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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


Que passe-t-il comme ça au pays, et où vont-nous ? - Par Frantz Latour

Publié par siel sur 3 Novembre 2016, 19:44pm

Catégories : #F. Latour chroniques

Le matois président provisoire Jocelerme Privert (à droite), sérieux comme un pain rassis, à côté de son premier ministre Enex Jean Charles, flasque, inerte, amorphe, passif, indolent, apathique, asthénique, anémique, n'exerçant aucun leadership.

Le matois président provisoire Jocelerme Privert (à droite), sérieux comme un pain rassis, à côté de son premier ministre Enex Jean Charles, flasque, inerte, amorphe, passif, indolent, apathique, asthénique, anémique, n'exerçant aucun leadership.

                 Même avec une très mauvaise mémoire, je crois toutefois avoir déjà utilisé, dans un précédent article, cette question grammaticalement gauche : que passe-t-il comme ça ? Je me rappelle l'avoir entendue de la bouche d'un sergent retraité, le lendemain de cette attaque des casernes Dessalines par la bande à Alix Pasquet,  Phillipe Dominique et Henry Perpignan, venue renverser Duvalier. Bouleversé et intrigué par la fusillade quasiment ininterrompue au cours de la nuit, le bonhomme avait accouru, échevelé, livide, auprès de mon père, lui-même un militaire à la retraite. Arrivé au haut de l'escalier, essoufflé, il demanda à Papa, à bride abattue: «Major Latour, que passe-t-il comme ça dans l'Armée ?» Bien sûr, mon père n’en savait rien.                                                        

               Quant à la question où vont-nous , il s'agit d'une torsion grammaticale, d'un klekou   grammatical à la langue française, d'usage courant dans le milieu haïtien. J'avoue que j'ai toujours eu un faible, même un fort faible, pour ces formulations torsionnantes. Tout au fond de moi-même je les ai toujours perçues comme des boulets prolongeant, pour ainsi dire, la geste de Vertières, comme quoi nous n'aurions jamais suffisamment botté le cul au colonialisme esclavagiste, comme quoi constamment nous aurions un besoin irrépressible et irrésistible de faire une sorte de la dernière, même imaginaire, sur l'armée expéditionnaire de Bonaparte.          

              Alors, que passe-t-il comme ça au pays ? Il y a le parlement haïtien, oui, cette foutue 49ème  législature qui n'a pas encore voté une seule loi  favorable à l'avancement du pays, favorable à un changement substantiel de la condition des masses. Il y a ce tandem Youri Latortue-Carl-Murat Cantave qui n'arrête pas de faire des siennes, par ses agissements minoritaires et blocants. Même, pour donner le change, pour se faire une virginité politique,  ces mecs au bec de fer, ces deux bèkfè, ont formé une Commission bidonne, une Commission éthique et anti-corruption aux fins d'enquêter sur les dépenses effectuées dans le cadre de l’accord Petro-Caribe.  Deux mois plus tard, on attend encore de voir un «corrompu» traîné devant la justice. Ce sera peut-être un autre dossier qui restera en souffrance comme celui relatif à « la séance en continuation » devant statuer sur le sort de Jocelerme Privert au Palais national. Enculés de saltimbanques !

                 Mais il n'y a pas que des enculades, des bousculades et des engueulades dans ce sacré parlement. Il y a même des empoignades, des calottades et des giflades. Ainsi, le lundi 10 octobre dernier, deux sénateurs se sont livrés en un spectacle souflètant dans l'hémicycle. On ne sait lequel a giflé l'autre le premier. Mais les chwichwichwi et les chwachwachwa chwichwichent que le Sénateur sortant Steven Benoît aurait très mal pris l’intervention à la radio de son collègue Carl Murat Cantave qui, paraît-il, prenait un malin plaisir à diaboliser, noircir, maculer, dénigrer, discréditer  le fameux festival MassiMadi.                                                                                               

          Murat aspergeait-il de l'eau à tout va ? Envoyait-il de l'eau à bâbord et à tribord ? Avait-il voulu mouiller, asperger, arroser, doucher quelqu'un ? On ne peut pas décrypter aussi facilement les hiéroglyphes inscrits dans les labyrinthiques et tortueuses circonvolutions cérébrales d'un PHTKiste. Toujours est-il que Steven, sans doute sensible, voire même hypersensible à la cause massimadique, se serait senti mouillé. Il aurait alors, massimadiquement, lancé à Carl Murat : « Ou cho devan bann nan ». Ce qui eut pour effet de bander la susceptibilité de Cantave, lequel aurait, le premier, tapé dans la sauce de Benoît. Un media qui a voulu rester à équidistance de cette honteuse affaire gifflante et bandante a simplement rapporté : «Ils se sont giflés». Grosse affaire.

            Le clou de cette giflature est une note publiée par le Bureau politique du Sénateur Cantave. Ce dernier, les yeux bien secs, s'est dit « s’indigner et condamner le comportement peu recommandable du Sénateur Steven Irvenson Benoit ». Et pour tordre encore le cou à la grammaire française, j'ose dire : on est risqué avec les mètdameries de certains fieffés risque-tout siégeant au parlement. En effet, voilà donc un sénateur Cantave, «absentéiste» professionnel, rompu à la malhonnête pratique d'infirmer le quorum parlementaire en Assemblé nationale, et qui pourtant  ne s'est  pas gêné de trouver « écœurant qu’un parlementaire en panne d’arguments ait choisi de venir aux mains ». Embarrassant, affligeant, consternant, navrant, piteux, miteux, calamiteux ! Enfoiré de sénateur !                                                                                                                     

        Avec la 49ème législature,  nous sommes habitués à entendre des vertes et des pas mûres. Des vertes et même des wòwòt. Ainsi, on sait bien que la séance d’interpellation du ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, François Anick Joseph, le mercredi 26 octobre écoulé, au Sénat de la République, a échoué faute de quorum. Le sénateur du Sud, Jean Marie Salomon, n’aurait pas digéré l’initiative de ses collègues du groupe majoritaire qui ont boycotté la séance interpellatoire du ministre Anick. Les mecs auraient reçu, chacun, trois millions de gourdes pour faire avorter la séance. Par sagesse, Salomon s'était gardé de citer des noms. Qu'à cela ne tienne. Le sénateur du Nord-Ouest, Évalière Beauplan, mouillé jusqu'aux os, piaffa et hennit : «Le sénateur Jean Marie Salomon, ou n’importe quel autre sénateur, n’oserait s’adresser à moi  en ces termes». « Pensez- vous qu’un sénateur va exiger trois millions de gourdes pour boycotter une séance d’interpellation d’un ministre ?» a eu à lancer Bauplan, et d'ajouter, maladroitement : « Mes deals, je les fais publiquement ». En clair, s'il voulait se laisser acheter, il l'aurait fait au vu et au su de tout le monde, aklè, comme ces parlementaires qui s'étaient laissés acheter par Laurent Lamothe. Et alors, en toute déshonorable franchise, il aurait pu s'exclamer, comme une fois le sénateur Jean Anacacis l'avait fait: «Tout moun jwenn !». Misérables, pitoyables, minables parlementaires !         

            Où vont-nous ? Le grand Sud se meurt. Les cris de détresse n'arrêtent pas de crever le tympan des responsables. Roche-à-Bateau, Les Côteaux, Moron, Bonbon, et mille autres localités dévastées, ravagées, ruinées ont beau réclamé l'aide du gouvernement central, ont beau déclaré aux autorités: «L'État nous a oubliés, nous sommes des laissés-pour-compte», rien n'y fait, ou presque. On a le sentiment que le premier ministre est là, flasque, inerte, amorphe, passif, indolent, apathique, asthénique, anémique, n'exerçant aucun leadership. Quant au ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, François Anick Joseph, il a fallu qu'on l'interpelle au sénat pour qu'il se mette à «prendre les dispositions nécessaires».                                                                                            

         Le 14 et le 15 octobre écoulés, des membres du Conseil Supérieur du Pouvoir judiciaire ( CSPJ) se sont rendus en visite de solidarité dans les trois départements de Nippes, du Sud et de la Grand'Anse où ils sont allés apporter leur solidarité aux populations sinistrées, des mots de réconfort et d’encouragement aux Magistrats et aux justiciables victimes. On ne peut qu'y applaudir. Cette visite a toutefois permis de mettre à nu l'absence, l'irresponsabilité et une déliquescence sankoutiate de l'État au niveau du judiciaire.                                                                 

           En effet,  les magistrats du Grand Sud ont profité du passage des membres de cette délégation pour leur faire part de leurs doléances et revendications. Longtemps avant le passage de Matthew, certains d’entre eux travaillaient dans des conditions extrêmes : tribunaux en mauvais état, mal situés par rapport à l’organisation de l’espace, pas de bureau, pas de moyen de locomotion, pas de matériel et d'équipement de travail. On ne peut que compatir à leur sort et par ricochet à celui des justiciables. Toutefois, ce qui nous a surpris c'est le fait  par ces hommes et femmes de loi et d'équité d'avoir demandé au Conseil de «prendre toutes les mesures qui s’imposent en vue d’accorder un traitement spécial aux magistrats». Pourquoi un traitement spécial alors que le reste de la population, les Ti Marie et les Ti Joseph mangent la vache enragée ?  Où vont-nous ?                     

           Du ministre de la Communication on en voit à peine l'ombre. L ap pale franseu. La titulaire du ministère de la Santé publique et de la Population ne convainc pas. L'ensemble des membres du gouvernement forme une sorte de kolepyese, de bricolage politique qu'on dit être de consensus. De consensualité, nenni. Je dirais même qu'ils sont inconsensuels. Du fait même de leur inconsensualité, ils se hâtent, sauf exception, de tirer leurs marrons du feu, un euphémisme pour dire qu'ils ont bien  appris de l'expérience prédatrice des  Micky, Gwo Soso, pitit Soso, Laurent Gagòt Lamothe, Pierre Richard Casimir, Evans Paul. Ils s'affairent à s'emplir les poches. Chacun pour soi, Dieu pour les sinistrés.

            Où vont-nous ? Où va le bateau de l'État ? Sans gouvernail, sans boussole, sans radio, sans canot de sauvetage, sans bouée de sauvetage, sans capitaine, il semble être à la merci de flots démontés, d'un brouillard opaque laissant peu de visibilité pour avancer, ne serait-ce qu'à vue. Et ce n'est pas seulement ça. Le drame c'est que les responsables au niveau du gouvernement, la société civile, et surtout les candidats, ne semblent pas s'en inquiéter. Ils ne parlent que d'élections, le seul et unique viatique pour la stabilisation du pays. On se chamaille, on discutaille, on bataille, on ferraille, et dans la pagaille on avance au rythme d'un mythique calendrier électoral, sans même savoir si le CEP est corps et âme au service du processus démocratique, si comme celui d'Opont il n'a pas de trou dans les manches.                                          

           Pour savoir vraiment où vont-nous, pour en avoir une idée réelle, il suffit de s'en référer à ce que passe-t-il à la Société Nationale des Parcs Industriels (SONAPI) où députés, sénateurs et officiels du gouvernement contrôlent à eux seuls un dépôt d’aide aux sinistrés. Selon les sources consultées, le dépôt, hors de tout contrôle, est livré à ces agripa qui font main basse sur l’aide destinée aux victimes de l'ouragan Matthew. La Protection civile et le ministère de l’Intérieur ne sont pas à même de faire la lumière sur le fonctionnement du dépôt, et ne savent donc pas si les dons stockés dans cet endroit arrivent vraiment aux sinistrés.                                                                

           Un haut responsable de la Protection civile, en colère, a affirmé au Nouvelliste, sous couvert d'anonymat: «Je sais qu’il y a un dépôt qui se trouve à la SONAPI. Il est abandonné aux parlementaires et nous ne sommes pas en mesure de dire si ce qui sort de celui-ci arrive réellement dans les zones concernées par la catastrophe.  Cela soulève beaucoup de frustrations en nous, car, parallèlement à ce que nous faisons pour supporter les victimes, nous savons qu’une partie de l’aide est détournée par des élus ». Quelle honte !

            Selon le  témoignage d'un individu chargé de la sécurité des lieux, il n’y a que des parlementaires et potentats du gouvernement qui recueillent ce qu’il y a ici. «Ils sont venus avec des camions et sont partis avec tout ce qui était possible» raconte l’homme qui a voulu garder l’anonymat. « Tout moun jwenn, nous avons donné à tous ceux qui se sont présentés ici ». Les 4×4 des parlementaires et officiels défilent à longueur de journée. Sur place, personne de la Protection civile, du ministère de l’Intérieur ou de la coordination de l’aide n’est présent.

           Selon un rapport du Nouvelliste, personne au sein de la Protection civile et du ministère de l’Intérieur n’est en mesure de fournir des informations sur la gestion de l’aide passant par la SONAPI. « Je ne sais pas, à propos de la gestion du dépôt de la SONAPI. Nous n’avons pas pu remonter aux informations concernant la SONAPI », a répondu Edgard Célestin, le chargé de communication de la Direction de la Protection Civile (DPC). Albert Moléon, responsable de la communication du ministère de l’Intérieur tient le même langage. Il confirme avoir reçu un rapport sur le dépôt situé au Centre d’opération d’urgence nationale, mais il ne sait rien sur le fonctionnement de celui de la SONAPI. Quelle belle pagaille !

            Nou mele, nou mele Kongo...Kay la santi foula, li santi koripsyon. Le sergent avait bien raison de demander à mon père: que passe-t-il comme ça au pays ? Et pour une dernière torsion de cou à la grammaire française : où vont-nous ?

 

                                                                                                         29 octobre 2016

 

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