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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


HAÏTI - Un modèle de développement anti-paysan - Par Frédéric Thomas

Publié par Fréderic Thomas sur 4 Décembre 2016, 15:47pm

Catégories : #AYITI ACTUALITES

Cette longue analyse de Frédéric Thomas, politologue chargé d’étude au Centre tricontinental (CETRI) montre que l’on retrouve des antagonismes similaires dans le monde rural, en Haïti comme au Chiapas [1]. D’un côté, gouvernement et entreprises s’efforcent d’intégrer ces territoires dans l’économie de marché nationale et mondiale en s’appuyant sur des projets de « développement » extractivistes, que ce soit dans le domaine agricole, minier ou énergétique. De l’autre, paysans et paysannes tentent tant bien que mal de résister à cette nouvelle offensive et de défendre et faire prospérer des modes de vie pour lesquels autonomie et souveraineté alimentaire constituent des piliers centraux. Texte publié par le CETRI le 15 décembre 2014.

Sommaire

Un modèle de développement
« Haïti is open to business »
La dynamique des zones franches
Guerre aux paysans
Conclusions
Bibliographie

Encarts et études de cas

Encart 1. Monde rural haïtien : un instantané
Encart 2. Haïti, « Disneyland des ONG » ? Aide, importations & dépendance
Encart 3. L’impact genré de ce développement
Encart 4. Le riz : un cas d’école
Les zones franches : étude de cas 1. Tourisme : la zone réservée d’Île-à-Vache
Les zones franches : étude de cas 2. Exploitation minière : une chance incontournable ?
Les zones franches : étude de cas 3. Nourribio : la première zone franche agricole

http://www.alterinfos.org/spip.php?article6883

Les zones franches : étude de cas 3
Nourribio : la première zone franche agricole

Début août 2013, était créée dans le nord-est du pays, à une trentaine de kilomètres du Cap-Haïtien, tout près de la frontière dominicaine, la première zone franche agricole : le projet Nourribio, porté par l’entreprise haïtienne Agritrans. De quoi s’agit-il ? Sur un terrain d’un peu moins de mille hectares, mis à disposition par le gouvernement, dans la commune de Trou-du-Nord, seront produites de manière intensive des bananes, destinées principalement (70% au moins) à l’exportation.

Jovenel Moïse, le PDG d’Agritrans et longtemps président de la Chambre de commerce et d’industrie du Nord-Ouest, est présenté en grande pompe comme « un entrepreneur modèle », tandis que le ministère du commerce et de l’industrie est fier d’annoncer la production massive de « bananes organiques, ainsi que d’autres légumes issus de l’agriculture biologique » [45]. En réalité, le soutien du chef de l’État et du gouvernement à ce qui est présenté comme un « des grands projets stratégiques au niveau de la région Nord » a d’autres soubassements.

Depuis la fin 2013, le gouvernement haïtien entend rembourser sa dette de plus d’un milliard de dollars auprès de l’État vénézuélien, contractée dans le cadre du programme Petrocaribe, par l’exportation de denrées agricoles locales : café, bananes, haricot noir… La création de Nourribio s’inscrit dans la rubrique gouvernementale de « renforcement de l’agriculture commerciale » dans laquelle l’État investit trente millions de dollars – dont plus de la moitié pour deux projets de commercialisation de bananes : Agritrans (5,8 millions) et Agri-Success/Haïti original/Dole (10 millions) [46].

Comme souvent dans les discours officiels et les prétentions entrepreneuriales, la confusion, l’opacité et les contradictions règnent. Agritrans prétend produire environ 50 000 tonnes de bananes par année. Le coût du projet était évalué par son promoteur à 12 millions de dollars lors de sa création, puis à 10 millions, quelques mois plus tard, en janvier 2014, lors d’un entretien avec Le Nouvelliste (28 janvier 2014) – on n’est pas à 1 ou 2 millions près. Nourribio engagerait actuellement 200 personnes, mais devrait générer, selon les fluctuations des déclarations de Jovenel entre 2 et 3 000 emplois directs (chiffres qui semblent de toute façon exagérés au vu du total des 500 emplois permanents créés dans le cadre du programme de « renforcement de l’agriculture commerciale » selon les documents officiels du gouvernement).

Mais que dire de la prétention du gouvernement à parler de « commerce équitable » et d’« agriculture biologique » – de la même façon que le projet d’Île-à-Vache est qualifié d’« éco-tourisme » ? Quand on connaît les délais et procédures complexes pour obtenir la certification bio, d’une part, l’absence d’organisme de certification bio, d’expériences en ce domaine et les contraintes de l’agriculture à Haïti, d’autre part, il semble impossible que cette production massive de bananes soit (à court terme) biologique.

Quant au commerce équitable… Loin de s’inscrire dans de tels réseaux, le projet Nourribio participe de cette monoculture pour exportation qui sape toujours plus l’économie paysanne et la souveraineté alimentaire. Nourribio s’étend sur un espace de plus de 950 hectares (entre 950 et 1000, selon les déclarations d’Agritrans et de l’État – là non plus, on n’est pas à quelques hectares près…).

L’État est accusé par divers mouvements paysans, dont l’association des producteurs de lait de Limonade (Apwolim), organisation appuyée par la PAPDA et l’ONG belge Entraide et Fraternité, de confisquer les terres agricoles qui leur avaient été légalement octroyées par ce même État. Les menaces, les violences à l’encontre des familles paysannes et l’accaparement par la force de leurs terres sont présentés par Momentum, le magazine économique de la Chambre de commerce et d’industrie de l’Ouest d’Haïti, comme « une quelconque affaire litigieuse relative au titre de propriété » [47], qui ralentissait le lancement d’un projet bénéfique à tous.

Cela en dit long sur le mépris des entrepreneurs haïtiens envers les droits et la vie de la majorité rurale du pays… Agritrans est également accusé d’avoir créé de toutes pièces une pseudo organisation d’agriculteurs pour diviser les paysans et gagner quelque légitimité. Doudou Pierre Festil, coordonnateur du Réseau national haïtien pour la souveraineté et la sécurité alimentaire (RENHASSA), voit dans cet accaparement le « désir de remettre le pays entre les mains des firmes multinationales au détriment de l’agriculture paysanne » [48].

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