annoncent l’annulation du scrutin.

Tout semblait joué. Une présidentielle à 54 candidats: un patron de loterie nationale qui pose en uniforme de guérillero, un ancien chef de la police reconverti dans le mannequinat, un narcotrafiquant, un descendant de Jean-Jacques Dessalines qui pose en bicorne, des dizaines d’inconnus qui, au mieux, ne représentent qu’eux, et puis Jovenel Moïse, producteur de bananes dans une république où tout semble assez mûr pour choir.

 

Vertige du vide


La communauté internationale a disposé 60 millions de dollars sur la table de sorte que la démocratie finisse malgré tout par ne pas passer. «Quelle communauté internationale?» demande ce diplomate. «En Haïti, elle n’existe pas. Ce sont les Etats-Unis qui décident, en particulier le couple Clinton qui souhaite seulement sauver la face avant les élections américaines.»

L’écrivaine Yanick Lahens publie une tribune où elle évoque le «vertige du vide». C’est pourtant le trop-plein qui s’impose ici. Trop d’acteurs étrangers, trop d’intérêts particuliers, trop d’argent distribué à des cohortes de chômeurs pour faire plier ceux qui décident. L’autre jour, à Port-au-Prince, les manifestants marchaient en chantant «nou pa mil goud», «nous n’avons pas reçu 1000 gourdes»; pour une fois, disaient-ils, ce n’était pas le billet de banque concédé par les partis qui les avaient motivés à prendre la rue. En attendant, la gourde continue de s’effondrer. La monnaie nationale ne cesse de se dévaluer par rapport au dollar et, dans un pays où presque tout est importé, la vraie crise qui s’annonce ne sera pas politique mais économique, donc sanitaire.

 

Dans la rue principale de Jacmel, les statues de l’esclave affranchi et du cacique amérindien, mythes haïtiens par excellence, encadrent celle du président en exercice, Michel Martelly. (31 janvier 2016, Jacmel). (Riverboom)

Dans la rue principale de Jacmel, les statues de l’esclave affranchi et du cacique amérindien, mythes haïtiens par excellence, encadrent celle du président en exercice, Michel Martelly. (31 janvier 2016, Jacmel). (Riverboom)

Dans les rues de Jacmel, cette petite cité du sud dont même les lézardes sont belles, deux petits garçons en tenue d’infirmier transportent sur un brancard un cadavre de papier mâché. Autour de lui, s’agitent de gros démons masqués qui portent le nom de virus et de bacilles. Choléra s’appuie sur une colonne. On voit les gouttes de sueur perler dans l’entrebâillement de sa coiffe. Le carnaval démarre difficilement. Les groupes attendent de voir leurs costumes remboursés par la mairie. Ceux qui sortent en premier sont ceux financés directement par un sénateur local, les «brigades présidentielles», une faction de faux militaires aux fusils de carton-pâte qui ont dessiné le portrait de l’élu sur leur banderole.

Coup de balai


Au long de la rue principale, la bande des propretés est ouverte par des jeunes filles qui balaient la rue. Sur la carriole-poubelle du leader masqué, l’injonction à nettoyer le pays est applaudie par des spectateurs écrasés de chaleur. Un peu plus bas, d’immenses statues de papier mâché reprennent les figures fondatrices de la nation: le cacique indien, le nègre marron libéré de ses chaînes. Et puis, le président en exercice, Michel Joseph Martelly, dont le crâne rasé et les minces yeux chinois s’agitent dans l’air caraïbe. On dirait un bibendum rose en salopette de travail, truelle à la main; sur sa taille pendouille une ceinture de boxeur où il est inscrit en lettres triomphales le mot «champion». Il n’est ni applaudi, ni conspué.

Le président Martelly est depuis cinq ans l’incontestable roi du carnaval. Chanteur ultra-populaire qui a fait sa réputation en montrant ses fesses sur les scènes nationales et en entonnant l’hymne «Bandit légal», il a trouvé le temps pendant ces mois de crise ininterrompue d’enregistrer un morceau de circonstance: il y conseille à une journaliste critique de s’enfiler une banane dans le séant. Les ligues féministes sont estomaquées, les radios boycottent largement la chanson mais rien n’y fait, Martelly crâne, il gigote, il propose à tout Haïtien qu’il croise de reprendre son fauteuil s’il pense faire mieux. Il est certain d’avoir déjà rempli sa mission: donner à cette île une bonne musique de carnaval.

 

Un manifestant de l’opposition dans les rues de Port-au-Prince. Le photographe haïtien Jeanty Junior Augustin couvre quotidiennement la crise électorale et ses cortèges, qui ont parfois des airs de carnaval. (25 janvier 2016, Port-au-Prince). (Jeanty Junior Augustin)

Un manifestant de l’opposition dans les rues de Port-au-Prince. Le photographe haïtien Jeanty Junior Augustin couvre quotidiennement la crise électorale et ses cortèges, qui ont parfois des airs de carnaval. (25 janvier 2016, Port-au-Prince). (Jeanty Junior Augustin)

De passage en Haïti, l’ancien représentant de l’Organisation des Etats américains (OEA), le Brésilien Ricardo Seitenfus, retrouve un pays qui ne parvient pas à se remettre du séisme survenu en 2010 et de la longue débandade institutionnelle qui lui a succédé: «Le réalisme magique caraïbe appliqué aux élections prend une dimension fantasmagorique lorsqu’il s’agit de la politique haïtienne. D’autant que celle-ci, avec l’apport constant des spécialistes étrangers, est passée maître en matière de double jeu.» Selon le politologue qui s’est fait débarquer de son poste après avoir critiqué la communauté internationale en Haïti, l’obstination à maintenir à tout prix une élection fantoche (26% de participation, des irrégularités massives au premier tour) trahit une incapacité à aborder cette île: «Le jusqu’au-boutisme de l’international l’a conduit à sa perte.»

«Appelons Obama!»


Ils auraient dû tous se rendre au carnaval de Jacmel, les développeurs, les diplomates, les observateurs électoraux, les journalistes qui sont dix pour rapporter la moindre pierre jetée dans les rues de Port-au-Prince. Ils auraient vu cette parodie de manifestation dans le cortège, les panneaux brandis et les visages grimés. Ils auraient vu ces diables dont les ailes sont actionnées par des fers à béton et qui fumaient tranquillement devant les affiches arrachées des candidats aux élections. Ils auraient vu aussi cette minuscule troupe peinturlurée de noir qui bloquait la route côtière; l’un d’entre eux portait le masque du président américain, il chantait: «Puisqu’on n’a pas de président, appelons Obama!»

Le carnaval recoud le réel, il le répare en l’outrant. Il témoigne dans les battements et les comptines que tout a été digéré par le simulacre. Une petite assemblée de jeunes gens lettrés, ceux qui devraient bâtir Haïti demain, déguste des bières Prestige autour d’une table bancale. Ils affirment n’avoir pas trouvé parmi 54 candidats un seul auquel ils souhaitaient accorder leur voix. C’est la tragédie de cette île. La classe politique n’offre à ce peuple aucune raison d’espérer et les négociations de l’international ne semblent servir qu’une seule cause: la paix éternelle des cimetières. Alors, ils dansent. Sur ce Titanic des tropiques qui semble toujours repousser le fond des mers.

Tous ces jours qui ont précédé le 7 février, ce dimanche rusé où le président Martelly était censé quitter le pouvoir et où une transition s’achetait, la tension n’a jamais semblé si haute à Port-au-Prince. «Nous sommes plus proches que jamais de la guerre civile», dit cet Haïtien engagé par une ONG. L’étrange calendrier où se chevauchaient des élections et un carnaval n’a fait que mettre au jour une comédie que tout un peuple subit depuis des décennies. Les masques sont tombés. Les Haïtiens n’attendent plus ni un messie, ni un roi de carnaval. Mais ils aimeraient ne plus se contenter du placebo des défilés. Ni des promesses de papier mâché.

 

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