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Le Monde du Sud// Elsie news

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Haïti, les Caraïbes, l'Amérique Latine et le reste du monde. Histoire, politique, agriculture, arts et lettres.


« DIGICEL-MENT vôtre ! » - Par Erno Renoncourt ( Partie I )

Publié par Erno Renoncourt sur 28 Novembre 2016, 12:06pm

Catégories : #E.Renoncourt chroniques

Cartes distribuées par Digicel pendant toute la journée électorale en violation de la loi.

Cartes distribuées par Digicel pendant toute la journée électorale en violation de la loi.


L’indigence comme norme de qualité


            Il est des signes qui ne trompent pas, tant ils sont révélateurs du paysage culturel qui les expose. Il est des refrains, mélange cacophonique et de vocifération médiatique, qui en disent long sur la culture musicale du chef d’orchestre et sur la technique des musiciens de son groupe. Ainsi le satisfecit que s’octroient les organisateurs et parties prenantes des élections du 20 novembre 2016 dit beaucoup de choses sur le niveau des exigences et des principes de conformité organisationnelle en rapport avec les systèmes de management de la qualité en Haïti.


En effet, nous avons vu que presque toute la société civile haïtienne, tous les acteurs étatiques et non étatiques se sont déclarés satisfaits du déroulement des élections du 20 novembre 2016. Elevant l’indigence au rang de normes, la presse des grandes subventions, y a même mis un peu d’arrogance en reprenant le slogan du tout minimal « En avant » : droit dans la bêtise !


Pourtant si l’on s’arrête un peu au constat pour demander à ces brillants éditorialistes de prouver en conformité de quelles normes le processus électoral haïtien aboutissant au scrutin du 20 novembre 2016 a-t-il été évalué et jugé satisfaisant, il n’est pas certain que la réponse sera satisfaisante. Et même qu’on peut gager qu’elle participera du consensus minimal qui promeut l’indigence comme norme pour Haïti et pour les Haïtiens. Et même, qu’en insistant on finira peut-être par avouer qu’après tout, le service éditorial n’est qu’un service commandé et payé comme un commun business.


Le business du service minimal


Et c’est cela le signe qui révèle l’ampleur de l’indigence organisationnelle et institutionnelle qui s’abat sur Haïti. Les gens qui imposent leur vue et leur pensée à toute la société sont les moins imbus et les moins capables d’argumenter techniquement et d’informer dignement la population. Soutenus par le réseau d’accointances mafieuses qui finance et subventionne la bêtise, ils ont acquis droit de cité et sont érigés en icônes de la presse. Celle qui célèbre le business du service minimal. Celle qui, au nom de la pensée simpliste, refuse d’aller au fond des choses pour questionner, faire émerger du sens pour orienter l’action responsable.


C’est en s’appuyant sur cette indigence médiatique et collective que DIGICEL a axé sa ligne et sa stratégie de défense pour répondre à la convocation du parquet près le tribunal de première instance de Port-au- Prince, en rapport avec les évènements survenus dans la journée du scrutin du 20 novembre 2016 et dans la soirée du 20 novembre 2016.


Rappelons qu’à l‘encontre du décret électoral de 2015, Digicel a délibérément
•    Fait campagne pendant toute la journée électorale en distribuant des cartes avec des slogans favorables à un candidat ;
•    Proclamé par anticipation le vainqueur du scrutin du 20 octobre 2016 pendant toute la soirée du 20 octobre 2016 alors que les procès-verbaux n’étaient pas encore acheminés au centre de tabulation pour être traités.


A ces deux violations manifestes du décret électoral, DIGICEL et son staff d’experts en technologie répondent par l’argument du business, soit la délivrance de services commercialisés à des particuliers. Ainsi dans un article, peut être payé, publié sur le site du journal Le Nouvelliste, la DIGICEL, par la Voix autorisée de son représentant précise que :
« La Digicel n’avait rien envoyé. On a l’habitude de commercialiser des services de SMS pour différentes compagnies et éventuellement pour différents candidats. Nous faisons ceci en Haïti et également à l’échelle internationale, à des compagnies qui achètent des quantités de SMS à travers le monde. La Digicel n’est pas responsable des contenus de ces SMS, comme c’était le cas pour ces messages qui ont été envoyés dimanche dernier. »


De L’imposture technologique au déficit d’éthique


On voit bien que les portes de l’indigence ont été grandes ouvertes par le slogan « Haiti is open for business ». Car, au nom du business, on peut tout se permettre. Mais cela ne nous étonne point. Car, déjà en décembre 2015, la Chambre de Commerce Haitiano Américaine, la HAMCHAM, avait déclaré ouvert, par la voix de son président d’alors, le temps des « mauvais arrangements au détriment des bons procès » et du fonctionnement normal de la société.


C’est en cela que nous insistons à faire comprendre au public que c’est le modèle d’affaires et la culture organisationnelle qui déterminent le climat et la stabilité des institutions. Même si nous devons dénoncer aussi l’indigence des politiques, mais nous devons nous efforcer de comprendre que les politiques sont recrutés par et pour le service du modèle d’affaires dominant.
Il nous plait cependant d’insister sur l’imposture derrière laquelle s’abrite l’argumentation de la DIGICEL quand à l’absence de sa responsabilité par rapport au contenu des messages qui transitent sur son réseau.


La première chose qu’il faut savoir est que les entreprises, qu’elles soient commerciales ou non, et les organisations, qu’elles soient à but lucratif ou non, n’opèrent pas dans le vide et uniquement pour leur propre intérêt. Henry Mintzberg, professeur de stratégie à l’université McGill du Québec définit le management des entreprises comme étant une vaste action pour le succès collectif. On est loin du culte du profit célébré par la Digicel selon lequel, en tant qu’entreprise commerciale, elle peut ignorer les risques que ses activités font courir à la société et à la collectivité.
Non seulement une telle attitude est porteuse de menace pour la collectivité et pour le pays dans lequel l’entreprise évolue, mais aussi elle fait courir un risque réputationnel à l’entreprise qui peut causer sa faillite et sa liquidation.


En effet, les activités des entreprises s’inscrivent au cœur du fonctionnement de la société et impactent son organisation et son évolution. Voilà pourquoi il existe des normes qui régissent et contrôlent l’activité et le fonctionnement des entreprises et des organisations. Ces normes sont publiées par des institutions internationales dont l’Organisation Internationale de Normalisation (ISO) à laquelle Haïti appartient comme membre correspondant depuis 2012. La délégation du bureau haïtien est assurée par un Organisme public supervisé par le Ministère du commerce et de l'industrie, c’est le Bureau Haïtien de normalisation (BHN).


Précisons que « L’ISO est composée de 163 membres qui sont les instituts nationaux de normalisation de pays industrialisés, en développement et en transition, de toutes tailles et de toutes les régions du monde. La collection de l’ISO compte plus de 18 400 normes, qui fournissent au monde économique, aux gouvernements et à la société dans son ensemble des outils concrets pour les trois volets – économique, environnemental et sociétal – du développement durable ».
Ainsi, il existe toute une famille de normes qui régissent le fonctionnement des entreprises de télécommunication et des technologies. Parmi elles, on trouve la famille des normes sur le management de la qualité (ISO 9001 :2015) et le management du risque (ISO 31000) qui imposent aux entreprises et organisations la responsabilité d’assumer par, leur leadership et leur engagement, une approche de processus pour garantir des services de qualité et une approche de risque pour manager la sécurité et protéger la société.


Rappelons que ces normes sont imposables aux entreprises et organisations indépendamment de la législation en vigueur dans les pays membres de l’ISO. Mais au-delà de ces normes techniques pour la qualité et la sécurité dans la recherche de la satisfaction de la clientèle, il y a aussi des normes qui portent sur la responsabilité sociétale des entreprises.


Ainsi « la norme ISO 26000 donne aux entreprises et organisations les recommandations pour opérer de manière socialement responsable », c’est-à-dire « agir de manière éthique et transparente pour le bien-être de la société ». « Cette norme encourage les organisations et entreprises à adopter une attitude qui va au-delà du simple respect de la législation, tout en sachant que le respect des lois est un devoir fondamental et un aspect essentiel de la responsabilité sociétale. »


Concrètement, aucune entreprise, à moins d’être indigente, ne peut ignorer le référentiel juridique du pays dans lequel elle opère ainsi que les conventions et traités internationaux que ce pays a ratifié. Dans ce contexte que la DIGICEL plaide non coupable quant aux infractions qui lui sont reprochées en présentant l’argument de la non responsabilité induit un délit d’irresponsabilité passible de révocation de sa licence par l’autorité compétente.


C’est particulièrement grave qu’une entreprise de cette taille adopte une ligne de défense aussi indigente qui, de toute évidence, ne peut qu’affaiblir sa réputation. Empressons-nous de dire que ce serait le cas dans un pays normal avec des institutions fortes et souveraines et des citoyens exigeants. Et il est certain que c’est en connaissance du niveau indigent global de la société haïtienne que Digicel structure ses agissements. Toutefois, il est utile de savoir que tous les pays du monde entier renforcent leur arsenal sécuritaire et imposent aux entreprises et organisations des contrôles de plus en plus stricts et rigoureux pour gérer les risques notamment relatifs aux activités illicites et criminelles. C’est même dans ce contexte qu’Haiti a adopté la loi DERISKING pour prévenir le blanchiment des avoirs et le financement du terrorisme. Et on a vu l’isolement qui planait sur le pays et les entreprises financières en refus de la non-conformité aux normes organisationnelles internationales.


Ainsi plaider la non responsabilité dans le cadre de cette procédure judiciaire est un aveu d’irresponsabilité qui fait de la DIGICEL une entreprise délinquante. En conséquence, comme nous le disions plus haut, dans tout pays dirigé par des responsables éthiques et courageux, dans tout pays où l’environnement économique et la culture des affaires ne sont pas pervertis par la corruption et les mauvais arrangements, dans tout pays où les institutions de régulation des secteurs technologiques sont imbues des engagements organisationnels en termes de conformité aux normes des systèmes d’information  et gestion des risques ,  DIGICEL serait depuis longtemps sous contrôle judiciaire.


Rappelons au besoin qu’il existe aussi « la norme ISO/IEC 20000-1 :2011 qui fournit les principes et exigences pour la gestion des services dans le domaine des technologies de l’information et particulièrement la famille des normes ISO 27000 qui traite de la sécurité des systèmes d’information ». En particulier, « la norme ISO 27001 qui traite de l'approche systémique par laquelle une organisation veille à la sécurité des informations sensibles est la plus célèbre de cette famille. Elle propose aux entreprises une approche par processus pour assurer la sécurité des informations, notamment les données financières, les documents soumis à la propriété intellectuelle, les informations relatives au personnel ou les données qui leur sont confiées par des tiers ».


Il apparait évident que gérer les données d’un tiers implique une responsabilisation par rapport au contenu de ces données. Par analogie, pensons à un banquier qui offre le coffre-fort de sa banque à un client pour stocker des produits et des objets. Pour autant que le contexte juridique et organisationnel dans lequel cette banque évolue pénalise la possession de certains objets, le banquier se doit d’analyser le contenu de ce qui est stocké dans ses coffres et est obligé de se conformer aux lois. Car aux yeux de de la loi il est responsable du stockage d’objets illicites et de produits prohibés.


De même une compagnie téléphonique ou de services publicitaires ne peut pas prétendre ne pas être responsable des contenus médiatiques et des SMS qui circulent sur son réseau sous prétexte qu’elle n’est qu’un simple fournisseur de services. Si tel était le cas, il serait alors possible à tout délinquant sexuel de contacter la Digicel et d’acheter un paquet de services pour délivrer et envoyer des messages SMS pornographiques à tous les mineurs du pays. De même il serait possible aux organisations terroristes dissimulées dans la nature derrière des paravents politiques ou autres d’utiliser le réseau de la DIGICEL pour promouvoir la violence et le terrorisme. Or ces contenus violents et attentatoires à la pudeur sont pénalisés et criminalisés. Il est de ce fait de la responsabilité de l’entreprise de s’assurer que le contenu qu’il héberge et diffuse n’est pas en violation du référentiel juridique existant.


Or ce fut le cas le 20 novembre 2016. Il y a eu violation du référentiel juridique électoral. Le décret électoral pénalise la diffusion de messages publicitaires le jour du vote et la publication de résultats ne provenant pas des sources autorisées. Donc, en permettant que ces contenus transitent par son réseau, en connaissance pertinente de leur caractère attentatoire à la loi, puisque nul n’est censé ignoré la loi, DIGICEL est en infraction avec la loi. Et la justice doit sévir.


Cette ligne de défense est non seulement indigente, du point de vue de l’éthique, pour ceux qui la tiennent, mais en plus, elle insulte la nation haïtienne dans son intelligence et sa dignité. Car sous couvert de non responsabilité, DIGICEL est en train de mentir à la justice. Ce qui est en soi un déni d’éthique qui entame la réputation de l’entreprise. Une entreprise qui ment n’est pas crédible. Mais plus encore, cette compagnie assimile les Haïtiens à des moins que rien. Puisqu’elle s’autorise le droit de violer en connaissance de cause les lois du pays tout en se foutant de notre intelligence et de notre dignité en nous assimilant à des cons, sinon des primitifs, ne connaissant rien aux normes de conformité des entreprises.
C’est donc en toute justice qu’il faut répondre à cette infraction et à cette insulte.

Erno Renoncourt, 27 novembre 2016.

 

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